CEUX QUI REGARDENT DANSER
n groupe de philosophes.
Peu nombreux et bien l différents, suivant les mi- ||t lieux où l'on danse : sali^ Ions high-life ou Bulher, V/'^ — je prends toujours les deux extrêmes.
Voici d'abord les vieilles }f douairières aux blancs tire- ^ bouchons, les vieilles douairières qui font tapisserie et se chuchottent à l'oreille, entre deux compliments sur la grâce de leurs filles respectives, des histoires de
leur passé. — Vous souvenez-vous, baronne?... — Ah! marquise, comme tout cela commence à être loin de nous! Et, mélancoliques, elles effeuillent la rose-thé des souvenirs lointains, et se regardent revivre dans leurs petites filles, ces mièvres pucelles aux coudes pointus, qui étouffent dans leur cuirasse de baleine, et esquissent, d'un air ennuyé, un pas correct, [dont la décence leur est imposée moins encore par l'usage que par leur robe qui leur bride les jambes et leur corset outrageusement sanglé, qui fait remonter à leur visage blême le peu de sang chlorotique qu'elles ont encore au cœur.
A Bullier c'est autre chose. Une haie s'est formée autour du quadrille où la grosse blanche s'aplatit tout à coup sur le parquet dans un grand écart du dernier chic.
Voici le jeune potache sorti en fraude du bahut, voici le lycéen imberbe qui
s'est mis en civil pour se donner l'air d'un homme. Ils ont joué des coudes afin de se placer au premier rang des curieux, et regardent, l'œil agrandi, mouillé et qui s'allume sous le lorgnon cavalièrement campé sur le nez, hypnotisés par les jambes des femmes exhibées sans vergogne, grisés par le vent des jupes qui leur fouette le visage et fait courir dans leur dos des frissons de lubricité. Et puis, plus loin, voici encore le vieil étudiant gouailleur qui fume sa pipe, adossé à une colonne. Il est blasé sur tout cet étalage de jupons blancs et de bas plus ou moins rayés — il en a tant vu — et s'il vient à Bullier c'est en observateur, pour regarder ceux qui regardent et s'amuser à surprendre par ci par là, dans les j^eux des jeunes, la lueur fugitive, l'éclair du désir qu il se rappelle l'avoir fait frissonner, lui aussi, voilà quelque dix ans, alors qu'il était étudiant de première année.