‹ Prosper Mérimée et la RussieChapitre 2 sur 29 · Il fut décoré la même année · texte numérisé non relu

Il fut décoré la même année

3. Cf, Ch. Lavollée, France et Chine. Traité de Whampoa (1844), Correspondance diplomatique de M. de Lagrené. Paris, Plon, 1900, in-8, xiv-424 p. M. Lavollée avait publié, en 1852, un Voyage en Chine auquel Mérimée consacra un article dans le Moniteur du 26 novembre.

discours financier le 26 mai 1847. En mai 1849, il fut élu député par 74.395 voix. Homme très distingué et très modeste, M. de Lagrené savait s’attirer la sympathie des personnes avec lesquelles il se trouvait en relations ^

C’est ainsi qu’en 1840, en Grèce, il fit la connaissance de Prosper Mérimée qui lui avait été recommandé par Édouard Grasset, et de ses compagnons de voyage, J. -J. Ampère, de Witte et Lenormant, et se lia avec eux.

Nous avons trouvé dans les papiers d’Ampère dont nous devons la communication à la bienveillance de la marquise de Montebello, deux lettres de M. de Lagrené à J. -J. Ampère. Voici la première :

Lihons (Somme) le 6 juillet [1848].

« Cher Monsieur,

(( J’apprends à l’instant la mort de M. de Chateaubriand. Malgré les passions absorbantes qui font tout oublier sous le gouvernement de la République, la Providence n’a pas voulu qu’une si cruelle perte passât inaperçue, et le jour où vous conduirez ce grand homme à sa dernière demeure sera consacré par le deuil de la Patrie. Que vous dirai-je à vous qui l’aimiez tant ? à vous qu’il honorait de sa plus vive amitié ? Il y a pour vos douleurs de bien autres

I. Nous préparons d’ailleurs un ouvrage sur M. de Lagrené, où il sera question de ses relations littéraires et politiques.

consolations : ceux-là ne meurent point qui laissent après eux un nom illustre et une mémoire éternelle. Ne pourrait-on pas dire avec vérité que le jour où la postérité commence pour eux était l’inauguration d’une nouvelle et immortelle existence. La mort qui éteint les noms vulgaires allume comme une étincelle électrique l’auréole qui resplendit autour des fronts qu’a consacrés le génie.

« La gloire est pour ceux qui s’en vont ; les regrets de ceux qui restent n’en seraient-ils pas allégés ?

« Recevez, cher Monsieur, l’expression sincère et cordiale de toutes mes sympathies, et croyez que le deuil de votre cœur est profondément partagé par le nôtre.

« Je demeure à vous d’une vive et constante affection.

« E. DE Lagrené. »

La seconde n’est pas datée, mais elle est sûrement de la même année. Elle est écrite, comme la première, de cette écriture fine qui désespérait tant Mérimée :

« Cher Immortel,

« M""^ la comtesse de Beaumont (rue du faubourg Saint-Honoré, 68) réunit ce soir quelques personnes, parmi lesquelles MM. Villemain, Mérimée, La Borde, Rémusat, La Rozière, etc., que vous dirai-je encore? un véritable écrin. Mais il y manque une perle, et

cette perle, c’est vous. Il faut absolument, toute fausse modestie à part, que vous le reconnaissiez vous-même, et que vous veniez ce soir, un peu avant 10 heures, vous mettre aux genoux de M*"' de Lagrené, et que vous la priiez humblement de vous présenter cà de Beaumont; que si vous ne le pouviez pas ou qu’il vous convînt mieux de vous rendre directement cà l’adresse indiquée, faites demander vers les lo heures 1/4 de Lagrené qui sera charmée de vous servir d’introductrice et de cicerone.

« Le fait est, mon cher ami, que M™® de Beaumont a écrit à ma femme pour lui dire combien elle serait heureuse de vous connaître, et qu’elle cherche à vous prendre à l’hameçon de Villemain, Rémusat et Cousin ; il suffirait, je pense, de la distinction et de la supériorité de son esprit à elle.

c( Quoi qu’il en soit, si vous voulez faire un grand plaisir à de Lagrené, vous accepterez la proposition que je vous fais de sa part, et vous lui permettrez de se parer aux yeux de de Beaumont d’une apparence de crédit ci vos résolutions.

« J’ai dit : puissé-je avoir vaincu.

« En tout état de cause, mon cher maître, je demeure à vous de grand cœur,

« E. DE Lagrené.

« Jeudi matin. »

Pendant son séjour en Russie, il avait épousé M***" Varinka de Doubensky, demoiselle d’honneur

de la veuve de l’empereur Paul, puis de la grandeduchesse Marie ' . A son retour de Grèce, les relations nouées avec Mérimée devinrent plus intimes. M""® de Lagrené avait une instruction supérieure ; elle était de plus fort aimable Elle voulut faire connaître à Mérimée la littérature russe et s’institua son professeur 5 .

Mérimée se souvenait d’avoir vu aux Champs- Elysées, dans sa jeunesse, les Cosaques « à grande

1 . C’est probablement par l’entremise de M^e de Lagrené que Mérimée fit, en septembre 1866, à Biarritz, connaissance avec la grande-duchesse Marie de Leuchtenberg, qui fit sa conquête. Lettres à une autre inconnue, des 24 septembre et 27 octobre, p. 47 et 55.

2. Barthélemy Saint-Hilaire la rencontra en 1850 àBagnéresde-Bigorre, et il note sur son carnet de voyage [inédit, à la Bibl. Victor Cousin], le 17 septembre : « J’ai vu Lagrené dont la femme est fort aimable. »

3. Elle aurait donc pu figurer très justement dans les Insph-atrices de Balzac, Stendhal, Mérimée, de M. Hugues Rebel (Paris, Dujarric, 1902, 12). Mérimée savait convenablement le russe, ses lettres sont cependant quelquefois assez incorrectes, mais nous les avons publiées telles quelles, ne nous permettant aucune correction. Il ne craignait pourtant pas de signaler leurs fautes à ses correspondantes russes. C’est ainsi qu’il écrit à M^e Przezdiecka, le 27 février 1867 : « Merci de votre petite lettre et du post-scriptum russe, où il y a, ce me semble, une petite faute d’orthographe. Mais il faudrait être encore plus académicien que je ne le suis pour vous la reprocher là » {Lettres à une autre inconnue, 79). — Q.u’il nous soit permis de remercier ici M. L. Macaigne, attaché à la Bibliothèque de l’Université de Paris dont la connaissance des langues slaves nous a été fort utile pour la révision des épreuves.

barbe, vêtus à rorientale, montant de petits chevaux et armés de longues lances ' et il s’était intéressé à leurs moeurs. Dès 1835, il écrivait à un de ses amis : « J’espérais pouvoir vous envoyer des airs polonais imprimés, je n’ai pu me procurer la collection de Sowinski, qui est épuisée. J’ai copié, aussi exactement que possible, quelques-uns de ceux qu’on m’a dit être les plus anciens. Je vous recommande un air : « Cher Poniaoski, etc. » Il n’est pas russe, mais de l’Ukraine. C’est une prière au moment du combat que chantent les Cosaques du pays. On le dit du xiv*^ siècle. Je trouve qu’il ressemble aux Folies d’Espagne »

Plus tard, il aimait à causer de la Russie.

C’était un de ses sujets préférés de conversation, lorsque, de longues années après, il se promenait à

1. Les Cosaques de l’Ukraine^ dans Mélanges historiques et littéraires, p. 63. « Les Russes sont des soldats magnifiques, grands, forts, durs à la fatigue », écrivait-il plus tard à M. Thiers. Lettre du 22 mars 1860 publiée dans les Lettres inédites, xciii.

2, Lettre du ii février 1835 à Jaubert de Passa dans le Correspondant du 10 mai 1898, p. 460. Il avait eu à s’occuper en 1836 du célèbre évangéliaire sla von de Reims, sur lequel M. de Labensky, consul général de Russie à Paris, lui avait demandé quelques renseignements. « Si vous le désirez, je vous enverrai un calque des premières et dernières lignes du ms — Quant à la date, suivant toute apparence, il n’y en a point et ne sachant pas le slavon, il me serait impossible de la découvrir. » (Lettre du 23 mai 1836, publiée dans V Intermédiaire du 10 février 1884 [XVI, 96].) Je possède aussi une note inédite de Mérimée sur l’édition de cet évangéliaire donnée par Louis Paris.

Cannes avec ses amis. L’un d’eux prenait note de ces causeries familières, et c’est à une trop bienveillante communication de sa part que nous devons l’aperçu de l’une de ces conversations, tenue en février 1860 : « La race finnoise, dit Mérimée, s’est très mêlée à la race slave en Russie ; on la trouve encore par fragments et à l’état pur près de Moscou et du côté de Kazan. C’est de Boris Goudounov (1593), czar après le meurtre du jeune Démétrius, que date l’asservissement du paysan russe. Pour empêcher l’émigration des Russes qui se portaient vers le pays des Cosaques et les pays nouvellement conquis, il déclara que tout paysan serait attaché à la terre où il se trouvait le jour de la publication de ce décret. Pierre le Grand compléta les dispositions de Boris. On pouvait autrefois vendre le paysan sans la terre ; depuis Nicolas, seulement, cela est défendu. C’est à tel point qu’en 1805, après la paix de Tilsitt, les Baschkins et autres Kalmucks rentrant chez eux au fond de la Sibérie, achetèrent des femmes en passant à Moscou, au grand désespoir de ces malheureuses, car beaucoup de ces hommes n’étaient même pas chrétiens... »

Il se rendait compte aussi de la politique russe : « Quand la Russie aura fini sa petite révolution, disait-il à son ami, le 27 février de la même année, on verra comme elle marchera dans la voie des conquêtes. Voyez comme elle s’est assimilé la Mingrélie, la Géorgie, etc. La raideur des Anglais, leur mépris nullement déguisé pour toute autre race que

la leur, leur indifférence complète à blesser la vanité, les susceptibilités, l’orgueil des peuples qui leur sont soumis, les empêcheront jamais de fonder un établissement durable aux Indes. Du jour où les Russes y arriveront, les Anglais sont perdus ».

Aussi ses progrès furent-ils rapides. 11 parlait de la langue russe avec un enthousiasme qui devait faire plaisir à son aimable professeur. « Pourquoi mademoiselle votre fille n’apprend-elle pas le russe, écrit-il à Stapfer. C’est la plus belle langue de l’Europe, sans excepter le grec. Elle est bien plus riche que l’allemand et d’une clarté merveilleuse... Et comme la langue en est à cette époque de jeunesse où les pédants n’ont pu encore introduire leurs règles et leurs fantaisies, elle est admirablement propre à la poésie ^ » Il y revient plus tard : « La langue russe

I. A. SlSipîtr, Études sur la littérature moderne, p. 339. Voici ce que Mérimée disait de la langue slave : « Le Polonais, le Bohême, le Russe, etc., etc., et tous les dialectes slaves viennent d’une langue slavonne ou slave (Russe ecclésiastique comme l’appellent les Russes), dans laquelle sont écrites les liturgies du rit grec en Russie dont on se sert actuellement. Il y a des auteurs qui ont écrit dans cette langue, principalement des auteurs ecclésiastiques; c’est la langue que parlaient les Slaves avant la décomposition en langues polonaise , bohème, russe, etc. ; exactement comme il y avait une langue provençale parlée à Barcelone, Valence, Toulouse, Avignon, où régnent aujourd’hui des idiomes si différents. Cette langue slave est une source commode pour y puiser de nouvelles expressions, des mots nouveaux » (Conversation tenue en février 1860). — [Communication inédite.]

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qui est, autant que j’en puis juger, la plus riche des idiomes de l’Europe, semble faite pour exprimer les nuances les plus délicates. Douée d’une merveilleuse concision qui s’allie à la clarté, il lui suffit d’un mot pour associer plusieurs idées qui, dans une autre langue exigeraient des phrases entières. Le français, renforcé du grec et du latin, appelant à son aide tous ses patois du nord et du midi, la langue de Rabelais enfin peut seule donner une idée de cette souplesse et de cette énergie. On conçoit qu’un si admirable instrument exerce une influence considérable sur le talent d’un écrivain qui se sent habile à le manier \ » Il se passionna dès lors pour la litté-

rature et pour l’histoire de la Russie : c’est lui qui fit connaître en France Pouchkine et Tourgueneff L

Ses études sur l’histoire de la Russie, ne pouvant intéresser qu’un public restreint, furent publiées

1. Article sur Gogol dans Revue des Deux-Mondes, de 1851, p. 628.

2. Voir l’indication de tous ses travaux de ce genre à l’appendice.

3. Sur ses relations avecTourgueneff, cf, Halpérine-Kaminsky, Ivan Tourgueneff d’après sa correspondance avec ses am is français .Paris , Charpentier,' 1901, 324-33, et Notes sur P. M., 475-6. Il avait, d’ailleurs, beaucoup de russes parmi ses amis, Sobolewski inédites, 214), Mme Tripet et surtout Mme de Circourt. Je trouve dans un carnet inédit de Barthélemy Saint-Hilaire la note suivante (fol. 45) sur Mme de Circourt : « Mme de Circourt que j’ai vue quelquefois à Paris est une russe : elle me déplaît souveraine-

Lettres de Mérimée. b

par lui dans le Journal des Savants, et voici la raison qu'il en donnait à Lenormant : « Quand je suis assez bien portant pour travailler, je fais de la prose pour le Journal des Savants, recueil très agréable, car n’ayant pas de lecteurs, il ne trouve pas de critiques. Je rends compte d’une longue, lourde, mais très exacte histoire de Pierre le Grand. Dans son désir de civiliser ses compatriotes, il leur coupa la barbe, mais la barbe repoussant toujours, il fut obligé de capituler avec ses sujets, et moyennant finance, il leur permit de ne pas se raser. Pour porter la barbe avec sécurité, car il y avait des barbiers en faction aux portes des villes pour tondre les récalciltrants, il fallait présenter une médaille en cuivre qui tenait lieu de la quittance du percepteur. Elle représente une barbe et des moustaches, et au revers

ment. Grande et bien faite elle a des manières qui sentent plutôt la comédienne que la femme honnête ; elle est prétentieuse et coquette. Elle vise beaucoup à l’esprit et au grand ton. Elle paraît impérieuse et insolente. ■» Elle est très injuste, et il vaut mieux s’en rapporter au témoignage de Bersot : « Madame la esse de Circourt avait reçu les dons qui charment l’existence des autres : l’esprit, la grâce, la bonté délicate ; il ne lui avait refusé que les biens qui auraient été pour elle seule ; elle acceptait de bon cœur ce partage; elle remerciait la maladie qui lui avait plus fortement attaché ses amis et montré toute la grandeur d’une affection plus proche. » Bersot, Un moraliste, Du bonheur, p. 12. Sur Mme de Circourt, cf. l’ouvrage de M. Huber-Saladin (Paris, 1881, 80). Mme de La Pommeraye prépare un ouvrage beaucoup plus détaillé dans lequel seront utilisées les lettres de Mérimée qu’elle possède.

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il y a cette légende : /leiibni BsiHaxi, c’est-à-dire : payé ^ . »

Lors du coup d’Etat de 185 1, M. de Lagrené, représentant du peuple, fut arrêté à la mairie du arrondissement. Quoique relâché peu après, il ne voulut jamais se rallier à l’Empire, malgré sa très grande intimité avec la famille de Montijo et sa particulière affection pour celle qui devint l’impératrice Eugénie 2. L’année suivante, lors de la mort de sa mère et des ennuis que lui valut l’affaire Libri, Mérimée put se rendre compte de la profondeur de l’amitié de la famille Lagrené pour lui ^ .

Sur ces entrefaites, les enfants avaient grandi. Mérimée leur envoyait des livres au jour de l’an 4, et c’était Jenny Dacquin qui avait la mission — de confiance — de les choisir. « Je vous remercie des livres, écrit-il un jour. Il paraît qu’ils ont plu, car j’ai reçu une lettre de compliments d’Olga. Je sup-

1. Lettre à M^e Lenormant du 22 décembre 1867, dans Revue de Paris, p. 448.

2. Le jour de son mariage, l’Impératrice lui envoya par M. de La Ferrière la moitié de sa couronne de fleurs d’orangers.

3. Cf. ci-dessous, lettres nos xxviii-xxxi. — Le 4 juillet 1855, Mérimée écrivait à Panizzi pour lui recommander M. de Lagrené et sa fille. Il lui demandait de leur montrer le manuscrit de la Grande Chartreuse, qui lui avait causé tant d’ennuis {Lettres à Panini, I, 3). Nous ignorons à quel ms. il est fait allusion. M. Fagan n’a pu nous renseigner davantage.

4. Cf. Lettre XLI, note, et Lettres à une inconnue, 3 janvier 1860, II, 77.

pose que, selon mes intentions, vous l’avez favorisée. Le choix pour l’année prochaine sera embarrassant car vous avez dû épuiser la littérature morale », et quelques jours après : (( J’aime à croire que vous êtes restée dans la limite de sagesse que vous observez dans toutes les négociations. » — Une année, son Egérie étant absente de Paris, il se trouve dans l’embarras : « Votre absence de Paris a été cause de deux malheurs. Le premier, que j’ai oublié net pour les étrennes les livres des filles de madame de Lagrené. Le second, que j’ai oublié pareillement la Eulalie. Il n’y a rien dans ce pays qui puisse être envoyé à Paris, sinon des fleurs, et Dieu sait dans quel état elles seraient arrivées. Donnez-moi quelque conseil là-dessus, je suis aussi embarrassé qu’à l’ordinaire, et cette fois, je n’ai pas la ressource de vous transmettre mon embarras » Mérimée, qu’on a si souvent — et bien à tort — considéré comme un égoïste % se prit d’une particulière affection pour Olga, qui devint une des correspondantes

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