LA BIBLIOTHÈQUE
Il est singulier qu’avec un goût aussi déterminé pour le dessin, Mérimée n’ait agrémenté aucun de ses livres suivant les us romantiques. Les éditions originales de ses œuvres, comme celles de Sainte-Beuve, se distinguent par l’absence de vignettes, et par leur bon aspect matériel . « Mérimée,» a dit Poulet- Malassis (i), « aimait les livres simples en texte dix ou onze, propor-
(i ) Appendice à la Bibliographie romantique de M. Charles Asselineau, p. 289.
donné aux vues normales et saines, éclaircis par des blancs entre les paragraphes. Le volume de la Double méprise est un parfait spécimen de son goût typographique. » Sa prédilection pour les beaux in-8°, tels qu’ils sortaient alors des presses de M. Henri Fournier, était manifeste. Plusieurs années après la révolution opérée dans la librairie par l’adoption du format Charpentier, il persistait à faire imprimer Carmen et Y Histoire de don Pèdre comme il l’avait fait pour la Jacquerie et la Mosaïque. C’était à peu près la seule condition qu’il exigeait de ses éditeurs; encore dut-il y renoncer, puisque les Faux Démétrius , les Mélanges, les Deux héritages et les Derniers Cosaques parurent in-18. Les planches qui accompagnent ses Voyages archéologiques ont été évidemment exécutées sur ses croquis, mais il est difficile d’y reconnaître sa main à travers cette traduction ; les bois des Instructions du Comité des Monuments historiques auxquelles il a pris part sont dus à M. Albert Lenoir.
A deux reprises différentes et pour des motifs très dissemblables, Mérimée se donna le luxueux plaisir de faire imprimer un ouvrage à ses frais et selon son goût. En 1841, il songeait à la fois à l’Académie française et à l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il se préoccupait fort d’une trilogie qui devait embrasser la Guerre sociale, la Conspiration de Catilina et enfin l’histoire de César dont je parlerai plus loin, et il était fort perplexe sur la forme qu’il comptait donner à ce travail. « .....Je me demande, » écrivait-il à un ami (1), « si en faisant quelques additions et quelques retranchements, je ne pourrais pas publier à part un mémoire sur la Guerre sociale, guerre assez obscure et où j’ai porté le flambeau de la critique et de la sagacité, sans compter la blague. Quid dicis? Faut-il l’imprimer à cent cinquante exemplaires et la donner à mes collègues? Faut-il la vendre à un libraire, s’il s’en trouve un assez hardi? Faut-il l’insérer dans une
(ij Lettre inédite sans date, adressée à M. de Saulcy.
revue? Cela me tracasse et je voudrais bien avoir votre avis avant de terminer, car, pour chacune de ces hypothèses il y a une manière d’écrire différente. Je vous dirai tout net que je voudrais me faire des titres à l’Académie, mais cependant je tâche de faire mon livre excessivement compréhensible pour le public ignorant. Peut-être entre l’Académie et le public resterai-je le cul à terre. O heureux temps où j’écrivais des contes à dormir debout!... »
Il se décida enfin pour une publication restreinte et confia son manuscrit aux presses de Firmin Didot. Le volume fut terminé en mai 1841 (1). « On n’en a tiré que cent cinquante exemplaires, » écrivait-il à l’Inconnue en mars 1842; « papier magnifique, images, etc., etc., et je l’ai donné aux gens qui m’ont plu. » C’était, en effet , un fort bel in-8 de 4 feuillets non chiffrés et 403 pages, plus 3 planches de médailles; sur la couverture en papier fort, une
(1) Il est annoncé dans le Journal de la librairie, du i5 de ce mois, comme non destiné au public.
vignette anonyme représente la Louve allaitant Romulus et Remus; sur le titre sont figurés la face et le revers d’une médaille décrite dans l’appendice consacré aux médailles italiotes. Quantauxgens qui lui plaisaient alors, c’étaient surtout les académiciens, et son Essai, distribué dans le monde savant, lui assura un vote favorable. Il fut élu membre de l’Académie française, le i5 mars i8q3, et membre libre des Inscriptions, le 18 novembre de la même année.
C’est encore à la maison Didot que Mérimée demanda, neuf ans plus tard , le tirage de sa célèbre Notice sur Henri Beyle; il y en avait huit que celui-ci était mort. En lui rendant à sa manière ce tardif hommage, Mérimée suppléait, disait-il, à ce qu’il n’avait pu faire à ses obsèques, où s’étaient trouvés trois amis seulement, et si mal préparés qu’aucune parole n’avait été prononcée sur la tombe. Avait-il voulu attendre que quelques-uns des personnages désignés dans cette Notice fussent morts?
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Ou bien, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, après avoir promis à Michel Lévy une étude sur Beyle pour l’édition des œuvres complètes dont il avait eu la première pensée, se réserva-t-il le plaisir de montrer son ami tel quel et sans réticences ? Aucune lettre de cette époque n’est encore venue éclaircir les origines de cet épisode extrêmement curieux de sa vie littéraire.
La brochure originale a vingt pages in-8° en tout, dont un feuillet blanc, pas de titre, mais un faux titre portant au recto, en caractères anglais, les initiales H. B., et au verso : Offert
par les éditeurs à M ; le titre de
départ reproduit ces initiales. Au bas de la page 16, on lit : Paris, typographie de Firmin Didot, rue Jacob, 56. La véritable bizarrerie de ce tirage, c’est l’absence totale de noms propres, qui, sauf ceux de Beyle et de Jacquemont, ne sont même pas représentés par une majuscule. Mérimée prit la peine de remplir les blancs dans chacun des exemplaires dont il
faisait présent aux intimes (1). Les dédicataires ne sont pas tous connus; les seuls exemplaires dont, jusqu’à ce jour, on peut signaler l’existence, sont : celui de Mmc Ancelot, appartenant aujourd’hui à M. le vicomte de Spoëlberch; celui d’Armand Malitourne, qui fut acheté par un libraire, dans un lot de brochures à dix centimes, sur le quai Conti, et revendu à un riche amateur anglais; enfin celui de Sainte- Beuve, que M. Jules Troubat a cédé à l’amiable. MM. R. Colomb et de Mareste, et quelques autres amis de Beyle, furent certainement compris dans une distribution que Mérimée ne tarda pas, d’ailleurs, à interrompre : « La petite brochure que vous me demandez a été tirée à vingt-cinq exemplaires, » écrivait-il, le 12 février 1857, au bibliothécaire de Guéret [M. Bonafous]. « J’en ai distribué dix-sept à des amis intimes de M. Beyle et j’ai brûlé le reste.
(i)Dans l’exemplaire de M“e Ancelot, que M. de Spoëlberch a bien voulu me communiquer, Mérimée appelle deux fois M. Ber go nioux, l’auditeur au Conseil d’Etat à qui Beyle sauva la vie pendant la retraite de Russie; sur d’autres exemplaires, et entre autres sur celui de Mme Delessert, on lit Bergoniè , ce qui est l’orthographe réelle.
Cela est parfaitement incompréhensible pour qui n’a pas connu Beyle très particulièrement.
A titre de livre rare, j’aurais eu du plaisir à l’offrir à la bibliothèque de Guéret, mais je n’en ai plus un seul exemplaire. » Ce n’était pas là, comme on pourrait le croire, une défaite polie : quelque temps auparavant, un ami lui avait adressé la même demande que M. Bonafous. Mérimée lui avait prêté le seul exemplaire qui lui restât, et lui avait permis d’en faire faire une copie destinée à un bibliophile. La male-
chance voulut que le copiste répandît l’huile de sa lampe sur cette insigne rareté. Qu’on juge du désespoir de M. G.! Il s’adressa au premier laveur de livres de Paris, M. Vigna, qui déclara le mal irréparable; il courut alors chez M. Didot le supplier de faire recomposer le texte et d’en tirer un seul exemplaire. M. Didot refusa. Ne pouvant dissimuler plus longtemps sa faute involontaire, M. G. se décida à tout avouer à Mérimée qui prit la chose comme un galant homme qu’il était, affirma que cet accident ne
l’affectait nullement et n’en reparla jamais.
Cette publication clandestine l’avait exposé d’ailleurs à d’autres ennuis. Si sûres que fussent les mains auxquelles il l’avait confiée, il était impossible qu’un hasard ou une indiscrétion n’en révélât pas l’existence au monde, bien restreint encore, mais toujours affriolé, des curieux. Des copies de H. B. circulaient de 1 85 1 à 1 856 (i); communiquées à des adversaires politiques, elles devenaient une arme contre l’auteur et contre Beyle, dont les oeuvres paraissaient alors chez Michel Lévy; et plus d’un critique, en rendant compte de la Correspondance inédite de Stendhal, n’épargnait pas les allusions à cette mystérieuse « débauche d’athéisme », comme l’a appelée M. Armand de Pontmartin. M. Maxime Du Camp, dans la
(i) Une de ces copies, calligraphiée sur papier de Hollande déformât petit in-8° et reliée en dos et coins de maroquin rouge par Hering, était offerte a‘u prix de 5o francs par le Bibliographe alsacien (oct.nov. i863, p. i3o). Une note de l’Intermédiaire (I, 1 86) dit que le H. B. a été traduit littéralement par une revue publiée à Leipzig, Die Grenqboten (les Messagers ), en 1 8 5 1 ou 1 8 5 2 . J’ai fait de vaines recherches dans ces années et dans les deux suivantes pour retrouver cette traduction.
préface des Chants modernes (1), flétrissait ceux qui n’avaient pas craint de calomnier l’affection de Jésus pour saint Jean, et M. Eugène Pelletan, dans un article virulent, allait jusqu’à se demander si l’auteur n’était point passible de la Cour d’assises pour excitation à la débauche, à propos de ce passage : « Un soir, à Rome, il me conta que la comtesse Cini venait de lui dire voi au lieu de lei, et me demanda s’il ne devait pas la violer ; je l’y exhortai fort (2). »
Ces dénonciations donnaient à H. B. une valeur vénale de plus en plus grande, et c’était à qui pourrait en parler en connaissance de cause. Mlle Rachel voulut, elle aussi, satisfaire cette curiosité ; un de ses adorateurs dénicha, non sans peine, un exemplaire qu’elle parcourut avidement : « N’est-ce que cela? » s’écria-
(1) 1 855, in-8°, p. i5.
(2) Heures de travail , 1854, tome I, p. 276 : « Vous l’y exhortiez fort, monsieur, vous lui donniez un mauvais conseil; vous aviez donc oublié que ce crime est prévu par le Code pénal et puni des travaux forcés à perpétuité. »
t-elle presque aussitôt, « Voltaire en a dit bien d’autres. J’offre le livre contre un sac de marrons glacés (i). » J’ignore si un bibliophile accepta l’enjeu, mais il n’aurait pas perdu au troc. Quoi qu’il en soit, le H. B. de Mlie Rachel n’a pas figuré dans la vente publique de sa bibliothèque.
Une demi-satisfaction devait être donnée aux amateurs déçus dans leur pourchas. M. Auguste Poulet-Malassis , tout en dirigeant à Alençon l’imprimerie de sa mère, se plaisait à exécuter, soit d’après les articles littéraires reproduits dans son journal, soit d’après des pièces rares, d’élégantes plaquettes par lesquelles il préludait à cette carrière d’éditeur dont il a si cruellement payé la gloire. Une copie du H. R., prise sur l’exemplaire offert à Mme Gabriel Delessert, lui avait été prêtée : un dimanche, le 10 novembre i856, profitant du repos canonique et de la solitude de l’atelier, il composa, tira sur vergé et plia lui-même,
(i ) Figaro, 21 janvier i858; article de Jules Lecomte.
dans le format in-16 carré, trente-six exemplaires de cette rareté; il l’enrichit même de cette facétieuse indication en caractères grecs : De l’imprimerie des amis de Julien l’Apostat, la première année de la 658° olympiade, le jour anniversaire de la naissance de Lucien de Samosate. Le titre, disposé suivant le modèle encontre, avait io centimètres de haut sur 8 1/2 de large.
Imprimé dans ces conditions, sans autorisation de l’auteur, sans dépôt légal, sans l’aveu même des associés de l’imprimerie, ce nouveau H. B. devait avoir une circulation encore plus précaire que celle de l’original. Je ne sais trop où en passèrent les exemplaires. Les amis de Malassis qui en furent gratifiés ne le conservèrent pas tous, et il n’y a aucune exagération à dire que cette seconde édition est aussi rare, quoique assurément moins précieuse, que la première. J’ignore également si Mérimée en eut
connaissance.
Malassis n’était pas homme à renoncer à une idée piquante; dès qu’il fut en Belgique, il fit réimprimer par Briard, en 1864, une autre édition du H. B. qui se distingue de celle d’Alençon, non seulement par le format, mais par l’adjonction d’un frontispice, d’une épigraphe empruntée à Beyle lui-même sur le cant, et d’une note sur le bon ton au temps de Gresset; à la fin, l’indication abrégée : E-/. Tfj'ç
"ÛTCoypocœiaç tcov tou OuXiavou àjïoaTàtou tptÀôSv. Quant au
titre, il faut en reproduire l’exacte teneur : H. B. par un des Quarante, avec un frontispice stupéfiant dessiné et gravé par S. P. Q. R. Eleutheropolis, l’an MDCGCLXIV de l’imposture du Nazaréen (1). Le frontispice, stupéfiant en effet, avait été inspiré à M. Félicien Rops par ce passage du texte : « îl vit, à trois pieds de lui, la plus monstrueuse pièce de conviction. » Malassis s’en tint là, cette fois; mais les spéculateurs de la librairie belge ont multiplié les
(1) In-8°, 64 pages en tout. Tiré à 140 exemplaires numérotés et paraphés, dont i3o vergé et 10 chine.
contrefaçons : l’une d’elles, sous la même date, est reconnaissable dès la troisième ligne à cette faute : le sceptre d’Elpénor, pour le spectre. Depuis , H. B. a encore été réimprimé à Bruxelles et par MM. Gay.
C’est à ces éditions prohibées, d’une introduction toujours difficile et d’un prix toujours élevé, qu’il faut demander le texte réel de cet opuscule. La librairie Lévy a bien donné, dans les Portraits historiques et littéraires, la majeure partie de la notice de i85o avant celle de i856; mais elle n’a eu garde d’y reproduire les passages célèbres sur Dieu, Jésus, saint Jean, Napoléon et ses aides de camp, etc.; en revanche, elle a conservé la note sur le bon ton. Malassis rit beaucoup de l’honneur qu’on lui fit involontairement en confondant sa prose avec celle du seul écrivain de ce temps qui lui inspirât une admiration sans réserve.
Mérimée a fait partie de la Société des bibliophiles français, en remplacement de M. de Chateaugiron, depuis le 26 janvier 1847 jusqu’à
sa mort, mais il n’a pris part que deux fois aux travaux de cette compagnie. Dans le volume de Mélanges de littérature et d’histoire de i85o, il fit précéder d’une courte notice le fragment d’un missel du xv0 siècle, provenant des marchands d’étoffes et peintres de Perpignan, que lui avait communiqué M. Jaubert de Passa; lors de la publication du Voyage de Lister à Paris en i6g8, traduit par M. Ernest de Sermizelles , ce fut sur son conseil qu’on y joignit des extraits des Voyages d’Evelyn en France de 1648 à 1661. « Il a été en France sous le règne de Charles Ier et en est revenu sous Cromwell , » écrivait-il à M. le baron J. Pichon, le ier septembre 1869. « Il était jacobite, mais homme de bon sens et de bonne compagnie. Cela pourrait faire une vingtaine de pages qui auraient pu être placées en tête du Voyage de Lister. Evelyn raconte, entre autres choses, comment on le mena voir donner la question, ce qui semble prouver que, du temps de Racine, un Dandin pouvait fort bien pro-
poser à une dame cette partie de plaisir. Si vous n’avez pas Evelyris diary dans votre bibliothèque, vous avez tort. Il était très amateur d’art et de ce que les Anglais appellent vertu, et son livre contient de très bons renseignements sur tous les cabinets de France et d’Angleterre au dix-septième siècle. Je vous livre
ma proposition » Elle fut acceptée, mais
Mérimée n’en vit pas le résultat, car le Voyage de Lister ne parut qu’en i8y3.
Il s’était plusieurs fois chargé de commander les repas annuels de la Société. Une lettre à l’Inconnue le montre, au lendemain des journées de juin, dans l’exercice de ses délicates fonctions. « Je suis allé hier à Saint-Germain pour commander le dîner de la Société des bibliophiles. J’ai trouvé un cuisinier très capable et surtout éloquent. Il m’a dit que c’était à tort que tant de gens se faisaient un fantôme des artichauts à la barigoule et il a compris tout de suite les plats les plus fantastiques que je lui ai proposés » (9 juillet 1848). Il tenait fort à l’exacti-
tude à ces réunions; dans un très joli billet à Auguste Le Prévost (i), il le menace, s’il manque à l’une d’elles, de le tenir pour bibliophile félon et de demander qu’on invente quelque supplice à son égard, « comme d’imprimer son exemplaire sur papier gris ou d’y insérer plus d y que ses opinions n’en comportent » (20 mars 1 85 1).
Mais il devait rendre aux amateurs de beaux et bons livres d’autres services que de faire bien dîner un petit nombre d’entre eux. M. Taschereau lui avait présenté Pierre Jannet; aussi fut-il un des premiers érudits auxquels celui-ci s’adressa quand il conçut le plan de la Bibliothèque elzévirienne. Mérimée accepta de réviser et d’annoter les Aventures du baron de Fœneste , d’ Agrippa d’Aubigné, et plus tard il entreprit, avec M. Louis Lacour, une édition des œuvres de Branthôme pour laquelle il écrivit la notice et laissa des notes qui, heureusement, ont été conservées. Je dois à
(1) Communiqué par M. Pr. Blanchemain à la Galette anecdotique (i5 avril 1878), ainsi qu’une lettre au même sur le coup d’Etat du 2 décembre.
l’obligeance de M. Pierre Laffitte , exécuteur testamentaire de Jannet , de pouvoir placer sous les yeux du lecteur les passages les plus intéressants des lettres et des billets écrits par Mérimée au sujet de ces deux publications. La plupart ne sont point datés.
« .... Je viens de recevoir d’un M. Brémond d’Ars des notes sur Fœneste. Elles sont un peu légères, mais il y en a quelques-unes qui concernent des familles du Poitou qui vaudront la peine d’être ajoutées.
» Ce colonel Tronchin (1) est un vieux huguenot qui n’entend pas raison à ce qu’il paraît. Veuillez l’assurer que je suis réformé et très réformé et que je ne fais des notes à d’Aubigné qu’en vue de faire de la peine à la bête de l’Apocalypse. » (Dimanche soir.)
(Mercredi soir, 8 novembre 1854.) «J’ai reçu votre joli volume dont je vous remercie beaucoup. Je ne saurais vous dire quel est le papier
(1) Alors propriétaire du château de Bessinges, près de Genève, où sont conservés, avec bien d’autres richesses littéraires et historiques, les manuscrits autographes de d’Aubigné.
des autres, car Otmann les a tant battus qu’ils me paraissent minces. Si vous vouliez bienvenir déjeuner avec moi dimanche, vous décideriez la question et aussi une autre bien plus grave. Mes commentaires sur Fœneste vont augmentant d’une façon alarmante, et je voudrais vous consulter à cet égard. Je n’ai pas encore achevé la quatrième partie qui est la plus difficile, je crains même qu’elle ne soit impossible. Je vous propose dimanche et onze heures, parce que je vous crois assez bon chrétien pour ne rien faire ce jour-là. »
(Mardi Ier mai.) « Ne vaudrait-il pas mieux, vu la mauvaise forme de vos italiques, imprimer Fœneste ?
» En haut des pages on a mis Avantures et sur le titre aventures.
» Dans l’édition sur laquelle on imprime, les mots pour lesquels il y a une note de Le Duchat sont répétés au commencement de cette note. Cela me semble inutile, et je pense qu’il vaut mieux les supprimer.
» Aimez-vous beaucoup les fleurons en haut des chapitres? Je crois que c’est une imitation des Elzévirs, mais je ne les aime pas trop. Ne pourrait-on pas en avoir de plus élégants, s’il faut absolument en mettre ?
» Avez-vous une idée arrêtée sur la grave question de savoir si l’on doit écrire les pluriels des mots en eut avec un T ou sans : amusements ou amusemens ? Si vous avez une opinion à cet égard, ne faudrait-il pas rétablir l’uniformité dans le texte? Pourtant Fœneste doit dire: amusemeKi, car au singulier il fait sonner l’N et non le T. »
(Jeudi.) « Faites, je vous en prie, tous les changements d’orthographe que vous jugerez bons. Je suis tout à fait incompétent, comme aussi en matière de vignettes.
» J’appellerai votre attention sur la question suivante : doit-on écrire le baron des Ousches , M. la Fleur, etc., ou bien: Des Ousches, La Fleur? Faites là-dessus ce qui vous semblera le
mieux.
» Je vous demanderai de vouloir bien m’envoyer la préface pour y faire quelques corrections et additions. ..
» Il y a quinze jours que M. Chabrier, des Archives, me lanterne pour m’envoyer un renseignement que je lui ai demandé sur le vertueux seigneur de la Rocheboisseau. J’ai trouvé à la Préfecture de police qu’il avait été décapité en effigie pour avoir tué sa femme.
» J’espère que votre grippe est passée. Quand vous serez mieux, voulez-vous déjeuner un jour avec M. Vera pour parler des livres espagnols? »
(Lundi soir.) « Monsieur,
» Du reste je soumets mes lumières aux vôtres.
» Cependant :
» — Il y a dans toutes les éditions estrière, c’est-à-dire estrivi'ere, la courroie munie d’une boucle qui tient l’étrier.
» — Je conviens que j’ai rapproché les Pyrénées un peu trop. Approuvez-vous la correction page 29 ?
» — La botte mise, page i5, excellent.
» Toutes les éditions donnent page 23 : « On ne l’appelle pas monsieur le duc. » — Je propose de ponctuer: « ... l’appelle pas, monsieur le duc, autrement » ou si vous l’aimez mieux : ... l’appelle pas — M. le duc ?
» Une édition in-8° de 1617 donne « nous nous boûtames courage », page 25. La bonne petite édition in-12, comme vous l’avez deviné, donne : nous boutâmes, ce qui est la bonne leçon.
» Même page :
» N ous nous en étions fait pour notre argent. » J’ai compris : Nous nous en étions donné, mais vous avez peut-être raison. Au reste, peut-être vaut-il mieux proposer les deux traductions ?
» Quant à Poue, c’est pour moi Pouel interjection. Si Foeneste voulait dir t parla teste, il dirait (je crois) pe loa cap ou per lou cap ou pion cap. Au reste, je suis bien hardi, étant Francimant, de vouloir en remontrer à un
Gascon. Décidez en cela comme tout le reste.
» P. S. Je viens de parcourir l’édition de 1617 in- 12 et je trouve une fois Po cap Saint-Mamrnoulin, ce qui me confirme dans mon idée que c’est une interjection, comme notre bah ! de nous autres galatayafes (1) francimantisans. » (Lundi soir.) « ... Il me semble qu’on peut bien dire Édition de Ratisbonne, puisque c’est Ratisbonne qu’on lit sur le titre. J’ai mis, pour faire plaisir aux bibliomanes comme vous, Bruxelles, Foppens. Es-tu content, Coucy ?
» J’ai changé, p. 23 1, la phrase relative à Richelieu. Il me semble qu’on ne l’a jamais accusé d’être sodomite.
» Ne pensez-vous pas qu’il vaut mieux supprimer la citation du père Lacordaire, p. 263, note ? Relisez et faites pour le mieux. »
Cette citation a disparu en effet du texte définitif et il serait assez difficile de retrouver le
(1) Mérimée, et avant lai Le Duchat, n’ont pu déterminer le sens de ce mot qu’on lit p. 24 de l’édition de Jannet. Mérimée avance que c’est peut-être la corruption de l’espagnol ga\afaton , grosse bêtise, dont les contemporains de Fœneste avaient fait un adjectif. M. Littré l’a passé sous silence.
passage dans les œuvres du dominicain ; mais ce sacrifice coûtait à Mérimée, qui écrivait à Jannet, le mardi 26 juin : « Si vous ne trouvez pas assez de texte pour remplacer le sermon du P. Lacordaire, on mettra les noms des personnages du dialogue de Lucien en vedette (1). Toute réflexion faite, il serait peut-être bon de tirer une demi-douzaine de cartons pour faire un livre rare pour les ventes qui auront lieu vers 1950. » Ce projet n’eut pas de suite, que je sache. Dans le même billet, Mérimée, après avoir invité Jannet à dîner avec M. About, à qui il le chargait de faire parvenir cette invitation, ajoutait ce post-scriptum : « Dans le cas où lundi ne vous conviendrait pas, prenez le jour qui vous ira et changez sur la lettre à M. About en me prévenant. »
Ces extraits suffiront à prouver quels scrupules de bibliophile et de linguiste arrêtaient Mérimée et avec quelle bonne foi il s’en
(1) Il s’agit de l’argument dit du Crocodile , rappelé par Lucien dans ses Philosophes aux enchères.
confessait à un éditeur, très capable lui-même de les calmer. Les Aventures du baron de Fœneste sont, au reste, un des volumes qui font le plus honneur à la Bibliothèque elzévirienne, malgré les erreurs qu’y a relevées M. Ludovic Lalanne, un critique singulièrement sévère, parce qu’il est armé de toutes pièces (i). Aussi, Jannet demanda-t-il sans désemparer à Mérimée un nouveau travail : il s’agissait cette fois d’une édition des Œuvres complètes de Branthôme, dont le texte avait été collationné par un jeune paléographe qui avait déjà fait ses preuves, M. Louis Lacour. Le travail fut commencé avec une ardeur égale de part et d’autre au lendemain même de la publication de Fœneste. « Mon cher Monsieur, » écrivait Mérimée à Jannet, le 9 décembre i855,«M. Lacour vient demain déjeuner chez moi pour causer de la façon dont les notes doivent être faites. Il me semble que, comme intéressé dans la question, vous devriez bien
(1) L' Athenœam Français , 28 juillet 1 85 5 .
déjeuner avec nous. Je vous attendrai jusqu’à 1 1 heures un quart et pour ce quart d’heure-là ne vous donnez pas la peine de répondre. D’un autre côté, si vous venez, rappelez-vous que vous me devez un 4* volume du Vieux Théâtre Français ; je vous le demande d’autant plus volontiers qu’on le dit rempli de traits contre les mœurs. » Ce ne fut toutefois qu’au bout de plus de deux ans (en septembre 1 858) que parut le premier volume des œuvres du sieur de Bourdeille ; le retard venait sans doute de Mérimée lui-même : «J’ai une vie de Branthôme à faire, » écrit-il à l’Inconnue, le 8 septembre 1857; « j’ai une grande quantité de choses téméraires à dire. Je m’amuse à en retourner les phrases dans ma tête ; mais le courage me manque lorsqu’il s’agit de quitter mon fauteuil pour aller les écrire. » Cette notice a été reproduite depuis dans les Portraits historiques et littéraires ; M. Lacour en possède le manuscrit autographe de la plus belle écriture de Mérimée, presque sans ratures et sur un su-
perbe papier anglais bleuté de format in-folio. Il a également conservé les notes écrites sur des fichets séparés et qui sont disséminées dans les divers tomes de l’édition; interrompue en 1859, au troisième volume, elle n’a été reprise qu’en 1875, et poussée jusqu’au sixième. Toutes sortes de difficultés étaient survenues pendant l’impression de l’ouvrage : M. Lacour, détourné par d’autres travaux, n’avait pu donner tous ses soins au Branthôme, et Mérimée, dont la santé exigeait dès lors un séjour annuel dans le Midi, n’y prenait plus le même intérêt ; enfin Jannet lui-même, obligé de céder la Bibliothèque elzévirienne , après la mort de son principal bailleur de fonds, quittait momentanément la librairie , pour se réfugier dans cette grande maison du boulevard Jourdan, à Montrouge, où il se livrait à l’élève des poules et des faisans et où il devait être emporté par un mal implacable, le 23 novembre 1870. Mérimée lui écrivait de Cannes le 6 février (1860) : « M. Pelletier m’avait déjà appris quelque chose de
votre histoire; vous ne m’en dites guère davantage, mais seulement assez pour me faire beaucoup de peine. Je suis désolé de cette affaire, d’abord pour vous, puis pour tout le monde qui y perdra. Quant à Branthôme, je me console très facilement. Je n’ai pas besoin de vous dire que mes notes sont votre propriété personnelle et qu’elles vous offriront d’excellentes allumettes si elles sont roulées secundum artem.
» Je ne puis croire cependant que vous ne continuiez pas à édifier le monde savant par des ouvrages moraux. Si vous n’imprimez pas ceux des autres, pourquoi n’en feriez-vous pas qu’on imprimerait ?
» Pourquoi ne raconteriez-vous pas au public vos tribulations dans le même style que la notice qui accompagne le poème de Blancheflor (i)?
» Je suis ici pour une quinzaine de jours; dès que je serai à Paris, j’irai vous relancer
(i) Allusion à la querelle de Jannet et de M. Edélestand Du Méril, qui lui avait fourni une édition de Floire et Blanchefor , dont les commentaires étaient presque aussi longs que le texte lui-même. Cette
parmi vos poules, et j’espère vous y trouver fier comme un coq. »
Et, en effet, le 18 juin 1860, en le remerciant des nouveaux volumes qu’il lui avait envoyés (probablement les derniers publiés), il ajoutait : « Il est donc impossible de vous trouver ailleurs que dans vos fortifications? Ne venezvous jamais à Paris? Si vous y venez, soyez assez aimable pour m’écrire un mot d’avance et déjeuner avec moi. Je dis d’avance pour deux raisons : i° pour qu’il y ait une côtelette; 20 parce que si j’étais victimé par une commission, comme cela m’arrive quelquefois, je vous prierais de remettre à un autre jour votre bonne intention, »
Cette lettre est la dernière du dossier dans l’ordre chronologique, mais je ne le refermerai pas sans citer ces deux autres billets vraisemblablement écrits tous deux en 1857, et qui
querelle se termina devant les tribunaux, qui donnèrent tort au spirituel et irascible libraire ; il avait fait imprimer une Note pour P. Jannet (s. d., in-16, 36 pages), distribuée avec le volume même; c’est de ce pamphlet, plein de verve et de savoir, que Mérimée veut parler.
font voir aussi bien la perpétuelle obligeance de Mérimée que son ironie toujours en éveil; le second se termine par un vœu féroce, digne d’un bibliophile exaspéré :
(21 avril.) « Cher Monsieur, l’embarras n’est pas dans les titres du postulant, qui en a plus qu’il n’en faut, mais dans le peu de crédit de votre serviteur auprès du ministre qu’il faut. Ce ministre est celui des cultes et de l’instruction publique que je n’ai vu qu’une fois, et à qui j’ai écrit des duretés pour un motif que je vous conterai. J’ai chance cependant de le voir avant le i5 août, et je lui parlerai. M’écoutera-t-il? Nous verrons. Ce qu’il y a de plus mauvais, c’est qu’il a un conseil de l’instruction publique composé de chimistes et de catholiques qui lui fournissent des candidats. Je ferai de mon mieux, je ne puis vous dire autre chose.
» Je fus brûlé à Grasse, l’autre jour, avec Thiers, Lamartine et Cousin, dans la personne de mes œuvres , à la suite d’une mission , ce qui m’inquiète pour l’avenir. Je me console en
pensant que c’est peut-être une manœuvre de librairie pour écouler mes ouvrages.
» Je vous dénonce vos imprimeurs de chine qui ne laissent pas de marges et je me recommande à vous pour les tomes 7 et 8, peut-être 9 de V Ancien Théâtre-Français , non chine. »
Vendredi, 29 mai.
« Mon cher Monsieur,
» J’ai essayé deux fois inutilement de joindre M. de Kisselef (je lui parle dans le monde, mais je ne vais pas chez lui). Je n’ai pas encore pu l’attraper. Ce que je voudrais bien savoir, c’est ce que vous voulez du Grand-Duc. On dit qu’il est fort indifférent en matière de livres et qu’il ne lit que les mauvais.
» N’aimeriez-vous pas mieux que je fisse une tentative pour faire parvenir le précieux volume à S. M. l’empereur Alexandre? Je connais son aide de camp de confiance, M. de Tolstoï qui, à ma prière, lui remettra ce livre. La conséquence sera qu’un cosaque, ayant un nom en of, vous dira que S. M. a reçu votre livre, mais
peut-être M. de Tolstoï dira-t-il à ses compatriotes qui savent lire que vous êtes le premier des imprimeurs. Dites-moi ce que je dois faire.
» Mon relieur, qui ne vaut pas le vôtre, dit que vos chines sont trop courts, que vos brocheuses y mettent trop de petits cailloux et de têtes de mouches, qu’il y a des feuilles transposées, etc. Le monde ne respirera que lorsqu’il y aura un relieur pendu. »
Un bout de papier griffonné par Jannet est joint à ces lettres. C’est le relevé rapide des livres qu’il avait remis à Mérimée; je le déchiffre tant bien que mal; il a son intérêt aujourd’hui que tous ces beaux exemplaires ne sont même plus des cendres.
Sur chine, Mérimée avait reçu : Anciennes poésies françaises (2 vol.); Variétés historiques et littéraires (3 vol.); Œuvres choisies (de Senecé ?); Mémoires de la marquise de Courcelles ; Morlini Novellce ; Aventures du baron de Fœneste ; Gérard de Rossillon; /’ Internelle consolacion ; sur papier ordinaire : Ancien
Théâtre-Français (6 vol. reliés); Hitopadesa ; les Caquets de l’accouchée (cartonnés); les Evangiles des quenouilles, le Livre des peintres. Mémoires de T Académie de peinture, l’Histoire notable de la Floride, la Fabrique des excellents traits de vérité (reliés); Don Juan de Vargas, etc.
C’était là, sans doute, une bien faible partie d’une bibliothèque rassemblée pendant quarante ans et qui devait être léguée à l’Institut; mais qui pourrait dire aujourd’hui ce qu’elle contenait? Deux brèves et vagues mentions dans la Revue anecdotique (1859) et dans Y Annuaire du Bibliophile de M. Louis Lacour(i86o) ne suffisent pas pour en reconstituer la physionomie. Je ne connais qu’un seul ouvrage qui ait échappé à ce désastre : un catalogue à prix marqués de M. A. Chossonery (octobre 1876, n° 840) annonçait au prix de 40 francs un exemplaire des Souvenirs et Mémoires de la comtesse Merlin (édition originale, Charpentier, 1 836, 4 vol. in-8) cartonné en papier moiré à
filets par Simier, orné du chiffre de Prosper Mérimée sur les plats et d’un envoi d’auteur sur la garde du deuxième volume. Peut-être la comtesse Merlin i’avait-elle fait relier ainsi ellemême avant de- l’offrir à Mérimée, qui parfois se donnait un luxe tout semblable en pareille occurrence. Je possède un exemplaire du Voyage en Auvergne fort convenablement relié en veau fauve avec pièce noire et tranches jaspées qu’il adressa tel quel à un artiste, M. Eugène Forest, en échange d’une vue de Nuremberg que celui-ci l’avait prié d’accepter.
Malgré le soin qu’il avait de ses livres, Mérimée n’était pas cependant bibliophile au sens réel du mot : jamais on ne le vit se passionner pour un exemplaire de condition exceptionnelle ou pour une édition rare, et s’il entrait chez un des grands libraires de curiosités, c’était pour accompagner M. Pichon ou M. Cousin. Un employé à la bibliothèque de l’Institut, M. Dumont, était chargé de ses acquisitions, assez peu fréquentes, dans les ventes publiques; en-
core Mérimée ne lui permettait-il de dépasser la commission fixée que pour un seul motif : il tenait beaucoup à posséder un ou plusieurs volumes ayant appartenu aux amateurs avec qui il avait été lié; son choix fait, il n’épargnait rien pour se procurer ce souvenir : sentiment très délicat et tout à l’honneur de ce caractère tant calomnié.
C’est encore aux Lettres à une Inconnue qu’il faut demander quelques renseignements sur les achats qu’il faisait de loin en loin : nous y voyons Mérimée charger son amie, alors à Venise, de lui rapporter un livre de l’imprimerie aldine (i). Trois autres citations sont encore bonnes à emprunter au même recueil. « J’irai à Tolède pour y chercher de vieuxlivresdansune vente qu’on m’annonce (21 octobre 1859); » peutêtre vinrent-ils prendre place parmi ces in-40 espagnols et russes qui occupaient le premier
(1) « Si vous trouvez à Venise un vieux livre latin, quel qu’il soit, de l’imprimerie des Aides, grand de marge, qui ne coûte pas trop cher, achetez-le moi. Vous le reconnaîtrez aux caractères italiques et à la marque, qui est une licorne avec un dauphin qui s’y tortille. » (8 septembre 1857.)
rang dans sa bibliothèque. « Je me suis donné mes étrennes à moi-même, il y a deux jours, chez Potier. J’ai acheté quelques très beaux livres et d’autres modernes très bien reliés. Avez-vous lu les Mémoires de Hollande attribués à Mm0 de La Fayette ? Gela m’a fort amusé. Je vous le prêterai sur dépôt à votre retour; cela est relié par Bauzonnet » (4 avril 1860). « J’ai acheté pour me consoler les vingt-sept volumes des Mémoires du XVIIIe siècle que je vais faire relier » (24 juin 1866).
Mérimée habitait, depuis la fnortde sa mère, un appartement situé au second étage du n° 52 de la rue de Lille, formant un des angles de son point d’intersection avec la rue du Bac; la maison appartenait à M. Fresnel, inspecteur général des ponts et chaussées en retraite, mort avant la guerre et cousin de Mérimée. Cet appartement comprenait un petit vestibule s’ouvrant sur la salle à manger, très obscure, qui donnait accès à la bibliothèque, derrière laquelle était située la chambre à coucher. La bibliothèque
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était elle-même auparavant une première chambre dont l’alcôve était garnie de sofas et ornée de tableaux, particulièrement d’études de Mérimée père d’après Rubens; deux fenêtres prises sur la rue de Lille éclairaient les livres entassés un peu partout; sur la cheminée située à droite se dressait une couple d’admirables cornets du Japon d’un mètre de hauteur; en face de la cheminée une très belle table de travail en bois de rose avec cuivres dorés et ciselés et deux vastes fauteuils, l’un très bas et recouvert de basane, où s’asseyait Mérimée le plus souvent drapé dans sa robe de chambre d’étoffe persane : tels étaient les principaux détails de l’ameublement de cette pièce. Aux murs de la salle à manger étaient suspendus quelques tableaux de l’école espagnole et des gravures anglaises. Dans la chambre à coucher une place d’honneur était réservée à l Innocence nourrissant un serpent; le seul tableau moderne dont le souvenir nous ait été conservé est une copie des Fileuses de Velasquez, offerte par M. Alexandre Colin.
Quand la souffrance, les voyages, les relations épistolaires laissaient quelque loisir à Mérimée, il travaillait toujours et le plus souvent la nuit. Il achevait à peine sa grande étude sur Don Quichotte (i), dont il revoyait les épreuves avec une attention minutieuse; il révisait et annotait les premières pages d’une édition des Tragiques de d’Aubigné; le texte en avait été pour la première fois conféré sur le manuscrit autographe par M. Ch. Read; le colonel Tronchin, « le vieux huguenot » à qui Mérimée tenait à faire savoir, en 1 855, qu’il était « réformé et très réformé », était mort, et les archives de Bessinges s’entr’ouvraient enfin à des coreligionnaires érudits. Le poète délicat de Séméia et de l’Elkovan, M. Édouard Grenier, qui habitait l’appartement situé au-dessus de celui de Mérimée et qui, chaque matin, venait prendre de ses nouvelles, le voyant embarrassé par les difficultés prosodiques des vers rugueux et
(i) Pour la traduction de M. Lucien Biart (Hetzel, 1878, 4 vol. in-iB).
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incorrects du compagnon d’Henri IV, lui proposait parfois des variantes fort plausibles, qu’il avait l’honneur de voir accepter avec reconnaissance. Au moment où éclata la guerre, cinquante-six pages seulement des Tragiques étaient tirées; les notes que Mérimée réservait pour la fin n’avaient pas été remises à M. Jouaust, et quand, en 1872, M. Read acheva l’édition, les matériaux qu’il avait accumulés sur d’Aubigné dans son cabinet de l’avenue Victoria n’étaient plus, eux aussi, qu’une pincée de poussière noire.
Le 2 3 mai 1871, à trois reprises différentes, len° 52 de la rue de Lille fut aspergé de pétrole; l’incendie, nourri encore par les marchandises d’un magasin d’épicerie, ne tarda pas à se confondre avec le brasier que formait au même moment la Caisse des dépôts et consignations. L’heure n’est pas venue de rechercher s’il ne faut accuser de cette dévastation que l’aveugle hasard et si la situation topographique de cette maison fut la véritable cause de sa ruine. Les
pertes furent irréparables; quand on put fouiller les décombres encore chauds, M. Edmond du Sommerard, exécuteur testamentaire de Mérimée, retrouva seulement les fragments d’une pipe turque qu’il se souvenait de lui avoir vu fumer volontiers; c’était, avec les valeurs et l’argenterie déposées chez lui en septembre 1870, tout ce qui restait de la succession. Un bronze antique représentant un jeune faune jouant avec sa queue, tout exfolié par la chaleur delà fournaise, mais gardant encore sa grâce exquise, est conservé par M. Édouard Grenier, qui le tenait de Mérimée, à côté du buste de leur ami commun, Alexandre Bixio, et d’une coupe en bronze du Japon, seules épaves qu’il ait arrachées à son propre désastre.
Les journaux d’alors et M. Read lui-même, dans la préface des Tragiques , ont déploré la perte des manuscrits de Stendhal et de Jacquemont qu’aurait possédés Mérimée : le fait est