‹ Proses décadentesChapitre 6 sur 24 · EGOISMES · texte numérisé non relu

EGOISMES

a tête s'encadre dans les dentelles jaunes de l'oreiller blanc où s'enmêlent en désordre ses cheveux défrisés depuis de longs jours; dans les dentelles moins jaunes que son teint, son ancien « teint de lys » où semble, aujourd'hui, avoir coulé, sous la peau, toute la cire des cierges qui vont demain brûler de chaque côté de son cadavre.

A travers la buée des cheveux défrisés depuis de longs jours, ses yeux, qu'auréole le bistre de la phtisie, dardent un regard noir

sur son amant désintéressé de cette mort qui traîne, et dont l'égoïste amour s'est usé peu à peu aux angles de cette maigreur.

L'étrange fixité de son regard noir qui flambe dans sa prunelle dilatée trouble jusqu'à la gêne l'amant qui rôde par la chambre, vaguement affublé d'un masque de sympathie.

Avec cette claire-vue des gens qui vont mourir, elle sent que cet homme n'a jamais aimé que la chair en elle; en elle qui lui avait tout donné : cœur, âme et corps. Et devant cette découverte de la dernière heure, ce cri s'échappe de sa gorge :

— L'autre, celle dont vous allez me remplacer quand je ne serai plus... la connaissez-vous. . . ?

Et lui proteste sans conviction :

— Peux-tu croire ! ma chérie. . . tu seras mon seul amour.

— Tu mens, rugit-elle, entre ses dents

que font claquer déjà les affres de l'agonie. Et, après un silence qu'il n'ose interrompre, elle dit, d'une voix qui s'exalte, fouettée par le délire qui commence :

— Mais je reviendrai de là-has, je reviendrai, durant les nuits sans lune, hanter votre alcôve et souffler l'épouvante au milieu de vos caresses... Mon Ombre opiniâtre s'acharnera à énerver les quiètes lassitudes et les doux anéantissements de vos lendemains d'amour...

— Je t'en supplie, mon adorée, hasardet-il, ne t'excite pas ainsi...

— Je ne veux pas, éclate-t-elle, je ne veux pas, non, je ne veux pas... que tu aimes une femme après moi.

Et comme, penché sur elle, il la baisait au front pour endormir son exaltation, un éclair rouge raya le ciel vert de sa prunelle ; et, dans un suprême effort, de ses bras noués attirant à elle la tête de son amant, elle le mordit au cou à pleine bouche, et d'un coup de dent dont la

fièvre centuplait la force, lui trancha la carotide.

Et pendant que râlait cet amant banal à qui elle avait tout donné et qu'elle adorait jusque dans la mort; pendant qu'un flot de sang jaillissait de l'artère, empourprant l'oreiller blanc où s'enmêlaient en désordre ses cheveux défrisés depuis de longs jours, béate elle expira.

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