‹ Prostituée, romanChapitre 4 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dans la nuit chaude le Sébasto coulait, comme un grand fleuve.

Annette, ballottée aux rqpious de foule qui emportaient, vague sur vague, le flux humain, sans cesse renouvelé, se laissait aller, inerte, à l'immense ' courant.

Elle avait un bourdonnement aux tempes, les mains moites. La fatigue, après l'interminable journée traînée à piquer, et à coudre, coudre, dans Tétuve de l'entresol bas, la grisait d'un vertige. L'estomac creux, les jambes molles, elle ne se sentait plus ni courbature ni faim. A son rang dans la file, petite vie bien humble, dont l'honnêteté compliquait la misère, elle s'en allait, comme une épave sur le flot.

Parfois les rangs voisins la dépassaient, une brusque coulée de vfôages et de dos, qu'elle rattrapait, distançait à son tour. Ou bien c'était la bousculade du flux en sens inverse, le piétinement hâtif de gens rués à leurs plaisirs, à leurs affaires, la flânerie d'oisifs.

Mais de toutes ces faces marquées si diversement, aui innombrables traits de leurs habitudes ou de leurs passions,, elle n'en différenciait aucune. Elle s'en allait, immatérielle. Elle était pénétrée, comme une plante, par le puissant effluve de toutes ces vies, ruisselant dans l'ombre.

Ombre bruissante d'un tumulte énorme et où vibrait, par larges souffles, la respiration de Paris. Ombre lumineuse qu'emplissait, — desclartés jaunes des réverbères, de la trépidation des grosses lampes électriques, blanjches et soudain rouges, des mille éblouîsBantes vitrines^ des feux courants des fiacres, des omnibus, des tramways, des autos, — le resplendissement épars de la nuit d'été.

Un éclairage en dessous dressait des arbres de rève^ découpait, sur le ciel noir, des verdures féeriques. A des traversées de rues, entre les toits invisibles, de sombres bandes d'azur palpitaient, d'une scintillatiovi d'étoiles.

Annette ne voyait, ni n'entendait. Elle marchait, d*un pas machinal, comme portée, entre un gardien de banque et une fille à la tignasse rousse, qui précieusement serrait, contre son ventre, unréticule usé.

A chaque carrefour, la crue grossissait. Les vagues

disparates se mêlaient, noyant, dans un toTirnoiement unique, les affluents qui de toutes parts dégorgeaient, au fleuve montant et descendant, leur bouillonnement d'êtres. Montmartre et la Villette par le faubourg Saint-Denis, l'Est et l'Ouest par les grands Boulevards, le Quartier Latin par Je Boul*Mich, c'était la ville entière qui dans cette large aftère du Boîulevard Sébastopol déversait, comme chaque soir, tout le sang corrompu ou vivace de ses veines.

Des ateliers et des magasins clos, des ^appartements ouverts à la fraîcheur nocturne, des cours étouffées, ime multitude, à travers le dédale des rues, jaillissait, encombrait chaussée et trottoirs, couvrait, d'un fourmillement sur place, les terrasses des cafés, noires de monde, et tachées dérobes claires. Nappe mouvante d'existences, marée de prostitution et de désœuvrement, de douleurs et de )<Âes.

Au coin de la rue de Turbigo,, Annette tourna. Le trottoir espaçait ses dalles, crues souslaclarté blême des réflecteurs. Une haute glace, entre des devantures closes, lui renvoya son image... Ce corps fin et long, moulé dans la petite robe d'indienne qu'harmonieusement renflait la courbe de la gorge naissante et des hanches pleines... L'ovale pur du visage, sous l'onde noire des bandeaux, le teint mat, les grands yeux bleus... Ah! si elle écoutait cette rosse de Clol...

Sa pudeur, sa droiture novice la rebellèrent. Elle

pressait le pas. Il y avait moins de monde, elle respira. Tiens! la grosse rousse avait tourné en même temps qu'elle... Une épicerie exhala ses relents de victuailles, légumes fades, conserves aigres. Une nausée étourdit Annette. Elle n'avait mangé, à midi, qu'une demi-livre de cerises et un petit pain, en se promenant, de long en large, dans la rue, aux bras de Clo. Histoire de s'évader, un quart d'heure, de l'atelier, de cette atmosphère de fournaise, où il faut toujours coudre, coudre, le sang aux tempes, des fourmis aux jambes, les doigts gourds, à la longue.

D'ordinaire, la journée était de dix heures. Et c'était bien assez fatigant comme ça, pour gagner ses trois francs 1 Mais dans ce sale mois de juin... Le Grand Prix, les départs pour la campagne, la mer... En avant les heures supplémentaires! De la fatigue, oui, mais aussi quelques sous de plus... Elle en était quitte pour ne pas dîner ces soirs-là, voilà tout. Elle mangeait, en rentrant, les restes de la veille, quand il y en avait, — ou bien un quignon de pain, trempé dans un peu de lait bouilli, du matin.

Et demain, elles pourraient, au déjeuner, se payer une tranche de cervelas, des frites dans un cornet, ou bien un de ces morceaux qu'on pique au petit bonheur, dans l'arlequin à deux ronds que la mère Mie-Mac, sous une porte, touille avec sa large écumoire, dans la graisse grésillante.

Cette dure exploitation ouvrière, qui pour enfler

plus vite la fortune du patron, exténuait des malheureuses, ce surmenage qui, en lingeries compliquées, en broderies de fées, en colifichets de vanité et de luxe, ruinait des vies, afin d'en parer d'autres, Annette ne songeait pas encore à s'en indigner. Elle demeurait, dans la maison de couture de Sichelmayer frères, la nature inquiète et dormante, l'être fier, renfermé, qu'avait ballotté la vie, depuis le jour de malheur où sa mère avait quitté Avaize, après la mort du père, pour vivre avec (( Monsieur Ferru »...

Ahl cette Clol... Annette l'aimait bien, malgré ses mœurs faciles, qui la choquaient. Comment pouvait-on se tenir ainsi, avec les hommes?... Elle eut devant les yeux la frimousse blonde, entendit la voix, blagueuse : « Toi, t'es faite pour être roulée 1 ça t'est égal, hein? qu'on te fasse commencer ta journée à huit heures au lieu de neuf, qu'on te rogne le temps de bouffer?... Qu'on te calfeutre jusqu'à des deux heures du matin, dans une boîte sans air? Non, si c'est pas honteux! Mais qu'est-ce qu'elles f...ichent, les inspectrices du travail?...»

Et c'était vrai, pourtant, tout ça. Mais quoi, aujourd'hui, on ne pouvait pas se plaindre 1 On n'était pas sorti trop tard. Il pouvait être onze heures... Nonl Onze heures et demie à l'horloge pneumatique... Elle serait couchée à minuit... Sapristi! qu'il allait faire chaud, dans l'étroit petit lit, sous le toit... Tiens! Qu'est-ce qui se passait, en face?

Annette, au lieu de traverser, s'arrêta eourt, au bord du trottoir. La grosse rousse, qui avait cheminé du même pas, la touchait du coude; soudain, retroussant sa jupe au-dessus du mollet, prêteàcourir, elle lit demi-tour, murmura d'une voix étranglée : « Les mœurs 1 »

Annette eut un mouvement de dégoût. Deux hommes, sur le trottoir opposé, bousculaient une vieille femme en cheveux : « Allons, suivez-nous 1 » mais la femme se cramponnait au réverbère, en criant. Deux autres, résignées, stationnaient à quelques pas, prêtes à gagner le poste au premier signe. Elles contemplaient la scène, en silence. Elles avaient des corsages clairs et des canotiers, une moue hmueuse, passive...

Mais une poigne s'abattait sur le bras d' Annette. Elle sursauta; contre son visage une face, dont elle ne vit que les yeux colères et la moustache en brosse noire, soufflait impérieusement :

— Au poste!

— Pourquoi? protesta-t-elle, en se débattant, affolée.

— Au poste!... Pas de rouspétance... Il est interdit de stationner sur le bord des trottoirs...

— Mais vous vous trompez. Monsieur! Lâchezmoi!

— Connu, connu... Marche d'abord...

Une crise de nerfs, une révolte bouleversaient Annette. Elle criait des mots sans suite, des injures, des menaces. Elle eût voulu hurler, mordre...

Et puis le «entiment de l'erreur, toute la «éourite de sa vie honnête, vite reprenaient le dessus... Elle se sentit la plus faible, un fétu aux mains d'une force anonyme et terrible... A quoi bon? La méprise allait apparaître... Au poste tout «'expliquerait... On la relâcherait de suite, avec des excuses...

N'empêche, c'était affreux. Les larmes Taveuglaient, des sanglots de h<Mte la secouèrent, t^te basse. Elle ne s'aperçut pas qu'die cheminait, sous kl conduite d-e l'agent, avec l<a grosse Tousse de tout à rheupe.

Une Tue étroite, où çà et là des portes de marchands de vin, à demi ouvertes, épandaient leur lumière tamisée de rideaux... Précipitamment, à la vue des «bourgeois » et de leur cap ture, des silhou^ettes de buveurs kraches se rejetaient en arrière, des filles rentraient, d'un tour de jupe, à l'abri du ocmiptoir... Puis ce fut la traversée des Halles, on longea des piles de paniers à l'odeur acre, des entassements de carottes et de navets, des montagnes de cboux... Annette revit les champs d'Avaize, quand avec sa cousine Bose, et le Frisé, toute petite, elle bottdait, Kait des cents d'asperges...

Un porche où luit une lanterne rouge, des groupes d'agents sur le seuil, le pavé gras d'une courette fétide, et, dans le fond de IHmpasse, une vaste pièce où Annette est durement poussée, au milieu de filles, de sergents de ville, d'employés, de vagabonds, — une trentaine de personnes, qui se démènent avec brouhaha, au milieu d'une fumée

épaisse, d'une puante odeur, qui prennent à la gorge.

D'abord elle ne distingue rien. Elle est dans un groupe, contre le mur, entre la grosse rousse et la femme qui se débattait, — une vieille, grisonnante et décharnée, dont les seins pendent sous le caraco, et qui lamentablement, par quintes, tousse, puis crache un j et de salive sanguinolente.

A peine si elle discerne, une à une, ses compagnes. Il y en a une dizaine, deux ou trois toutes jeunes, maigriottes, et de mûres qui dçbordent, bouffies. Une même expression de vice, de rancune souffreteuse creuse les figures. Annette rentre les coudes, s'absorbe.

Elle voudrait se préserver de ces contacts, comme d'une souillure. Pourtant une pitié l'attendrit sur les autres, sur elle-même. Qu'est-ce qu'elles font là? Qu'est-ce qu'elle fait là?

De temps à autre, une voix gémit, s'indigne. Puis le mutisme retombe, pèse sur toutes. Annette à présent embrasse, nettement, toute la pièce. Contre le mur, dans l'autre angle, des hommes sont rangés : camelots, vagabonds à l'œil torve, vieillards à l'œil éteint, tout l'échantillonnage sinistre de la misère. Au centre, une table avec des paperasses, des agents en civil qui attendent, assis, debout, d'autres qui interrogent les survenants, d'autres qui écrivent. « Ceux-là, murmure la rousse qui a suivi le regard d'Annette, deviné une novice, — c'est les mœurs!... Ceux-là, — elle montre une autre table, dans un coin, où on procédait à sem-

blable besogne, — c'est les « bourgeois » de l'arrondissement... »

Plus loin, des abat-jour projetaient, sur de longues tables, une lumière dorée où se courbaient, dos d'alpaga et calottes rondes, des scribes du Commissariat de Police. Sanglés dans leurs tuniques sombres, sous le képi aux armes de Paris, des sergents de ville allaient et venaient, indifférents.

Mais les rangs s'ouvraient, les chapeaux se soulevèrent. Le commissaire de police, chef de la brigade mobile, venait d'entrer.

Annette tendit, vers ce sauveur, un regard de supplication ardente. Elle essaya de crier. Une peur la paralysa. Elle était comme un caillou sous le rouleau. La rousse marmonnait :

« M'sieu Lucas I II est costeau 1 »

La plupart, parmi les filles, connaissaient le fonctionnaire, d'où leur destinée d'un soir dépendait. Elles avaient défilé devant ses brefs interrogatoires, appréciaient son ton d'autorité familière et brusque.

Les humbles, ceux que la vie écrase, ont un sens exact de ce qui est juste et de ce qui ne l'est pas, l'instinctif respect de la force. Celles-ci révéraient, en M. Lucas, l'énergique mais impartial exécuteur d'une iniquité qu'elles subissaient, en maugréant. Et puis, à force d'avoir été châtiées, beaucoup prenaient la résignation, presque le goût du châtiment.

Le chapeau de paille sur l'oreille, avec une désin-

voiture militaire, M. Lucas remplissait son office. Une à une, les prévenues avançaient à l'ordre. Elles se dandinaient devant la table, où s'amoncelait, par petits tas, leur pauvre avoir : trousseau de clefs, boîte à poudre, porte-monnaie bâillant, tout ce que la fouille avait pu drainer, au fond des poches. De ses gros doigts, un agent comptait le billon, les pièces d'argent, La voix de M. Lucas s'élevait, tranchante :

— Votre carte?

La femme se baissait, extrayait d'un geste prompt, le carré de carton, soigneusement glissé entre cuisse et bas.

— V'iàl

— Carte rouge... Ahl ahl Syphilitique... Vous êtes en règle?... Non, vous avez manqué la dernière visite... Au Dépôt!

Sans rechigner, — elle était pincée, voilà tout, — la femme à la carte rouge passait à droite, aux mains du gardien chargé du violon. Et déjà, chemin faisant, vers le couloir d'où s'élevaient des chants obscènes et des jurons d'ivrogne, elle dégrafait sa jupe, aux volants brodés. Instrument de travail, c'était fragile.

Mais la voix de M. Lucas de nouveau sonnait. Annette qui avait en vain étendu le bras, pour être délivrée de suite, trembla. Son tour allait venir.

La vieille au caraco, devant la table, s'agitait :

— J 'faisais rien! monsieurle Commissaire, j 'vous jure. C'est la faute à ce gros-là. Il m'en veut...

PBOSriTUÉE 11

Elle désignait un agent qui ricanait, tête mafflue sur de lai^s épaules, le cou rouge et court...

— J 'prenais le frais. On a bien le droit, Tété. JTai ma carte, tenez...

Elle exhiba un carton crasseux, plié, informe, puis toussa, secouée d'une quinte. Ses cheveux presque blancs, partagés en bandeaux, tombaient, par mèches raides le long de ses joues creuses. Ses lèvres minces s'ouvrirent sur la mâchoire édentée, pour un amer sourire, un crachat rosé. Spectre sinistre, affreuse ilote du plaisir, elle incarnait, dans son rebut, toute la fatalité sociale...

— ' C'est bon^ la mère I prononça M. Lucas.

Et haussant l'épaule :

— Libre.

D eut une réflexion brusque... L'asile?

— Voulez- vous Nanterre?

La vieille, à qui on avait fait passage, s'arrêta, et du seuil, la tête tournée à peine :

— La prison, quoi? Merci. J'aime autant claquer dehors.

Il y eut un court silence, et aussitôt :

— A qui le tour ? grommela M. Lucas, philosophiquement... Bien sûr, c'était triste. Qu'y faire?

Annette avait voulu s'élancer. Déjà la grosse rousse était en train de répondre, à la questionposée par le commissaire à l'agent : « Et celle-là ? »

— Je rentrais tranquillement chez moi, M'sieu Lucas I

— Elle stationnait sous un réverbère !

— C'est pas vrai 1

L'agent démenti roula des yeux furieux ; la brosse noire de sa moustache trembla :

— Elle raccrochait, avec la petite.

Il désigna Annette, qui, stupéfaite, écarquillait les yeux. Mais la rousse déclarait franchement : • — J'ia connais pas.

— C'est bon. Votre carte?

— Je l'ai oubliée sur ma table.

— Au Dépôt!

Une main brutale — la poigne de tout à l'heure — tirait Annette, sous le jour dur du bec de gaz.

— Elle est toute jeune, observa M. Lucas. Je ne l'ai pas encore vue. Vous n'avez pas honte?

— Mais, Monsieur...

Les mots s'étranglaient à son gosier. L'agent nxoustachu proféra :

— C'est une insoumise! Elle faisait le trottoir à côté de la grosse rousse.

— Insoumise? le trottoir?... bredouilla Annette. M. Lucas s'enquit, sévèrement :

— Est-ce la première fois que vous êtes faite? Des phrases de justification lui brûlaient les

lèvres. Elle eût voulu tout dire, crier à la fois l'erreur, l'outrage, son nom, sa vie... Elle ne put que jeter :

— La première fois... C'est affreux!... On se... L'agent lui coupait la parole :

— Toutes des pucelles, bien sûr! Dommage que Lupert, un des « bourgeois «du quartier, la reconnaît

bien. Il vient de mêle dire. Il l'a filée plus d'une foisl

— Est-ce vrai? demanda M. Lucas, incertain. L'agent Lupert salua.

— C'est vrai, monsieujp le Commissaire. Je l'ai encore suivie avant-hier, sur le Sébasto. Elle accostait les hommes; elle racolait, avec des gestes...

Annette eut un gémissement où toute sa révolte indignée sursauta :

— Ahl...c'est faux! c'est faux 1

Une confusion lui empourprait la face, le cou, d'une honte cuisante.

— C'est elle, je la reconnais bien, pardine! L'évidente bonne foi de l'agent impressionna

M. Lucas. Il braqua sur Annette un regard à double coup, et sèchement :

— Où habitez-vous?

— Rue de la Grande-Truanderie, Monsieur, au 37.

Perplexe, M. Lucas réfléchit... La petite avait l'air embarrassé... Ilusa d'un de ses moyensd'aveu :

— C'est bon, on va aller aux renseignements! Attendez là.

Annette retrouvait son sang-froid :

— Ah I on peut bien, Monsieur! Je suis tranquille.

— Bon! boni Votre nom?

— Annette Sorbier.

— Age?

— Dix-sept ans.

— Profession?

— Petite main, chez Sichelmayer frères.

M. Lucas, devant la précision rapide des réponses, Pair de franchise et de douleur d'Annette, allait conclure au non-lieu. L'agent Lupert, entêté à la fausse ressemblance, lui jeta :

— C'est de la frime. J'en suis sûr.

Cette affirmation décida. M. Lucas était pressé. Encore six femmes, et celles qu'on ne cessait d'amener, et tous ces voyous... La petite se débarbouillerait demain matin, avec le commissaire de police du quartier... On aurait les renseignements d'ici là. Elle n'avait pas la mine rassurée, après tout... Hum l Trop polie poiu* être honnête!... Ah! les insoumises, c'était la plaie..- De vrais distributeurs à avarie! En veux-tu, en voilai Après tout, cette enfant n'en mourrait pas, pour une nuit au poste...

M. Lucas ordonna :

— Au violon 1 M. Doret — (c'était le commissaire du quartier) — verra demain ce qu'il veut en faire...

Tranquille, l'agent Lupert retournait à ses propres interrogatoires. Un sourire triomphant s'élargissait, sous la moustache noire de l'autre. Et ce fut avec de petits yeux riants — on ne plaisantait pas, avec la justice! — qu'il confia Annette, atterrée, au gardien de service.

Elle suivit sans un mot. On passait devant des boxes grillés; dans l'un, des hommes en guenilles somnolaient, prostrés, sur des bancs. Dans l'autre, une face hagarde et dodelinante se collait aux barreaux, éructait de la bave, des paroles sans suite... Un tour de clef, le battant s'ouvre. Elle est dans la

cage, avec trois femmes, dont la rousse. Le cauchemar continue.

La rousse, méticuleusement, a plié sa jupe, dans un coin, mis son chapeau à fleurs, et son réticule par-dessus. Là, ça ne s'abîmera pas. Les deux autres sont saoules. Elles recommencent à beugler leur mélopée ordurière, interrompue à la vue du képi,

Annette s'est affalée, dans un coin. Elle a la tête dans ses mains. Elle pleure à chaudes larmes... Sa vie défile. Sa petite enfance heureuse, lorsque le père vivait... Les champs d'Avaize... Elle a huit ans, les mollets comme des allumettes, une jupe aux genoux... Elle revoit la grande boîte de bois blanc dans laquelle on a mis son papa, quand il s'est cassé la tête, en tombant d^un toit... « Monsieur Ferru » est là, il embrasse maman... Et puis la chambre où ils habitent tous les trois, à Montrouge... Papa Ferru, avec son tabUer de peintre... pas là souvent, et sentant le vin, quand il revient!... Les scènes, les coups... la mère qui se tue au travail. Et puis, un beau joiu*, plus personne... Ferru est parti, maman est morte... Annette se raccroche au bon visage de la voisine, la couturière qui l'a recueiUie, lui a appris à se servir de ses dix doigts, à manier l'aiguille, à gagner sa vie, honnêtement. Sans elle, il y a longtemps qu'elle serait là où eUe est, ce soir... Et pour de bon!...

Car Annette n'y peut croire... C'est impossible. On s'est trompé. Ça va finir...

— N'est-ce pas, Madame? dit-elle à la grosse

16 PUOSTITUÉE

lîousse, qui lui tapote les paumes, émue. On ne me gardera pas jusqu'à demain?

— Fais pa,s de chichi, la môme! dit une des pochardes, dégrafée... T'es rien gironde.

Elle tâte sous la toile le jeune sein ferme, où le cœur bat précipitamment. Elle voudrait y coller sa bouche trop rouge. Annette la repousse, écœurée par son odeur d'alcool et de fard, et par les yeux charbonnés qui luisent, vagues. L'autre vient de changer de refrain, hurle, sentimentale, le couplet éraillé :

Dans les sentiers remplis d'ivresse...

La grosse rousse est assise, auprès d'Annette.

— Moi, c'est Manon que je m'appelle !

Elle a une mioche qui est à la campagne, qu'elle fait élever, et qui dans deux ans, aura l'âge de cette gosse... Elle caresse la joue d'Annette. Elle la console et elle l'instruit...

Confusément, à travers les phrases fiévreuses, Annette entrevoit l'envers du métier de joie, toute l'énorme machine administrative, la société organisée pesant de sa réglementation incohérente et barbare, comme d'une meule, sur le bas troupeau des malheureuses, celles quele vice bourgeois, l'abandon du mâle, l'insuffisance des salaires ont jeté, désarmées, avilies, au ruisseau. Elle ne veut pas être, elle ne sera pas de celles-là! Sa chair de vierge tressaille d'une horreur secrète, devant le plaisir pire que toutes les peines, l'affreuse possibilité d'être

PBOSTITÙÉE 17

mère conime cette femme, cette Manon qu'elle ne connaît pas, et qui la plaint...

Elle a très mal aux tempes, un cercle, là, autour de la tête... il fait trop chaud. Ses idées se brouillent. Les minutes, les heures passent, elle ne sait plus... On est venu appeler Manon, les autres... « La voiture de ces dames est avancée! » ...La voiture I Ahl oui, le panier à salade, pour la Permanence et le Dépôt... Ces mots, dénués de sens précis roulent, images sombres, dans sa cervelle, avec le fracas de roues qui s'éloignent, sur le pavé. Elle est seule.

Elle étouffe, dans l'air pesant, saturé d'une odeur de tabac, de vomissements et de latrines. Elle se sent diminuée, salie, une pauvre petite chose. Et avec cela, transie. Elle s'endort sur le banc, si lasse qu'elle ne sent plus rien. Elle croit qu'elle rêve encore, après l'aube blême, après l'interminable matinée, quand le commissaire de l'arrondissement, — arrivé enfin, vers onze heures, — l'interroge, et, sévère, la relâche, sans un mot de regret ni de bonté, comme une coupable que la loi gracie.

Dehors? Est-ce possible? Elle respire avec oppression, elle contemple, stupéfaite, le va-et-vient des passants... Peu à peu, chancelante encore, elle se réveille, dans le tumulte de la rue.

Une autre Annette, en même temps, s'éveille en elle.

' — Pas ça! monsieur Raoul... Ohl nonl... Pas ça.

Un léger bruit de lutte, un rire chatouillé s'entendaient, derrière la porte. Mme Raoul Dûmes, qui allait ouvrir, s'arrêta, blême. Encore cette femme de chambrel... Brusquement, toute la bile des amertumes anciennes la reprit, à la gorge. Son mari ne pourrait donc jamais voir une femme, sans que l'instinct en lui parlât, plus haut que la foi jurée, l'honneur, tant de promesses l...

Une porte voisine, dans le couloir, s'entrebâilla. Une tête se penchait, curieuse... Allons, boni Le docteur!... Mme Dûmes n'eut que le temps d'apercevoir, dans la glace soudain éclairée au mur, le haut front, les yeux compatissants, la grimace de surprise... Crac, la porte s'était déjà refermée, et en même temps disparaissait, du miroir assombri, cet autre visage qui parfois lui semblait celui d'une

étraiigère, et qui, hélas! était bien le sien, avec sa peau fatiguée, ses cheveux châtains et ce regard las, d'un gris pâle, lavé de larmes.

Ahl la jeunesse, les dix-huit ans de cette fille L.» Mme Dûmes les envia, férocement. Et toute sa rage à la face, d'un flux hrûlant, elle toussota, pour avertir. A quoi bon l'irréparable? — Puis elle tourna le bouton, sans hâte.

M. Raoul Dûmes, négligemment, pianotait à la vitre de la fenêtre close. Le spectacle du jardin de l'auberge semblait lui offrir un prodigieux intérêt. Il ne se détourna que lorsque Mme Dûmes eut ordonné, d'une voix un peu rauque :

— On étouffe ici !... Rose, ouvrez la fenêtre. Rose, penchée sur le pied du lit, — dont^Ue faisait

mine de border, av^c détachement, la couverture, — n'eut qu'une volte-face à accomplir; sa main pivKrta, docile, sur la crémone.

M. Dûmes s'était éloigné, d'un air faux. Et debout devant la commode, pour se donner contenance, avec son air jovial de gros bon vivant, il se mit à extraire, d'une boîte de havanes, des Henry Clay dont il tuyauta, méticuleusement, son portecigares.

— J'étais venu faire provision, expliqua-t-il. Mme Dûmes hocha la tête. Une bouffée tiède,

par les vantaux où le rideau de tulle frémissait, épandit dans la triste chambre, avec la clarté de la matinée de juin, le parfum sucré des pétunias. Leur corbeille apparut, pâmée au soleil^ et, par delà les

tilleuls carrés, tout en fleurs, l'eau étincelante du Loing. Souffle franc, lumière pure qui dissipaient la lourde et fade atmosphère, de mensonge et de renfermé.

Philosophiquement, M. Dûmes allumait, en le tournant à la flamme d'une allumette, un des cigares bagués de rouge et d'or, d'où il tira, dispersa, en silence, quelques spirales bleues.

— Tu viens? dit-il, levant vers sa femme un visage placide, où l'insouciance effaçait la gêne.

— Non, je dois écrire aux enfants.

— A ton aise! Nous allons faire, le docteur et moi, un tour avant le déjeuner.

— Faites.

— C'est le meilleur des apéritifs ! ...

Sur cette assertion, M. Dûmes s'éclipsa, sans autre forme, en lançant à la jeune Rose, qui époussetait consciencieusement les coquillages sur l'étagère, un double et complice regard. L'un signifiait : « A bientôt », et l'autre : « Hein! quelle raseuse 1 »

Un silence pesa, coupé par le bruyant service de Rose, narquoise. Mme Dûmes à son tour s'attardait devant la fenêtre, en une contemplation où le bourdonnant paysage, de verdures fraîches, de vies ailées, où le jardin éclatant et la rivière heureuse n'étaient qu'un steppe de déceptions et de douleurs, toute sa vie manquée...

Parler à cette fille? S'abaisser, pour rien? — A quoi bon! Mieux valait une souffrance silencieuse. Elle y était faite. Et puis elle avait mal entendu

qui sait?... Si elle s'était trompée?... Elle accusait Raoul à tort, peut-être?

Mais l'acre certitude débordait bien vite, balayait ces leurres... Les trahisons de son mari l'assaillirent, l'accablèrent. Une résignation l'envahissait. Est-ce que tous les hommes n'étaient pas ainsi?... En même temps la lutte maternelle la raidit. Son fils... Elle saurait l'élever, le préserver... Elle en ferait un vrai homme, pur, droit, fidèle... Et Liette!... Hein? Quoi?...

Rose s'enquérait, doucereuse :

— La chambre est finie. Madame n'a besoin de rien?

— Non, merci.

Le pêne joua dans la serrure. Mme Dûmes, sans se retourner, écouta le pas décroître. Des voix, un éclat de rire... puis plus rien, que le vol vibrant, dehors, d'une guêpe ivre, cognée au chèvrefeuille et aux roses. Alors, silencieusement, elle se mit à pleurer, à petites secousses, sans fierté, sans courage. Ces crises la soulageaient, pour un temps.

Tout à l'heure, quand elle aurait tamponné d'eau fraîche ses tempes, essuyé ses yeux, elle rattacherait le masque. Opulente et droite, dans sa robe noire, elle redeviendrait, pour tous, la belle Mme Dûmes', la compagne heureuse, riche et considérée, celle qu'à Marchanges, dans les rues, tout le monde saluait bas... Songez donc! la femme de M. Raoul Dûmes, maire de Marchanges-le-Château, conseiller général, président de la Société poitevine

de Bienfaisance!... Celle au passage de qui, dans les salons de Paris, on chuchotait : a Mme Raoul Dûmes, vous savez bien, la femme du grand homme d'affaires!... » Et à l'image de cette autre elle-même, — diamants au cou^ dentelles, épaules nues, — à l'ironique fantôme de cette existence d'apparat, une torture la déchirait.

Pourquoi avait-elle accepté de venir dîner chez ce peintre, d'accompagner son mari?... Quelle curiosité bête de connaître cet endroit, dont elle avait les oreilles rebattues, depuis un mois... La pêche, le portrait commencé... Prétextes!... Une invention, pour couvrir ses tromperies, ses sales plaisirs!

Ah! l'hypocrisie, le néant de cette façade... Les quinze ans de souffrances subies, cachées!... A quel être devait-elle vivre accouplée!... Pas même méchant, — vil. Que de bassesses, que de fautes, de celles qui échappent à la loi, relèvent du cœur!... Sans ses enfants...

Georget... Liettel... Ils se levèrent devant elle..., le garçonnet élégant, pâle, avec ses airs futés,., la mignonne en jupe courte, ses boucles brunes nouées d'un ruban rose, ses grands yeux éveillés... Ils étaient sa raison de tout endurer, — de vivre !

Un soupir la secoua. Elle était debout. Rapidement elle ouvrit, déploya le buvard de voyage, et assise à la petite table, elle se mit à écrire. Le reste du monde s'effaça. Sur le papier lavande à tranche dorée, sa plume courut, alignant la haute anglaise banale...

Hôtel de la Passerelle, Avaize-sur-Loing.

Mes mignons^

Nous avons dîné hier chez M. Sarrat. Le portrait de votre père sera très beau. Nous perisons rentrer demain soir. T espère que vous avez bien fait vos devoirs i et que Liette saura parfaitement son catéchisme. Georget s^ est-il bien amusé à la matinée danr stmte, et a-t-il fait ma commission à la comtesse?... Il y a ici des prairies très...

La plume courait, courait toujours. De l'autre côté du couloir, une voix fredonna :

Viens Poupoule, viens Poupoule, viens i

Rose, après avoir retapé le lit du docteur et rangé sommairement la chambre — huit à faire tous les matins! zut, c'était bien bon, — s'octroyait, avant de descendre, un peu du précieux parfum qui rutilait, or liquide, dans un flacon de cristal taillé, sur la toilette ouverte.

Le miroir ovale, jouant avec le panneau de la glace de l'armoire, lui renvoyait, en pied, toute son éblouissante jeunesse.

Ellie rit à son geste : le flacon retourné, là, contre la paume! Elle humecta son doigt, puis l'oreille, «DUS le lobe^ où les cheveux soyeux et blonds flooonnent. L'odeur y embaume, longtemps. Elle en

renversa aussi — deux gouttes! — dans le creux de sa gorge. La peau douce parut, les rondeurs dures, sous la chemise chiffonnée, la toile du corsage.

Elle cambrait le buste, creusait les reins. Son image se tendait toute, à des lèvres inconnues, à ce qu'elle croyait l'amour... — Les yeux luisants et tendres d'Etienne, l'autre soir, au clair de lune, dans les prés du bord de l'eau... les mains hardies de M. Raoul, tout à l'heure...

Voyons I Est-ce qu'elle n'était pas aussi bien faite, aussi appétissante que les mijaurées de la ville, et cette Colette Dyver, la chanteuse, dont la semaine dernière, dans cette même chambre, elle avait soupesé les pantalons de dentelles — une plume! — et les bas de soie à jour, fins comme des fils d'araignée?

Elle s'approcha de l'armoire à glace, elle reculait, elle avançait, en pinçant sa jupe... Un joli pied, dans ces petits souliers découverts, pomponnés d'un ruban! Et le mollet, pas mal non plus!.., un mollet haut et plein, qui faisait la cheville menue.,. Minaudante, elle colla presque visage à visage, inventoria les cheveux d'or dru, le front bombé en feuille de rose, les larges yeux marrons striés de clair, la bouche en arc, charnue, où les dents saines, pareilles à un rang de perles dans l'écrin, s'apprêtaient, pour la morsure et le baiser. Un ruban noir avivait la blancheur du cou.

Rose plia le jarret, inclina son corps souple, dans une révérence orgueilleuse. M. Sarratlelui avait bien

dit, quand elle avait posé chez lui .. Jusque-là, oh! les épaules seulement!... « Pour une paysanne, elle était étonnante!»

Ni l'apprentissage chez la modiste, — ça ne s'en irait donc jamais, ces piqûres? — ni le service de femme de chambre, à la Passerelle, — ah! la la! quelle boîte! — aucun de ces métiers de pauvre n'était bon pour elle. Épouser Etienne, le garçon épicier? Tenir la boutique et le ménage?... ou bien prendre le Frisé, et faire comme les vieux, travailler la terre, cueillir l'asperge... Ah! bien oui! Ce n'était pas rigolo tout ça. Elle en avait soupe, du village.

— Rose ! Rose !

Grognonne, la mère Joseph hélait dubasdel'escalier. Rose lui décocha une grimace, et soumise :

— V'ià, Madame?

— Votre couvert ne sera pas prêt.

— Cause toujours! — fut la réponse tacite. Rose avait observé la vertu des silences. A présent elle allait et venait, preste, d'une table à l'i utre, et de la terrasse à la salle à manger. Se sentir désirable, être désirée, c'est, à dix-huit ans, une des formes parfaites du bonheur. Rose la goûtait naïvement. Piles d'assiettes, fourchettes en tas, — pan, pan, pan — jonchaient, d'ordonnances symétriques, les nappes blanches. Et de toute sa remuante personne, à la taille ronde et bien prise, la jolie fille jouissait, en silence, de la matinée lumineuse, de l'ivresse d'être. Les fleurs de tilleuls secouaient, au vent léger, leurs senteurs douces. Sur le Loing,.

comme sur un plat d'argent, des sauts de poissons jetaient, par intervalle, leur éclair de nacre.

Elle venait de poser sur la desserte une brassée de pains longs, en choisissait un où la farine semait 4e plaques blanches la croûte dorée — M. Raoul aimait ça! — quand une main lui tapota la nuque, d^une caresse autoritaire. Elle se retournait, fâchée iin peu. Sa moue s'acheva en sourire.

— C'est vous, monsieur Sarrat?

Elle gardait au peintre une gratitude. Le premier, il l'avait découverte. Dans la petite paysanne, hâlée et gauche, il avait deviné la jolie créature en train de s'ébaucher, la femme naissante. Elle avait «u, dans son atelier, des minutes de joie qu'elle n'oublierait pas. Un orgueil s'était infiltré en elle, quand, assise dans le haut fauteuil de cuir aux larges clous, habillée d'un vieux brocart qui sentait la poussière et le musc, épaules nues et ses petits seins gonflés sous la dentelle d'argent, elle gardait la pose, figée dans une rêverie engourdissante. « Tu as l'air d'une Infante! » avait dit Sarrat, et comme elle écarquillait ses yeux marrons, il avait expliqué : « Une princesse, quoi! Une petite princesse d'Espagne! » Fameux pays, paraissait-il. Elle y avait échafaudé, depuis, bien des châteaux...

— M. Dûmes n'est pas là?

— Non, M'sieu Sarrat, il est parti, avec le docteur. Sa dame est là-haut...

Elle désignait la fenêtre enguirlandée, où des géraniums pourpres éclataient, dans une caisse

veorte. Mais le peintre avait haussé les épaules, gagnait déjà un fauteuil d'osier courbe, au bord de l'eau. Les paumes autour de la table vivement essuyée, Rose se penchait, bombant le buste, offrant le corsage de toile claire, si fine que deux pointes, au rythme du souffle, la soulevaient. Sarrat les regardait se hausser, baisser, tentantes. Elle proposa enfin :

— Amer, eau de Seltz ?

Il se taisait, la face rouge d'un désir brusque,. tandis que sous l'ardent regard elle s'épanouissait, contente. *

— Ça pousse! fit-il, en appuyant l'index, alternativement.

Elle protesta :

— Non, mais! C'est-il des boutons de sonnerie?

— Quand reviens-tu poser?

— Ça, j'm'y frotte plus. Ça pique...

Il gloussa, d'un rire flatté. Ah! la mâtine... A la dernière séance du portrait, cet automne, quand après avoir enlevé le brocart du corsage princier, elle repassait sa chemisette de toile rude, oui, elle avait eu beau, d'un maître coup de poing sur le nez, — il en avait vu trente-six chandelles, — l'envoyer se faire lanlaire, il ne lui en gardait pas rancune... C'est vrai, il avait eu la poigne un peu brutale... Mais elle pouvait bien faire encore la fière, tant qu'elle voudrait! Ce fruit savoureux serait mûr, bientôt. Dès qu'un amateur, cet imbécile de Dûmes par exemple, l'aurait cueilli, Sarrat était

Pourtant il rit jaune, à cette attaque directe, soulignée d'un doigt menaçant, vers sa panse :

^- Attention, monoher modèle 1 Vous avez TceuL

Sarrat passait les bornes I

— N'est-ce pas, docteur? attesta le peintre. Mais le docteur, s'éventant de son panama, conai-

dérait en silence le courant miroitant, qu'un jonc brisé fendait, d'une déchirure d'argent. Une libellule voletait autour, danseuse frêle, dans son corselet d'acier bleu.

— Hein? dit Sarrat, vous lui préparez un de ces régimes?... Vittél, pain grillé, ni beurre, ni farineux, ni viandes.,. Une nourriture de ricbe, quoi!...

— Montai? reprocha M, Dûmes, non, ce qu'il B'en moque, de ses malades! Il n'a l'air de croire à rien, d'abord... Comment voulez-vous qu'on se guérisse, avec ee qu'il ordonne !

Une fleur de tilleul qui tournoyait, ailes ouvertes, effleura le front dénudé du docteur. Il se mit à rire :

— Aimerais-tu mieux que je te soigne avec des boulettes de mie de pain, en les baptisant d'une belle désinence en ine?... Va, va. ce ne sont ni les drogues, ni la foi qui sauvent. Chacun porte en soi son mal, et ses remèdes.

Sarrat présenta l'arme, avec sa cuiller à sirop.

— On voit que Monsieur est professeur à l'École de Médecine. Il n'a pas besoin d'exercer pour vivre.

— Je me contente de peu, dit Montai.

Il hochait la tête, dédaignait d'honorer d'une

PORSTITUÉE 3i

discussion ce barbouilleur. Il jugeait du talent de Sarrat, comme il eût fait, en vrai connaisseur, d'un poème, ou d'une thèse. Sa parfaite éducation de science et d'art se poursuivait quotidiennement, depuis trente ans, du jour où, garçonnet, il avait perdu sa mère, seule parente qu'il se fût jamais connue. De son père, nulle trace. Seul il avait cheminé, de l'école primaire, -^- où un inspecteur d*académie, frappé par cette petite intelligence lucide, l'avait remarqué, — au lycée où. une bourse d'État lui permettait d'obtenir ses diplômes. Ainsi, petit à petit, à force de zèle patient, de volonté laborieuse, le bâtard s'était créé sa place; maintenant, la quarantaine sonnée, Robert Montai, fils de ses œuvres, jouissait d'une petite fortune et d'un grand nom. Des mémoires fameux, sur la syphilis, lui avaient acquis une notoriété européenne.

Une reconnaissance le liait, depuis sa jeunesse, à son vieux Raoul. Dûmes, au Quartier latin, avait obligé de sa bourse Montai, en retour des soins dévoués que son voisin de chambre, alors étudiant en médecine, lui avait prodigués, pendant une pneumonie infectieuse. Grâce à Dûmes, Montai avait pu franchir le moment difficile des examens, végéter jusqu'à ce qu'il trouvât des leçons. Et quoique la vie les eût depuis séparés, de caractère et de goûts^ leurs existences constamment voisinaient, dans une amitié faite de gratitude et d'indulgence chez le savant, d'habitude bougonne, volontiers reprocheuse, chez Tautre.

Vieux garçon, et de mœurs pures, le seul défaut de son ami auquel Montai ne se pouvait résigner, était cette perpétuelle poursuite de la femme, où les sens brutaux de Dûmes assouvissaient, sous couleur de galanterie, l'ardeur sauvage du vieil homme.

Soudain il sentit se détourner l'attention dé Raoul et du peintre. Rose, sur le perron, venait de réapparaître.

— Dites donc! plaisanta Sarrat... Une vraie femme de chambre... à coucher!

Mais M. Dûmes fronça le sourcil :

— Je ne pense pas, déclara-t-il sèchement. Mme Dûmes songe à la prendre à son service.

— Ahl fit Montai.

Justement, Mme Dûmes avançait sur le perron. •Rose s'effaça, et comme l'autre, subitement vieillie au contraste, descendait d'un pas lent vers le jardin et les tables, — le jeune corps, grandi 'd'autant, domina, debout dans le soleil, comme une grande fleur vivante.

Avenue Kléber. Une marquise de toile rayée, écrue et rouge, abrite, de son toit de cérémonie, la porte cdchère, large ouverte, d'un riche immeuble neuf.

Les fenêtres du second, sous le drapage de lourds rideaux, laissent filtrer des rais lumineux, l'étincellement d'un lustre électrique. Il tombe une légère bruine d'automne, qui englue le pavé gras, où les femmes, en descendant des autos et des fiacres, marchent, pour traverser le trottoir, sur la pointe de leurs petits souliers, dans le retroussis clair des toilettes de soirée.

Deux ou trois loqueteux, le col de la veste relevé sur le cou sans linge, font la haie, malgré le froid. Leurs yeux aigus suivent, d'un rêve égorgeur, ces chairs gavées et soignées, ces fortunes qui

passent. Un gamin contemple, sans respect, le concierge gras. Sanglé dans une livrée à boutons, il plastronne sous le porche et soulève, à chaque arrivée, sa casquette galonnée d'or.

La portière d'une urbaine clatque, en même temps que silencieusement s'arrête, en sens inverse, une confortable électrique. Un homme jeune, à chapeau lustré, haut foulard blanc, jette au cocher, penché avec déférence : « A minuit ici », — puis cligne un œil vers le landaulet :« Tiens! Mme de Meyribelle, son fils, et Mme Poyère... turellement! » Une dame en noir, énorme, une en rose, beaucoup plus mince, débarquaient, prenant appui sur la main gantée d'un cavalier adolescent.

Ce fut Mme Poyère, — la robe rose — qui s'écria :

— AhlM. Sichelmayerl

Petites phrases. Baise-mains. On gagnait de compagnie le vestibule spacieux, où des meubles de peluche rutilaient, entre les colonnes de marbre et les murs de glaces, propres au luxe lourd et banal, à l'uniformité de ces constructions édifiées « avec tout le confort moderne ». Mme de Meyribelle foulait la première, d'une montée majestueuse, le vaste tapis de l'escalier. Le satin de sa traîne noire s'épaadit. Elle avait une peur irraisonnée des ascenseurs, le goût tenace des habitudes surannées, l'âme provinciale.

Mme Poyère, déshabillée à ravir dans une tunique de crêpe, suivait lentement, entre Sichelmayer et Jacques de Meyribelle. Ils savouraient, à la dérobée,

la grasse ligne du corps qui se précisait, ondulante, à chaque marche.

Sichelmayer se louait, en amateur, de l'indiscrète harmonie des robes Empire, dues au génie de son frère, le grand couturier David, qui en avait relancé la mode, l'autre hiver. Et en même temps il enveloppait, d'un complaisant regard, la belle dame un peu mûre, et le très jeune homme. Jacques de Meyribelle, — que Mme Poyère commençait, — goulûment appréciait, avec une ardeur et une jalousie de coquebin, la souple marche de sa maî^ tresse, la haute ceinture qui offrait, comme une corbeille, les pêches nues de la gorge.

Mme Poyère, sous le double regard, souriait doucement, sachant que les hommes ne sont jamais plus sincères que quand ils se taisent.

Un couple, au-dessus d'eux, qu'ils essayèrent en rain de reconnaître, gravissait la spirale. Pelisse copieuse et sortie de bal brodée — cela devait aller aussi chezlesDumès... Sichelmayer déclara amusant ce terrain neutre du monde, où convergeaient tant d'existences la veille inconnues, tout à l'heure rapprochées dans la franc-maçonnerie des goûts, des vices, des intérêtsv

Il y apportait, avec sa trentaine alerte et son joli physique, une férocité légère de chasseur. Il séduisait, puis rabattait, pour le compte de David, l'atné, le vrai maître de la maison Sichelmayer frères. Georges, savamment, sûrement, guidait ainsi vers le» magasins du Boulevard Bonne-Nou-

velle tout un gibier féminin, hypnotisé d'élégances. Il avait la vanité de ces innombrables coups doubles. La vie et l'honneur des femmes n'avaient pour lui que ce successif aspect : le baiser d'abord, la note ensuite. Fils tendre, beau-frère délicat, il avait, comme tous les sémites, le sens profond de la famille, — de la sienne.

La porte de l'appartement béait, sur une antichambre Louis XVI, violemment éclairée et encombrée de manteaux. Un maître d'hôtel s'y empressait, avec une ravissante femme de chambre.

Si indifférents que fussent les deux hommes, — l'un à ce qui n'était pas conquête facturable, l'autre à ce qui n'était pas Louise (Mme Poyère) — ils apprécièrent. Sichelmayer, tout en assénant à cette fille une œillade, plantée droit, pensa : « Ça ferait un joli mannequin! »... Jacques comparait, d'un bref regard en dessous, aussitôt reporté, en hommage, à son amie.

Mine Poyère, finement, battit des paupières, sur un clin d'œil voluptueux et reconnaissant. Seule, Mme de Meyribelle fixa la soubrette, d'un blâmo sévère. — « Où diable ce coureur de Dûmes avait-il déniché ça? » Et dégageant ses fortes épaules, où un grain poilu tachetait le faisandage du décolleté, elle abandonna sa mante aux mains de Rose.

« Si cette fille avait été chez moi, — se disait-elle encore, en défroissant à menus coups d'éventail les dentelles de son corsage, — je n'aurais pas eu besoin

de jeter Jacques dans les jupes de Louise. Car «nfin, avec une amie bonne, saine, et tellement riche, on a beau être tranquille, Jacques est bien souvent dehors I Tandis qu'avec une femme de •chambre comme celle-ci... »

Mais sa bouche se rapetissa soudain, pour un sourire charmé. Mme Dûmes, sur le seuil du premier salon, lui serrait les mains.

Corpulente, dans une robe princesse de velours rubis, la maîtresse de maison prodiguait, sous les plafonniers éblouissants, les bonnes grâces de son accueil. A travers les plantes vertes, les sièges -dorés, les invitées toutes à caqueter entre elles, ■ou à minauder, vers des habits noirs penchés sur l'entre-deux des seins — Mme Durnè^ év luaib, avec sûreté, sur le parquet luisant. Là ! dans ce coin... sa chère amie (elle tapota les doigts bagués de Mme de Meyribelle) serait à merveille pour voir danser, près de..; Elle présenta :

— M. le ministre plénipotentiaire de Roumélie. Vous connaissez?

— Mais certainement. J'ai rencontré Son Excellence chez Mme Glibowsky, au dernier...

Mme Dûmes était déjà loin. Une aigrette blanche au nœud endiamanté signalait, à travers les groupes, l'agitation de ses politesses. Elle les dosait avec une sage mesure, tantôt laissant ruisseler, •écluses ouvertes, des flots d'adulation, tantôt laissant filtrer à peine une condescendante morgue. A ses yeux de mondaine experte, ou bien les uns

paraissaient résumer en eux l'univers : c'étaient ceux dont elle avait besoin — ou bien les autres existaient à peine : c'étaient ceux à qui elle pouvait être utile. Elle savait que la flatterie est le moyen de parvenir, comme l'insolence le témoignage d'être arrivé. Son mari lui avait appris à juger les âmes, à son image. Elle nageait à plein dans la bassesse humaine, elle était de niveau. Médiocre, faite à toutes les compromissions, jusqu'à une amoralité complète en affaires, mais qui n'excluait pas, pour elle-même, une rigoureuse pureté de mœurs.

Élevée dans le Poitou, au couvent, selon les plus catholiques méthodes, sentimentale d'ailleurs, Mme Dûmes avait trop souffert des trahisons de son mari, et manquait trop, elle-même, de tempérament, pour lui rendre la pareille. Elle demeurait donc obstinément vertueuse. Cire froide qui n'avait pas fondu, aux feux du monde et de Paris.

Elle allait, venait, d'un groupe à l'autre, conseillait tel petit four au buffet, oîganisait des attelages à quatre, pour le bridge, à deux pour le flirt, elle favorisait les tête-à-tête et assemblait les rendezvous, avec un sérieux affable, comme elle eût distribué le pain bénit, ou poussé à une vente de charité.

Aussi bien, ses ordinaires angoisses s'étaient-elles, ces derniers temps, un peu calmées. Son mari semblait assagi, ne plus penser à Rose. On eût dit que d'avoir cette fille, là, sans cesse près de lui, sous la main, eût apaisé sa folie. Car comment appeler

d'autre sorte l'exaspération qui avait rendu Raoul furieux, cet été?...

Mme Dûmes s'approcha de sa belle cousine, Geoi^ette Ardant, qui écoutait, d'un air résigné, lesénateurdela Basse-Loire discourir, en postillon- . nant. Où diable Georgette trouvait-elle de l'argentpour p Àyer ses toilettes, toujours d'un chic, avec sa grande allure harmonieuse? Ce n'étaient pas les appointements de son mari... Mme Dûmes chercha des yeux Ardant. Ratatiné, le dos creux, il causait dans une embrasure, avec Montai...

— Continuez donc, je vous prie, mon cher sénatair, dit-elle.

Georgette offrait libéralement, à la douche, son décolletage royal. Un sourire énigmatique éclairait son doux et plein visage aux yeux lumineux, au teint de camélia sous les épais cheveux sombres. Mme Dûmes en profita pour observer, à la dérobée, son mari.

Il avait l'air enchanté, les pouces dans les poches de son gilet blanc, ses revers d'habit largement écartés. Mme Poyère le menaçait, du bout de son écharpe. Certainement, il venait de lui tenir quelque propos particulièrement salé. Mais Mme Dûmes était tranquille. D'abord, Louise était toute à l'éducation du jeune Meyribelle. Et puis Raoul maintenant se détachait complètement des aventures mondaines. Pas une femme qu'il eût serrée d'un peu près, ce soir. Dieu sait pourtant s'il y en avait de jolies, — et de faciles!

iO PROSTITUÉE

Et tandis que le sénateur faisait pleuvoir, sur Gëorgette, les incidents du dernier Conseil général, — mouvementé à cause des inventaires dans les églises, — Mme Dûmes revivait la scène violente d'Avaize. Raoul lui avait fait peur, avec son visage têtu, son poing serré, durement abattu sur la table... NonI Jamais elle ne prendrait cette Rose Desbois comme femme de chambre... Et puis c'avait été tout le long débat de l'été, à Marchanges» Enfin, brisée, elle avait dû céder, malgré l'avis de Montai. C'était pourtant le docteur qui s'était trompé, et ses instincts de prudente ménagère, réveillés au dernier moment, avaient eu, somme toute, raison.

En ne cédant pas, elle eût poussé Raoul aux pires extrémités. Il ne parlait de rien moins que d'installer cette fille dans un hôtel, au Ranelagh, de lui acheter bijoux, auto... Une gueuse, qu'il aurait pu avoir pour cent sous, ou pour cent francs, comme le premier venu. C'était trop bête! Mieux valait encore se résigner, la prendre chez elle, et qu'il s'en dégoûtât vite.

Avec lui, heureusement, — si l'on pouvait penser ainsi, dans de tels malheurs, — ça ne traînait jamais. Ses passions duraient le temps de son désir. Et, somme toute, elle n'avait pas été si mal inspirée, puisque, depuis leur réinstallation d'octobre, Raoul semblait se désintéresser de Rose sans s'intéresser à d'autres, repris par un tourbillon d'affaires, — toute une grande machine, des coopéra-

PROSTITUÉE i\

tives d'alimentation, dans les quartiers pauvres. .

— Un verre d'orangeade, mon cher sénateur?..* Mme Dûmes s'effaçait devant Jean, le vieux

valet de chambre porteur de rafraîchissements.

— Non? alors un verre de bischoff ?

Elle tournait brusquement le dos, laissant l'homme politique aux prises avec le plateau d'argent, chargé de coupes, que Rose présentait à son choix hésitant .. « Un de ces hommes devrait bien se toquer de la créature, en débarrasser le plancher I »

Agitant sa traîne, Mme Dûmes pénétrait dans le cabinet de travail. Une fumée odorante l'emplissait, estompant le cuir de Cordoue, les verdures flamandes. Monumental, encastré dans la haute cheminée de bois, le portrait peint par Sarrat érigeait un Raoul Dûmes aux cheveux noirs et drus, au noble ventre; appuyé sur une liasse de papiers où se lisait : Société de Bienfaisance du Poitou, il contemplait, d'un œil attendri, un but lointain.

Au-dessous setenaitl'original, grisonnant. C'était maintenant avec M. Poyère qu'il causait, grave. Question d'argent, sans doute? Mme Dûmes s'esquivait discrète. Elle avait eu le temps d'apercevoir, blottie sur une chauffeuse au fond de la pièce, la jolie Mme Le Huyé, — et Sichelmayer à ses pieds. sur un tabouret. Ils parlaient avec animation.

M. Poyère, qui s'était interrompu net, reprenait, à voix basse, en tapotant ses favoris teints. Ce que Tadministrateur du Crédit Bordelais se bornait à

conter, c'était une descente de police, — un peu plus il eût été lui-même pincé, — dans le sous-sol d'un bar de la rue Godot-de-Mauroy, où fonctionnait, pour quelques initiés, un cinématographe obscène... Parfaitement, il y avait été la veille... « Non, des poses 1 Vous n'avez pas idée... Et d'un naturel... » Il baissa encore la voix. Une flamme brûlait, dans «es yeux glacés...

Dans le monde, M. Poyère arrivait généralement tard, et toujours sans sa femme. Le grand financier ^tait accablé d'affaires, galantin de surplus, et, néanmoins, mari attentif, soucieux de conserver les apparences. C'est ainsi que venue avec son petit Jacques, Mme Poyère s'en irait au bras conjugal. Ce mur couvrait leurs vies mitoyennes.

Bien que M. Dûmes fût blasé sur ce qu'on entend au fumoir, il se récria, les oreilles rouges :

— Ahl bien, vous en avez de raidesl

— On peut écouter? s'informa Mme Le Huyé, en s'étirant, alléchée.

Elle approcha. Grande, brune, l'air nu sous^sa robe collante, la femme du célèbre député avait une réputation gaillarde. On lui prêtait, encore que mère d'une charmante fille de seize ans, tout un chapelet d'amants. Bruit colporté peut-être à la légère, mais auquel la plupart ajoutaient foi, d'abord par amour-propre masculin, en vertu aussi de l'adage : on ne prête qu'aux riches. Sichelmayer, excité, la suivit. Mme Le Huyé, que Raquin habillait, n'était-elle pas deux fois désirable?

Mais M. Poyère dit posément quelque chose de si cru, que Mme Le Huyé se sauva aussitôt, ravie au fond, avec un :

— Quelle horreur I

Sichelmayer suivit du regard le souple corps, et, convaincu :

— Non, décidément, vous savez, vos... débutantes... Ça ne vaut pas une femme comme çal...

Il alluma une cigarette, au brasero :

— Parlez-moi de Mme Le Huyé 1

M. Poyère se taisait, songeur. Mais Dûmes proo6si/a I

— Les début-antes ont leur prix I

— Eh bienl reprit Sichelmayer, j'en ai une à votre disposition... Vierge, parfaitement! L'oiseau rare...

— Blagueur I Ce n'est toujours pas une des ouvrières de votre frère.

— C'est ce qui vous trompe.

— Il ne faut pas nous la faire, celle-là! Mais Sichelmayer, piqué, expliqua :

— C'est invraisemblable? C'est comme ça! Une fausse maigre, rudement bien faite, si bien faite que David a pensé l'élever à la dignité de mannequin... Ahl bien, oui!... une vertu. Elle s'appelle Annette Sorbier...

Sa voix tourna court. Rose et le plateau de bischoffs étaient devant eux. Au nom d 'Annette, les beaux yeux marrons, striés d'or, s'étaient levés avec étonnement, sur ceux de Sichelmayer.

« Annette Sorbier, mais je la connais, — avait eu envie de dire Rose, — je jouais avec eUe, quand j'étais petite, à Avaize. Nous avons lié, avec le Frisé, plus d'une botte d'asperges ensemble! » Mais elle se contenta de présenter les verres, d'un air tendre et soumis. Elle était déjà rentrée au salon que tous les trois, muets, la contemplaient encore.

Une jupe et un corsage de drap noir moulaient sa jeunesse épanouie, le jet robuste et long de ce corps qu'on sentait dessous si rond, si ferme. La nuque nacrée, sous l'épaisse masse des cheveux blonds, évoquait, — au contraste du mince col blanc tranchant sur l'étoffe sombre, — le dos gras, la neige rosée des reins purs et des jambes. Et sa frimousse rieuse, aperçue de profil, chantait tout un poème de vie ardente et gaie, de volupté prête.

— Malin! prononça M. Poyère, en plaquant une tape amicale sur l'estomac de Dûmes... Vous seriez bien bete d'aller chercher au dehors ce qui vous attend ici.

Quoique flatté, M. Dûmes se renfrogna, pour la forme. Il allait battre en retraite quand un chant s'éleva.

Debout contre le piano à queue, dans le petit salon, la vicomtesse Cordier, « une de nos meilleures cantatrices mondaines », entdimdiii Les Grenadiers^ de Schumaan. La mélodie puissante balaya, d'un souffle large, les salons surchauffés. La vicomtesse avait une voix profonde, qui faisait résonner les vitres. Cela suffisait à lui assurer l'admiration una-

nime; on estimait que la noble dame eût triomphé à l'Opéra, et qu'elle possédait « des millions » dans son gosier.

Raoul Dûmes, au spectacle de l'auditoire attentif, ressentit un mouvement d'orgueil.

Le Paris de la finance, de la politique et des arts courbait, sous la gloire des lustres, ses têtes chauves ou chevelues, redressait ses fronts plissés de rides. Les diplomates voisinaient avec de hauts magistrats; un général, grand officier de la Légion d'honneur, cambrait le torse dans une embrasure: non loin, un jeune lieutenant, richissime, effilait sa moustache. Grosses, maigres, belles, laides, — toutes uniformément parées pour la lutte quotidienne, le besoin de paraître et de plaire, — les femmes étalaient leur chair étincelante de bijoux, leurs robes fastueuses. Tout ce monde était venu là, faisait l'aimable pour lui. Mme Dûmes ne comptait pas. Soudain, au bout des salons, il découvrit, dissimulée dans l'entrebâillement lointain d'une portière. Rose, qui écoutait aussi. Leurs regards se croisèrent.

Lui se grisa de la rapide promesse, du consentement tacite. Elle, longuement, savourait la minute heureuse. Engourdie de bien-être et de chaleur, elle goûta l'hommage ardent qu'il reportait vers elle, seyle désirée, plus belle que toutes. Le regard du maître mettait à ses pieds tout ce beau monde, humiliait un destin magnifique.

De corruption en corruption, d'un amoindrisse-

ment de conscience à un autre, elle était tombée à rinstant de l'irréparable faute. Quelques années de contact avec une bourgeoisie vicieuse avaient achevé de pourrir en elle la campagnarde naïve, le sens moral et l'instinctive vertu que toutes les femmes possèdent, et que l'éducation développe, ou oblitère.

Dûmes achevait l'œuvre de Sarrat. Le fruit moisi avait lentement atteint, finissait de gâter le fruit vert.

Mais un murmure admiratif, des bravos étouffés marquaient le finale.

— Superbe!

C'était Dûmes qui s'élançait, arrivait juste à temps pour remercier, ployé en deux, et conduire la vicomtesse (du pape) vers une tasse de café glacé.

Les salons peu à peu se vidaient. A minuit, Georges Sichelmayer avait filé, à l'anglaise — rendez-vous avec Colette Dyver, des Variétés, une de leurs enseignes ambulantes, marque glorieuse de la maison. Mme de Mevribelle était rentrée coucher Jacques. M. et Mme Poyère avaient pris congé, pour l'habituel départ en façade.

Maintenant tous s'éclipsaient, dans une fuite hâtive, comme s'il leur tardait de déposer le masque, et de s'aller bien vite étendre, — tous les mensonges dits, la journée faite. La porte se referma enfin, sur le dernier des invités.

« Ouf 1 » dit M. Dûmes, en s'affalant dans un fau-

teuil; et satisfaite, sa femme, devant debout lui, se rendit cette justice :

— C'était très bien. N'est-ce pas, Raoul?

Mais Raoul porta la main à ses tempes, et déclara :

— Tu trouves! Il faisait une chaleur à crever. J'ai une migraine atroce.

— Prends un cachet d'antiyprine, conseillât-elle. Ta digestion est finie.

— Non! Non! Je sais ce qu'il me faut. Un tour au grand air. Voilà le remède! Il m'a toujours réussi.

— C'est vrai, opina-t-elle, sans conviction» Rentre vite!

— Bien sûr, ne m'attends pas.

Elle éteignait, tournant, avec une promptitude économe, les commutateurs électriques, et dans l'antichambre obscure, inquiète, elle surveillait le départ. M. Dûmes revêtait sa pelisse, aidé de Jean, solennel, avec ses favoris d'amiral.

— Où est Rose, Jean? s'enquit Mme Dûmes.

— Elle est dans la chambre des enfants. Madame. Mlle Liette était réveillée.

Elle dit vivement :

— Prévenez-la qu'elle peut monter. Je n'ai pas besoin d'elle.

Mme Dûmes détestait que l'instruse s'occupât des chers petits. Georget, Liette, c'était son bien, à elle.

— Les pauvres, ce n'est pas étonnant qu'ils aient eu le sommeil troublé, avec ce bacchanal !

Elle y songeait seulement,^ s'adressait un reproche. Ses enfants 1 Personne n'avait pensé à eux, ce soir. Elle consulta des yeux le père. Mais déjà il avait pris la porte... Ses enfants! Ah bien oui, il ne s'en souciait guère 1

Ce soir moins que jamais.

Rapidement M. Dûmes avait descendu l'escalier, en ralentissant devant la loge... Dehors, il octroya à son visage congestionné, à ses jambes fébriles un quart d'heure de va-et-vient, dans la nuit très froide. Il avait cessé de bruiner; les étoiles brillaient sur un fond d'encre... Rose devait rentrer dans sa chambre. Il évoqua la mansarde coquette, le corps dévêtu. Il n'y put tenir, rentra. Loge sombre. Mais l'ascenseur fonctionnait, toute la nuit.

Il ferma doucement la porte de fer et la porte vitrée, appuya sur le bouton d'étage, — pas le second, le dernier. — et hissa la corde.

A chaque palier, un déclanchement sourd, quand l'appareil dépassait, lui retentissait au cœur. Deux... trois... quatre... cinq... L'ascenseur, éclairé d'une seule ampoule, continuait à monter, dans le noir. Enfin il atteignait le sixième, l'étage des bonnes. Vite, dehors, et le bouton de descente. Une seconde, contre la barrière reformée, il s'arrêta, oppressé, regarda l'Edoux sombrer, dans la cage vide.

Là, comment se reconnaître?... Trouver la chambre 31, d'abord, et après, pour regagner l'apparte-

ment, prendre l'escalier de service, et rentrer par la cuisine, tout simplement I II en tâta, dans son gilet, là clef, précautionneusement forgée en doublç, puis actionnant sa lampe de poche, il chercha le numéro, dans le dédale des couloirs.

Il avait le sang aux tempes, vivait intensément. Et si quelque domestique montait, sortait, le trouvait là?... Il dirait qu'un des enfants était malade, qu'il venait réveiller Rose...

29... 30... 31... Un rais de lumière décelait l'huis entr'ouvert, une attente. Il poussa doucement. Rose, les bras nus, achevait d'enlever son corsage, devant sa glace. Une mousse fine ombrait l'aisselle. Les seins gonflaient la chemise lâche, haussaient, d'un rythme éperdu, leurs rondeurs neigeuses, veinées de bleu.

— La porte 1 dit-elle en rougissant, dans un sourire.

Il poussa le verrou et se jeta sur elle. D'un geste effrayé et câlin, elle tentait de dénouer les bras rivés à sa taille. Comme elle renversait la tête, ses cheveux croulèrent, en masse douce, sur ses épaules; ses yeux se fermèrent et ses lèvres s'ouvrirent. Dûmes, tendu d'un irrésistible élan, la courba, jambes mêlées, bouches fondues. Et tout s'abolit, dans le vertige de leur baiser.

M. Eugène, le maître d'hôtel du premier, n'avaient pas eu plus de succès. Même elle avaij dû se fâcher tout rouge, un soir que, pour la convaincre sans doute, ce belliqueux goujat l'avait, d'un geste non équivoque, provoquée, du seuil de sa chambre, à rompre une lance.

Non qu'elle fut choquée de ces choses. Au contraire, dans son ignorance de toute éducation intellectuelle et morale, elles lui semblaient les plus naturelles du monde. C'était le curé d'Avaize qui le premier, au catéchisme, lui avait tâté la gorge, et tout sur terre, d'ailleurs, ne tournait-il pas, entre hommes et femmes, autour de cet éternel pivot : l'amour?... Mais elle mettait à plus haut prix des faveurs que tant de gens, depuis qu'elle avait pris forme, recherchaient.

Seul, M. Dûmes, qui avait eu soin de colorer d'un peu de facile idéal la brutalité de ses désirs, lui avait paru mériter, à la réflexion, le définitif abandon, corps et âme. Certes, plus d'une fois avant de s'endormir, — durant les six semaines qui avaient suivi le départ d'Avaize, et précédé le soir du bal, — Rose, allongée dans son lit moelleux (ça brillait comme de l'or, ce bois verni), avait évoqué d'autres possibilités de bonheur... Etienne, le Frisé... Elle avait revécu sa fin d'été, so :ri, avec mélancolie, au visage en larmes du garçon épicier... Comme il lui avait dit amèrement adieu, avec quels acres mots do rancune jalouse, et de suspicion colère 1... Elle ne lui en voulait pa^^, ' ardait un sou-

venir doux de leur dernière promenade, le long des saules, au bord du marais, dans la nuit orageuse où coassaient les grenouilles

Et le Frisé I... Il avait porté son baluchon jusqu'à la gare; ils s'étaient assis, en attendant le train, sur le dernier banc du quai, entre la plate-bande de rosiers et le massif de géraniums. Il la regardait, sans rien dire, avec de bons yeux tristes. Elle avait cassé une des dernières roses, et lui en avait chatouillé le nez. Alors, il avait ri et dit : « Quand tu reviendras... »

Pauvre Frisé 1 Avait-il été assez mêlé à elle ! Elle le connaissait de toujours, des plus lointaines meules, et puis des bancs de l'école, et des moissons et des veillées... Et c'était vrai, qu'on aurait pu tout de même faire sa vie, être heureux ensemble. Bah ! elle n'était pas née pour ça !

M. Dûmes le lui avait bien dit. Avec une figure comme la sienne, elle épouserait qui elle voudrait, plus tard! En attendant, jolie, spirituelle, tendre, c'est pour l'amour qu'elle était faite. L'amour, — il prononçait le mot en fermant les yeux, — c'està-dire l'infini, le mystère, quelque chose de merveille X et de sans fin. Et Rose, flattée, avait écouté les mots trompeurs, la seule langue qui eût parlé jamais à son âme de femme, et qu'elle fût, aujourd'hui, capable d'entendre, — nul n'ayant jamais songé à éveiller, jadis, dans son âme d'enfant, d'autres échos.

A ce bercement d'ivresse, les jours fuyaient

vite. Comme ces trois mois avaient passé! Le bonheur tenait tout entier dans les quatre murs de sa chambrette. Elle était tapissée d'un papier clair et meublée de pitchpin. Une attention du patron 1 M. Dûmes s'était, en l'honneur de Rose, découvert un fonds de philanthropie, jusque-là parfaitement ignoré de lui-même, en dépit de sa présidence de la Société de Bienfaisance poitevine. Le sort des domestiques l'avait apitoyé. « Ces malheureuses! sans famille, sans chez-soil » Il avait donc, aux haussements d'épaules résignés de sa femme, arrangé à peu de frais un nid assez confortable, dont, nécessairement, il se réservait de profiter. Un fauteuil profond, un bon sommier valaient mieux, puisqu'il en prétendait user, qu'une chaise de paille ou une couchette de sangle.

Sur la commode, recouverte d'un tapis algérien. Rose avait disposé « ses bibelots ». C'était le coin privilégié, cultes de famille, souvenirs de foires, une boîte de cuir ornée de vues peintes, un chou en chenille verte dont le cœur était une pelote à épingles, et une demi-douzaine de photographies : Annette Sorbier en jupe courte, — le Frisé, avec sa face camuse, empêtré dans un veston de cérémonie, — le visage exsangue et malin d'Etienne, crayon derrière l'oreille. — la mère en bonnet tuyauté, et elle-même, Rose, à diverses époques.

Sa chambre, dans cet immense Paris, et dans cette maison pareille à un capharnaûm, où, rien qu'à leur étage, vivaient trente domestiques, c'était

la retraite heureuse. Elle aimait, — avant, après la longue journée où elle ne s'appartenait pas, — à «'y reprendre, rêver du passé, d'avenir, pendant les longues, minutieuses toilettes où elle prenait soin de son corps, entretenait sa beauté.

Souvent aussi l'après-midi, quand Madame était sortie, et les enfants à leurs cours, elle montait, et, verrouillée contre toute surprise, elle goûtait, enfoncée dans le fauteuil à coussins, des . heures enchantées à lire les romans que M. Dûmes, en cachette, lui glissait : Étreintes passionnées^ La Chair en fleur ^ ou bien encore : Amours de fauves.

Alors, grisée de mots malsains, elle évoquait les heures du soir, les courtes mais ardentes visites. Ignorante des pratiques prudentes, elle se donnait toute, dans de brefs renversements au pied du Ut, tous deux encore vêtus, avec la fougue du premier élan. Ou bien c'étaient nus, les longues stations du baiser, avant l'acte suprême.

Rose s'était rapidement initiée au goût profond de la volupté; Sa sènsuaUté avait achevé de s'épanouir, d'une floraison brusque. Elle ne l'en voilait pas moins des beaux mirages du sentiment, fredonnait parfois, cpiand elle était seule, des romances bébêtes.

Elle vivait dans une espèce d'exaltation où la paresse, l'amusement, la griserie de sa vie actuelle se rehaussaient de toute la médiocrité de sa vie antérieure* EUe avait une mollesse au cœur et le sang aux tempes. Joliment habillée, des menus

cadeaux de Dûmes — d'autant plus généreux pouf sa maîtresse, qu'elle se montrait bonne élève, — surnourrie d'une table abondante, elle se jugeait promise à une existence de luxe, commençante à peine.

Jamais Raoul n'abandonnerait sa Rose, sa « petite Rose des bois ». La vraie Madame Dûmes, c'était elle, non cette grande et lourde bringue, à qui elle ne devait rien, qu'elle trompait sans remords. Les enfants?... ce Georget, cette Liette dont l'autre était si fière. Et après?.. Si Raoul voulait, elle en ferait bien d'aussi beaux. Son insouciance était telle que certains soirs où, pris de craintes. Dûmes tentait d'éluder une paternité possible, elle haussait les épaules, d'où la chemise glissait, sur la rondeur nue, et elle jetait avec un rire confiant :

— Laisse donc ! Qu'est-ce que ça fait?

Un enfant de Raoul? Eh bien, ils seraient deux à l'aimer, ce petit être, si par hasard il venait. Son père était assez riche pour l'élever, lui faire une place dans la vie... Réflexions fugaces, emportées dans la satisfaction de l'instinct, l'irrésistible ivresse, inconsciente de tout, sinon de jouir éperdument de la minute présente, du rêve d'être jeune, choyée et belle.

Même quand l'idée de l'enfant s'était précisée, aux premiers retards mensuels, puis quand elle s'imposa enfin. Rose ne s'kiquiéta pas. Elle avait foi dans la délicatesse, l'amoureuse loyauté de Dûmes. Elle ne le voyait pas changer, se refroidir à

mesure. Ou elle crut, aveuglément, aux prétextes qu'il avança : soucis d'affaires, une grosse opération financière en train. Elle prit pour de la tendresse, pour de la sollicitude paternelle, les questions dont il la pressait, à l'aveu de certains malaises. Les derniers jours heureux, sans qu'elle s'en doutât, étaient venus.

Un soir, à table, elle avait dû s'arrêter de desservir, saisie d'une nausée qui la faisait sortir en hâte, les narines pincées, les joues vertes.

M. et Mme Dûmes, heureusement, étaient seuls avec les enfants. Jean, le valet de chambre, avait congé. Longuement, en silence, mari et femme s'étaient regardés, elle soupçonneuse, lui détaché. Liette, innocemment, avait levé sa fourchette en l'air, et secouant ses boucles blondes :

— Ah!... Qu'est-ce qu'elle a?

Et Georget, pouffant, de souffler :

— Tiens! La colique.

Mais Mme Dûmes, au lieu de rire, avait éclaté : « Petit mal élevé, vous serez privé de dessert pendant huit jours! » Une tape sévère sur le poignet du délinquant soulignait l'admonestation. Et de nouveau, le silence avait pesé, si lourd que sous l'interrogation menaçante M. Dûmes jugeait convenable de baisser les yeux, et de lever le camp.

Nettement, il avait perçu l'orage proche. Toute la défensive de ces derniers temps, où sa femme s'était cantonnée dans une feinte ignorance et un sincère mépris, s'apprêtait à fondre, en offensive

amère. Mais lui, son désir apaisé, n'éprouvait aucune envie d'affronter le combat. S'amuser sans risques, fort bien. Mais si l'aventure tournait au drame, nonl il n'en était plus!

Il crut bon — après avoir congédié les enfants — « C'est çalJouez aux jonchets dansvotre chambrel» de prendre aussitôt position. Mme Dûmes tricotait une chemisette, pour les enfants pauvres du Poitou. Il se pencha sur le dossier de sa chauffeuse. Bien qu'on fût à la fin d'avril, un feu de grandes bûches pétillait dans la cheminée large, ajoutant sa gatté dansante à la chaleur égale du tuyau de vapeurcourant le long des plinthes.

— Huml ma bonne, dis donc?... Qu'est-ce que tu penses de l'indisposition de Rose?

Mme Dûmes posa son ouvrage sur ses genoux, et se détournant pour scruter mieux :

— Et toi?...

Que de choses tenaient dans ces deux mots! Il ne se laissa pas démonter, ricana :

— Eh! eh! Elle se serait fait coller un mioche là-haut que je n'en serais pas autrement surpris!...

Mme Dûmes dit seulement :

— N'est-ce pas?

Il apprécia l'ironie. Loin de s'en blesser, il en éprouvait une légère satisfaction d'amour-propre. Seulement, comme sa vanité de conquérant se doublait de la vilenie du déserteur, il conclut :

— La prosmicuité du sixième étage! Quelle démoralisatrice!... C'est à faire frémir!...

PROSTITUÉE m

Elle le considérait avec surprise, un doute mêlé d'horreur et d'espérance. Quand Tavait-il trompée? Naguères ou maintenant? Ne la trompait^il pas encore?... Elle préféra ne pas approfondir. L'incertitude laissait une porte ouverte à toutes les convenances.

Ce soir-là, Rose attendit vainement, dans la chambrette entrebâillée. Elle avait éteint la lampe,. pour guetter plus tranquillement, dans l'ombre. Des pas, un à un, craquaient, furtifsou nonchalants, le long du couloir. Elle reconnut ceux de M. Eugène, solennels, la marche traînante de Lisa. Tiens, elle n'entrait pas chez elle, poussait jusqu'à la chambre de Gustave, le valet de pied. Parfois, des portes s'ouvraient avec précaution, on grattait à d'autres. Des bruits étouffés de baisers, des chuchotements s'élevaient. Derrière la cloison d'Eugène, elle entendit brusquement grincer le sommier, un clapotis d'eau. Les heures, une à une, passèrent. Le cœur lui battait précipitamment, d'une souffrance rageuse. Quand elle fut bien sûre que M. Dûmes ne viendrait pas, Rose poussa le verrou, se rejeta, brûlante, sur son lit.

Il faisait, en dépit de la saison, glacial, le calorifère s'arrêtant au cinquième. Mais elle ne prenait pas la peine d'allumer son poêle à pétrole — don égoïste du maître. Le sang lui ardait aux joues, aux mains moites. Elle ne comprenait pas. Pourquoi n'était-il pas monté, ne se souciait-il plus d'elle? Un jour bleu rayonnait, de la lune féerique^

à travers la vitre. Et tout d'un coup, la tête dans son oreiller, elle se mit à grelotter, de froid et de fièvre. Les larmes vinrent, la détendirent. Elle s'endormit consolée, malgré de vagues pressentiments.

Ce ne fut que le surlendemain, après deux journées affreusement pénibles sous la surveillance do Mme Dûmes, épiant d'un œil mauvais toute sa personne, que Rose eut enfinl'explicationsouhaitée. Encore fallut-il qu'entre deux portes elle intimât, à Dûmes fuyant, une injonction formelle :

— A ce soir.

Quand le verrou eut joué silencieusement dans la gâche, et qu'elle le tint sous son regard, bien droit, les mains aux épaules, Rose eut un éblouissement.

Elle espérait, malgré tout, un sourire franc sur ces lèvres prodigues dé tant de bonnes paroles et d'éloquents baisers, une compassion tendre dans ces yeux qui n'avaient pas encore menti. Mais les yeux se déto*urnaient avec gêne. Les lèvres demeuraient closes.

— Tu ne me dis rien? Tu ne me demandes rien? 11 hésita :

— Je craindrais d'en trop apprendre...

Elle fut suffoquée. Se"s mains se détachèrent. Libre, Dûmes, tournant le dos, prenait une lime sur la commode, et par contenance, se curait les ongles. Elle lui arracha le frêle acier, lui saisit les poignets :

— Regarde-moi ! Ose dire que tu ne savais pas!

Il devint très pâle :

— Alors, ça y est ?

Elle appliqua, d'un geste violent, sur son ventre, les mains qui se rétractaient :

— Écoute, il remue... Tu ne sens pas?

Il secoua la tête :

— Tu es folle? Tu te trompes peut-être...

A son tour, elle agita un visage grave, aux traits soudaià durcis. Dûmes y cherchait la fleur veloutée de la grâce, cet éclat qui l'avaient séduit. Rose murmurait :

— Je ne me trompe pas. Je suis enceinte.

Il haussa les épaules, se laissa tomber, sans mot dire, dans le fauteuil profond. Il cherchait les mots définitifs.

Elle s'abattit à ses genoux :

— Qu'est-ce que nous allons faire?

Il lui dit :

— Relève-toi. Causons.

Puis, ayant croisé ses jambes, d'un air dégagé, il grommela :

— Que veux-tu que j 'y fasse ?

Les beaux veux marrons se fixèrent sur les siens, es.sayèrent en vain d'y plonger leur question désespérée. Il reprit :

— Tu te tourmentes trop vite... Il y a des moyens...

Il s'arrêta court. Il faisait fausse route. Conseiller l'avortement, y prêter la main, c'était s'enferrer, reconnaître sa paternité, s'engager à fond, inutile-

ment. Mieux valait opposer un doute, tergiverser.., quitte à nier ensuite.

Elle se taisait, à mille lieues de comprendre encore. Elle souffrait dans sa tendresse déçue, dams son instinctive douceur. Elle espérait toujours.

Il estima sage de brusquer, lâcha crûment :

— Et d'abord, ma petite... Tu t'adresses à moi comme si j'étais le seul responsable de ce qui arrive!... C'est très ennuyeux, je ne dis pas... Mais enfin, sapristi ! il ne faut pas me la faire!... Qu'est-ce qui me prouve que nous n'avons pas été plusieurs à travailler à ce bel ouvrage-là?... Tu n'habites pas seule à l'étage, pas vrai?... Je ne connais pas tes voisins, moi... Et tu voudrais que ce soit moi qui, bonnement, endosse?... Joli cadeau, merci.!.. Tu me prends pour un autre. Je ne chante pas.

La voix gouailleuse, un moment se tut, triompha du silence comme d'une défaite :

— Tu ne m'as pas regardé, voyons?

Devant tant de 1/ïcheté brutale, de mensonge ignoble, Rose, confondue, haletait. Une stupeur lui serrait la gorge, elle étranglait. Enfin, elle put crier :

— Oh! jeta-t-elle.

Et toute sa douleur révoltée, tout son être méconnu, souillé, saignèrent dans ce gémissement de bête blessée.

— Plus bas! dit Dûmes inquiet.

Il contemplalecorpscharmant,rimagina déformé par la grossesse croissante, ballonnant la jupe

tendue. Il en eut nu dégoût instantané, et de cette chambrette aux murs sonores, une peur de coupable. Il fallait que Rose la quittât avant qu'on ne pût entendre d'autres cris, d'autres gémissementâ... Cette idée seule le mit debout, terrifié.

— Où vas-tu? murmura-t-elle, sans force pour se plaindre, sans courage pour le retenir.

— Au revoir... Je te laisse à tes réflexions... Je tenais à te prévenir... Nous nous quittons bons amis... A condition que tu ne t'entêtes pas... que tu suives ton chemin... chacun le sien, tu comprends... C'est la viel... Dans ces conditions, je t'aiderai... mais de bonne volonté... en cachette... pas comme le père, comme un ami... Il faut être raisonnable I Sans ça, ni vu, ni connu, je m'en lave les mains.

Il était déjà près de la porte. Il revint. Il voulait la baiser au front, avant de partir. Mais elle mit ses mains devant elle, en suppliant :

— Laissez-moi! Allez-vous-en I

Alors, déchargé d'un grand poids, il murmura :

— Atonaisel

Et précautionneusement, sur la pointe du pied, — après avoir, comme d'habitude, constaté que la voie était libre, — il s'éloigna.

Rose eut une nuit d'angoisse.

Eile ne pouvait croire à une si sauvage cruauté, à tant de grossière ignominie. Tout dansait dans sa cervelle, les mois délicieux, le réveil tragique, l'affreux inconnu de l'avenir. Sa maternité commen-

çante l'écrasait, d'un poids inattendu. La vie formidable était devant elle.

Pourtant, il fallut se lever, le matin, comme si de rien n'était, et tous les matins suivants, se lever encore, pour tourner la pesante meule, piétiner dans le cercle des journées monotones, qui l'enserraient, l'étouffaient do désespoir et de fatigue.

M. Dûmes avait à peu près disparu de la maison. D'abord un voyage subitement indispensable à Marchanges; — puis, de retour, il se montrait à peine, esquivait Rose. Jamais, depuis l'odieuse scène, il n'était remonté à la chambrette, dont le luxe maintenant semblait à la malheureuse une dérision, lui déchirait le cœur, de mille douloureux souvenirs Pourtant, un soir, elle avait cru reconnaître son pas, elle avait bondi de son lit, pour s'assurer que le verrou était mis. Elle frémissait de répulsion à la pensée qu'il allait peut-être oser frapper, et elle sanglota d'amertume quand eUe se fut convaincue que le pas s'était arrêté, à la porte de Lisa. Elle n'eut pas de doute, le lendemain, lorsque la grande brune lui décocha un regard de victorieux dédain, en dandinant ses hanches maigres. « Parfaitement, ma belle, disaient les yeux de braise, c'est avec moi qu'il a couché cette fois! Tu ne fais plus tant la fière, hein? »

Mais Rose en éprouva plus de dégoût que de colore. Elle avait, malgré le dévergondage des sens, l'âme bonne. Elle ne croyait pas avoir fait le mal, tant qu'elle n'avait fait de mal à personne.

Mme Dûmes? Bahl Elle en avait vu d'autres !..• Rose ne se reprochait rien, qu'une imbécile crédulité. Mais plus elle se sentait innocente, plus Tin juste sort l'accablait. Elle roulait à vaul'eau, inerte, elle avait moins de haine que de tristesse, moins de sursauts rebellés que do lassitude aplatie. Raoul ? Ce nom ne signifiait plus rien à ses lèvres; l'homme était devenu aussi étranger à sa pensée qu'à sa chair.

Deux mois passèrent ainsi, dans l'abrutissement d'un servage que rendait plus irritant chaque jour le despotisme tatillon de Mme Dûmes. Certaine que son mari était détaché de cette v roulure », désavouerait l'enfant, elle se repaissait d'une lente vengeance. Avec la patience d'un chasseur à l'affût, elle assistait à la transformation de Rose. Son âme de tortionnaire jouissait, comme d'autant de revanches, du blêmissement du teint, de l'élargissement de la ceinture, des signe? incjiissimulables de la quotidienne souffrance.

Enfin, quand Rose eut le ventre si gros qu'il fut impossible de paraître pouvoir se méprendre encore Mme Dûmes, rassasiée d'ailleurs de son triomphe, brusqua les choses.

Elle profita d'un soir où son mari dînail. en ville, fit comparaître la coupable.

— Ma pauvre fille, dit-elle, cela ne peut durer comme ça, dans une maison qui se respecte. Vous voyez où mène la mauvaise conduite. Je vous plains, mais je ne puis vous garder.

Elle attendit des protestations, une prière. Le mutisme de Rose la frappa, comme un soufflet. Elle eut l'hypocrisie d'ajouter, doucereuse :

— Après tout, ce sont vos affaires. Les miennes sont de vous donner vos huit jours. Voici.

Elle tira de sa bourse, préparée, une minime somme : tant du mois commencé, tant de la semaine d'indemnité. Elle alignait les pièces une à une.

— Vous partirez demain matin, à neuf heures. Je monterai visiter votre malle.

Rose inclina le front, sous l'outrage :

— Bien, Madame!

Elle prit l'argent, d'une main distraite, et sans qu'une émotion quelconque eût transparu, tourna les talons. S'indigner, à quoi bon? Un mur de ténèbres, une mer d'ombre la séparaient du monde. Elle avait perdu pied. Elle tournoyait, descendait, dans le courant.

Pitié, justice, qu'est-ce que ces vains élans pouvaient bien, sinon se briser, contre l'impossible, contre cette force supérieure qui l'opprimait, l'emportait, désemparée?...

A onze heures, quand M. Dûmes apprit, en rentrant, l'exécution sommaire, il déguisa, sous une approbation chaleureuse, un court remords, résolut de s'acquitter avant le départ de Rose... Il lui glisserait, généreusement, un billet de mille francs, dans une enveloppe... Il déconseilla aussi, comme vexatoire, — on est chevalier ou on ne l'est pas, —

la visite de la malle. Puisque cette fille était congédiée, c'était bien; qu'elle ne s'en allât pas comme une voleuse !

Il donnit à poings fermés, cette dernière nuit qui fut, pour Rose, un siècle. Crispant ses mains fébriles sur la pesanteur de ses flancs, elle vivait un cauchemar éveillé. Qu'allait-eUe devenir?... Et ce petit?... Elle rêva suicide, assassinat... L'aube frissonnait dans le vert, puis rose ciel de juillet. Rose commençait seulement à somnoler, vaincue.

Elle sursauta au timbre égaré de la pendulette. Huit heures et demie. Elle achevait d'empiler son linge et ses robes, — ce qu'elle avait apporté d'Avaize — le reste, pouah 1 — quand le concierge, d'un air narquois, monta s'offrir :

— Le fiacre est en bas.

Hol hisse... la malle, cordée en hâte, bascula sur les épaules trapues, s'enfonça dans l'escalier de service. A chaque paUer des bruits de vaisselle, des voix, tout le monotone train-train. La maison continuait à vivre. Au second, sur la porte de la cuisine, Mme Dûmes se tenait, inquisitoriale.

Quand Rose, la tête haute, eut passé sans un geste, elle rentra vite, courut au cabinet de travail. Son mari, réflexion faite, avait jugé plus convenable de n'en pas bouger. Les mille francs dormaient intacts, dans le tiroir de son bureau, et sur la table époussetée, bien en ordre, l'enveloppe attendait, vierge, dans le classeur. A quoi bon donner, quand on ne vous demande rien?

— C'est fait ! dit MmeDumès.

Et tous deux s'aplatirent à la fenêtre, soulevèrent le rideau.

Le tiède azur luisait, sur les feuillages épais. Une éblouissante journée, facile, heureuse à vivre, épandait, dans l'avenue verte, sa lumière de fête. Ils regardèrent Rose traverser le trottoir, droite et d'un pas raide, qui donnait au corps alourdi une majesté, le redressement de défi, presque de menace, d'une destinée contre le Destin.

Anxieusement, ils la virent donner une adresse. Mais le cocher discuta... Allons! Qu'y avait-il? Ils eurent la gorge sèche... Mme Dûmes entr'ouvrit la fenêtre, entendit le concierge déclarer, persuasif :

— Gare de LyonI Ce n'est rien, voyonsl...

Le fiacre s'ébranlait enfin. Quand il eut disparu, M. Dûmes soupira :

— Bon voyage I

Rose n'avait pas retourné la tête.

— Alors, voilà, dit Dûmes, en prenant résolument son parti... Mais, tu me jures d'être franc?

— Sois tranquille, affirma Montai.

— Tu me diras toute la vérité ?

— Toute.

Et tapotant de son coupe-papier d'ivoire le large buvard étalé devant lui, le docteur se renversa dans son fauteuil tournant. Ses yeux gris dirigèrent, affectueusement, leur interrogation lumineuse, vers Dûmes affalé vis-à-vis, sur une chaise basse. Un court silence pesa. Dûmes sentait entrer en lui, comme une sonde, le regard chargé de science et d'autorité. Montai, dans la sévérité de son simple cabinet de travail, où tant de mémoires savants avaient été élaborés, dont la méthode faisait loi, en syphiligraphie,lui apparaissait comme un oracle.

L'ami en qui, malgré la gloire, et vingt ans de

soins gratuits prodigués à la famille, il voyait toujours le débiteur, s'effaçait. Ce n'était plus l'original, un peu naïf, dont les théories lui semblaient fumeuses. Dûmes avait devant lui le co^fesséur des jours de crises, indulgent malgré les gronderies, le guérisseur qui dispensait, avec certitude, la santé, la vie. Montai avait subitement grandi de cent coudées.

— Eh bien, imagine-toi que j'ai depuis quelques jours sur la poitrine, aux cuisses, un peu partout, des rougeurs qui m'inquiètent.

— Diable ! dit Montai. Montre ça.

Dûmes se leva, gêné. Le cou tendu, il dénouait sa cravate, déboutonnait le faux col. Il entr'ouvrit la chemise, sur son torse velu.

— Je ne verrais rien... enlève çal ordonna Montai, en se chaussant le nez d'un lorgnon aux verres bleu cobalt.

Docile, Dûmes se dénuda; le pantalon, le caleçon s'abattirent...

— La révision, alors? plaisanta- t-il, d'une voix qui voulait crâner, tremblait un peu.

Montai, dos à la fenêtre, le poussa face au jour. Et grave, il se pencha sur le corps immobile, figé d'attente. Dûmes ne voyait du docteur que la rondeur luisante du crâne, les épaules placides; anxieusement il les contemplait, comme si de là eût pu venir le mot qui rassure, ou condamne. Montai, après un long examen, se redressait, muet. Il enleva son lorgnon. Dûmes s'accrocha au regard pensif.

Tout son être sollicitait, d'une strppliante mimique :

— Eh bien?

lie docteur inspecta encore, minutieusement, la bouche, puis se rassit, avec un geste vague. La brutalité du diagnostic peinait sa vieille amitié.

— Parle, voyons! balbutia Dûmes. Je n'ai pas la...

Le silence plana, plus pesant. Montai hocha la tête, laissa enfin tomber, nettement :

— Si!

Dûmes qui attendait, blême, fut bouleversé. L'avarie!... Non, c'était impossible! A son âge!... Quelle guigne 1 . . . Mille idées tourbillonnèrent, dans sa cervelle en désarroi. Le mal honteux, terrible... De fulgurantes images, imprécises, le harcelaient... Ahl bien, il était propre! Comment guérir? Que devenir?... 11 suffoqua, cramoisi. Ses mots haletèrent :

— La syphilis? tu es sûr?

Avec une inflexible douceur, le docteur répéta l'arrêt :

— Sûr.

Il précisa : les ganglions encore engorgés, indolents, mobiles, durs... Nul doute, c'était bien le bubon primaire. Et sur la peau, partout, ces taches roses, boursouflées, -— la roséole ortiée, bel et bien. L'éruption de la période secondaire commençait.

— Ça y est! dit Dûmes, fauché d'une peur brusque... pas de veine!

Ses jambes pliaient. Il dut s'asseoir, se prit la tête à deux mains. A voir aplati ce corps robuste, et l'effarement de la bonne grosse tête, où les doigts se crispaient, dans la brosse des cheveux gris, Montai eut une pitié fraternelle. Il aimait Dûmes, malgré ■ ses vices et ses fautes. Le châtiment avait beau être juste, il plaignit le coupable.

— Console-toi, fit-il, en lui frappant l'épaule, à petites tapes... On en guérit!

— Non! gémit Dûmes. Non!

Montai fit sa grosse voix :

— Tu es un enfant! Tu parles comme un gosse de quinze ans... Tiens! il en est venu un ce matin, à Saint-Louis, pour la consultation. Un de ces chancres! On a envoyé le gamin au laboratoire, pour prélever là-dessus quelques microbes. Quand le docteur Hurtrel a eu fini de racler, du plat de son bistouri, ce qu'il lui fallait pour garnir ses plaques d'analyse, le gamin a demandé en tremblant : « C'est la syphilis que j'ai? — Et soignée! » Alors il s'est mis à pleurer comme un veau, à crier : « J'aime mieux mourir!... » Mais Hurtrel l'a remis debout en riant : « On en revient, imbécile! Ainsi, moi, tel que tu me vois, je l'ai eue cinq fois. »

Dûmes protesta, amèrement :

— Tu as une façon de me consoler. Tu es bon, merci.

— Bah! reprit Montai, Hurtrel plaisantait. On ne l'a qu'une fois. Tu peux te dire, au moins,

que l'ayant, tu ne l'auras plus. Tu os vacciné. C'est toujours ça 1

Il n'était pas fâché de tisonner le chagrin de son ami. Que la leçon du moins lui servît 1 Mais Dûmes se rhabillait, machinalement, d'un air si désespéré, que Montai eut pitié, le réconforta :

— Voyons! La syphilis est une maladie comme une autre. Qu'est-ce que tu t'imagines?...

— Je ne sais pas, dit Dûmes.

Comme la plupart, il n'avait, sur le mal séculaire, que des notions vagues, à travers lesquelles le péril lui apparaissait d'autant plus effrayant. Son hérédité catholique attachait, à cette affection secrète, de mystérieuses répercussions, quelque chose de dégradant et d'ineffaçable, sinon d'à coup sûi' mortel.

— C'est bien çal dit le docteur... Eh bien, aie confiance! on s'en remet parfaitement. Prise à temps, et bien soignée, la syphilis est peut-être moins dangereuse encore que la blennorragie...

— Non? fit Dûmes.

Il revenait à la vie :

— Mais alors!,.. La blennorragie... j'ai eu ça au régiment, moi, comme tout le monde. C'est un bobo. Rien du tout.

— Tu crois ? railla le docteur.

Mais ce n'était pas le moment de disserter, quoique l'ignorance de son ami le peinât, comme toujours. Que de maux évités si, au lieu de vous farcir la cervelle, au lycée, d'un bourrage de superfi-

cielles connaissances, aussitôt éliminées qu'ingui^tées, on vous enseignait, mais à fond, quelques notions pratiques, — et morales! Montai en revenait au nécessaire interrogatoire :

— Voyons! je ne te demande pas de me dire où tu as attrapé ça, mais encore faut-il que je sache...

— Oh! C'est bien simple, avoua Dûmes piteusement. A la maison.

— Ah ! fit Montai, surpris. Cette petite d'Avaize, Rose?

— Ptt! Il y a longtemps que c'est fini, ça! De l'histoire ancienne. Au moins deux mois... A propos, tu ne sais pas? Ma femme l'a renvoyée, hier.

— Ah bah!

— Oui, elle était enceinte.

— Et de qui?

Les yeux clairs questionnaient de nouveau, impérieusement. Dûmes eut un geste innocent :

— Ça!... Va donc faire l'enquête, au sixième. Autant retrouver une aiguille dans du foin.

Il mentait avec une sérénité parfaite, à demi convaincu déjà. Eût-il gardé le moindre remords, un doute sur la responsabilité de son crime, -ce n'est pas à Montai qu'il l'eût confié. Lui en aurait-il fallu avaler ensuite, des discours! Et puis tout ça n'avait d'ailleurs pas grande importance. D'abord ça se voyait tous les j.ours. Une fille qui tourne mal, la belle affaire! Et puis, comme il l'avouait avec un cynisme ingénu, ptt 1 c'était de l'histoire ancienne...

Montai, au rapprochement de certains souvenirs, gardait un soupçon, dont témoignait la froideur de son regard. Il se borna à demander :

— Enceinte de combien?

Dûmes eut une moue vague :

— Penh?... Cinq ou six mois, peut-être! Elle commençait à n'être plus bonne à grand'chose.

— Alors, constata Montai, ce n'était pas le moment de la mettre dehors.

— Tu es superbe! Et le service... Ce n'est pas toi qui serais venu balayer, hein?...

Le docteur haussa les épaules: «Jamais ce pauvre Raoul... Malgré son bon garçonnisme, Dûmes étaitdu nombre illimité de ceux pour qui l'humanité se divise en deux classes : exploiteurs, exploités. Comment faire entrer dans de pareils cerveaux les plus sommaires éléments de justice et de pitié, — le sentiment que posséder crée des devoirs, plus que dps droits! » Et Dûmes songeait : — « Oui, oui, tes belles théories! Mais je ne suis pas venu pour ça. »

— Non! pas Rose, reprit-il. Lisa!... Oh! tu ne connais pas. Une grande diablesse, d'un chien! La bonne d'enfants du troisième... Qu'est-ce que tu veux?... Je la rencontrais toujours dans l'escalier... Un de ces déhanchements!... Et des yeux à ranimer un mort!... Ah! la bourrique! Elle avait l'air si sain!...

— Tu n'as que ce que tu mérites, mon vieux !

— C'est trop fort! Des empoisonneuses pareilles! Et l'on dit qu'il y a une réglementation?... Ah! elle

76 PROSTIIUÉE

est bien faite, la police. La santé publique est protégée, parles-m'en!... Tiens! ajouta-t-il, répondant à une discussion, cent fois reprise entre eux, — tu as raison.

Oubliant que cent fois lui-même s'étaî.t déclaré, contre Montai, le partisan d'un régime administratif, organisant la prostitution, avec visites sanitaires et prison, il s'écria :

— Le régime actuel, c'est de la foutaise ! Montai sourit :

— Je ne te le fais pas dire. C'est évident! Comment veux-tu, avec une surveillance forcément aussi restreinte, empêcher le mal de se répandre, de gagner toujours. Il fait tache d'huile. Au sixième étage, par exemple... Les sergots n'y vont pas voir, hein? Et ce n'est pas seulement au sixième, c'est à tous les étages, oui, à tous, qu'il faudrait installer une succursale du Dispensairedela Préfecture. Comment régler l'immense prostitution clandestine? Empêcher que le garçon boucher, ou l'épicier du coin aient connu, avant toi, Mlle Lisa? Et puis! Elle ignorait peut-être, cette fille, et ceux qui l'ont contaminée aussi, le joli présent qu'ils transmettaient!...

Il allait et venait, emporté par sa conviction. Non! ce n'était pas dans la syphilis traquée et poursuivie, dans les hôpitaux-prisons, dans l'organisation vétusté et barbare que maintenaient, à grand renfort de moyens coercitifs, la veulerie de tous et les préjugés de quelques-uns, ce n'était pas dans

cette voie qu'on approcherait le but. II s'arrêta court, devant Dûmes qui grommelait :

— Elles ne savent pas, elles ne savent pas ?

— Eh non, elles ne savent pas toujours! Ainsi toi, par exemple, qui m'arrive ainsi arrangé, tu as commencé par avoir un gentil petit bouton. Tiens, là... 11 désigna l'aine, à gauche : — J'ai vu la marque, tout à l'heure.

Dûmes se défendit.

— J'ai cru que ce n'était rien. Comment, ça?... mais ce n'était seulement pas douloureux, ni enflammé... J'aurais dû me méfier... Mais c'est parti, au bout de quinze jours 1

— Tu vois bien. Tu ne t'es pas inquiété! Et tu es un malin, toi! Et tu te laves!... Eh bien, compte! Le temps que le chancre, en apparence inoffensif, se déclare, puis sèche, le temps que les plaques se manifestent, voilà deux mois que tu te promènes et que tu... Parfaitement! Tu ne t'en prives pas, n'est-ce pas? Eh bien! tu. es un danger public. Tu n'en savais rien?... Pourquoi ta Lisa l'aurait-elle su davantage?

Abasourdi, Dûmes avoua :

— C'est terrible! Mais aussitôt, têtu :

— Cela ne prouve qu'une chose. C'est que la surveillance est insuffisante. Conscients ou non, de pareils fumiers sont à supprimer, d'abord. Il faudrait coffrer à Saint-Lazare tous ces nids à poison, redoubler de sévérité...

— Mt.it. fc STn'T»:é»s: m:~!aLT«insi!raMtt]n^lamain su X jir.^ j^ ifrfiT^»E*. rims^2Îsi&£s> nr m^a- trancha > cv^^.-gir — '^^ rui «ï: iiirriDSs&»>- — tnat m? tiens WÉfc ^î'jiiç 'T»^ ie îif -on^ : "fTiffi-ï-iif îffir -esti pas tombée fti '"ie- i :>«: Tir.TîTT'er i[i*E Si -B&pc^ssii&I^dcMinent,

:>t7é:,i'/^^. :*.:LZïzieîii*-r*T*2r ît ifîE: â:(UHr d'abord. Jj li^-iicj-cj! ::ii:- îr Tjii^r ziei^fssii'e. :aLz>-?ap©arètre juiTutr. 2- iz-i'liiî i»:»"::: LLTJr j£ a-^aKif «fe raial. jeter îjLUfcîi -iJL i'T!!âiOi. l-r rET-^'.ci t»i?Qfitfr ï'H Féwiier, et towr i*^ /"jihï Eteasieiiis ç-d . PC«nBB* i -ïé jiBsqn'à tout i. J^ikÇUJ^:- i-r^-nr-eiâl p3«cç«tr«r i^kT-yètcitaârsaawit le

— •'jdL S; II: c£i-r^ ! Uii pe- Cf" T'Ti2»iî»iL qoaiid ce 1k *»7cii cTir pci:? ter isïTe rê4è»ciiir sht «ci : D y «srert iijc*iii^ de sTTjîiiiîti-jBe? ^Ir f^ar le monde, et moiZj* ûr Elles perdn^ aoasL ?â î-:flîs te> ENunès restfcfcçjL: ccez eux. i pîariteir niâritakmeiït ieurschoux. Milt. 'ti:.-j: ',b. c'e?l in bâTardac^, lî faiit conclure.

M',:r..>l Sr rsâst.-ei: iae^ dr Dum^qni.manssade, b^ .'é :>/.c-.i-: ^ :r lî chiis^ bîssr. Et le dominant de tov'^c -< v.ciTr ::*i:i;r. les veux rivés sur les âens, il % • v:v, ;: c. : ' . :.e t :-:ï iiiLi-rhrusr et lente :

— /c.:/.-^:.-^: :.: s :iis. E: >îns doute, pour ceux yo!. ir^r.:'j.:r -ie leur maL le communiquent néanm'xiA. j. :. y i p^s encore de prison, malheureuse-

IJ ^ti cvi èur îe mot, qui forçait sa paisée, car la l:j(:^rÂ. ::.^l2Te : ous ses inconvénients, était pour lui

un idéal supérieur. Mais il voulait impressionner, fortement, la volonté incertaine de Dûmes :

— Cela n'empêcherait pas que tu serais un malhonnête homme... — tu as beau te rebiffer! un criminel, c'est comme ça!... — si, averti, tu continuais à infecter des malheureuses. Chasteté absolue, tu entends, tant que tu ne seras pas guéri. Jeté disais, il y a une minute, que la syphilis est une maladie comme les autres. On en réchappe, quand on veut. Mais ce n'en e^ pas moins un mal redoutable... Tiens, jette-moi les yeux là-dessus...

Montai atteignit, à sa gauche, un épais volume, où des planches en couleurs étalaient le hideux taUeau des plaies, rouges, jaunes, violacées, toute une flore monstrueuse, dont la vue seule glaça, sabitement, le sang dans les veines de Dûmes. Gelcd-ci referma, repoussa le livre en hâte :

— Merci ! je suis convaincu.

— Les pires complications te guettent, toi, et toutes les victimes que tu pourrais faire, si tu ne suis pas, point par point, le traitement que nous allons commencer, et dont la première condition, — je ne te soigne qu'à ce prix, tu entends bien, tu vas me le jurer, — e^ de renoncer, mais absolument, à tout rapport sexuel... Ta femme...

— Oh 1 ma femme!

Un geste mit Mme Dûmes hor? de cause.

— Et toutes les femmes.

— Hum!

— Toute&l D'ici...

La voix de Dûmes chevrota :

— D'ici?

— Gela dépend. Deux ans au moins, plus peutêtre...

— Diable! dit Dûmes.

— Allons! jure...

Une hésitation passa sur le visage soudain concentré, revêche. Ne pas jurer, c'était s'aliéner Montai, dont les soins étaient précieux... N'était-il pas, avec le docteur Fournier, un des premiers spécialistes? Son autorité, sa science étaient. le salut... 11 serait toujours temps, si ça n'allait pas, de consulter ensuite un de ces médecins dont les affiches multicolores, dans les vespasiennes, vantent le savoir-faire : « Guérison immédiate, succès assuré... » Et puis, jurer, au fond, cela n'engageait à rien. Qui sait si Montai, à dessein, n'exagérait pas, d'ailleurs?

Alors, le bras allongé. Dûmes attesta, solennellement :

— Je le le jure.

Satisfait, le docteur trempa sa plume dans l'encrier. Il le savait bien! Son vieux Raoul n'était pas un méchant homme... Léger, certes. Et coureur, çal... Mais de là à commettre une aussi mauvaise action, il y avait de la marge. En silence. Dûmes observait la feuille blanche se noircir, l'ordonnance couvrir, à grandes lignes ponctuées d'abréviations et de chiffres, à larges accolades, toute la page. Non, sa parole ne l'engageait pas, du moment qu'il avait

PKOSTITUÉE 81

eu la précaution de se délier, d'une restriction mentale. Deux ans?... Montai le prenait pour un cénobite, ou un eunuque. Etpuis, quand on est plombé 1... l'essentiel est d'éviter, pour soi, le danger des suites... Les autres, après tout, c'est leur affaire... Montai se relisait, à bout de plume. Il corrigea un mot. Puis, sablant l'encre fraîche :

— Voilà. Le mercure 1 On n'a encore trouvé que ça.

— Mais, objecta Dûmes, méfiant, je croyais que c'était le remède des charlatans.

— Et la manière? dit Montai. Tu oublies la manière... Enfin, si tu as confiance, écoute...

Et d'une voix lente, interminable, il se mit à lire. Dûmes, tête basse, n'entendait plus...

Montai, seul, réfléchissait.

L'air dont Dûmes l'avait écouté, en soulignant chaque recommandation d'approbatifs mouvements de tête, — oui, mais il avait l'œil inquiet, — la façon dont il lui avait dit adieu, cette poignée de mains un peumoUe, — d'habitude, il vous broyait les doigts, d'une secousse cordiale, — le docteur songeait à tout cela, dans le cabinet de travail, retombé à l'intimité de la solitude et de la pensée.

Ce terrible mal de la syphilis dont avec tant d'autres médecins il s'efforçait modestement de définir le processus, d'étudier les accidents et les conséquences, faute d'en avoir pu découvrir encore la cause précise et les remèdes certains, — ce

n'était pas seulement dans les laboratoires, dans les cabinets de consultation, dans les salles d'hôpital qu'il le fallait combattre. Ni le spirillose de Schaudinn, — était-ce bien, d'ailleurs, le microbe initial? — ni la pommade au calomel de MetchuikoflF, à supposer que l'une fût, décidément, le point d'arrêt, et l'autre le point de départ de la contagion, n'apportaient, — pas plus que ses propres travaux, — de solution satisfaisante.

Sans doute, ce virus dont gaillardement mouraient nos pères, ce mal « napolitain, français, anglais », autrefois subi avec résignation, comme une rançon du plaisir, comme une des infirmités inséparables de l'humaine nature, — lui. Montai, il aurait largement contribué à en montrer IHnvasion croissante, le ravage héréditaire, et comment, propagé de toutes parts à mesure que s'élargissait l'horizon des peuples, que se multipliaient et s'emmêlaient les voies d'échange, il avait grandi en même temps que la civilisation, corrompait, corrompait sans cesse, chaque jour plus vite, chaque jour davan* tage. La syphilis, naguères restreinte à quelques individus, circonscrite en des foyers étroits, débordait maintenant, avec les accidents parasyphilitiques, sur toutes les races, infiltrait son poison de veine en veine, de famille en famille. Car ce n'était pas seulement la prostitution qui le charriait; l'immense cercle vicieux s'élargissait, de proche en proche, si bien que sur cent femmes syphilisées, en France, il n'y avait pas moins de vingt femmes

mariées. Des épouses, des mères L.. C'était à faire frémir.

Et qu'on n'accusât pas seulement les autres, les prostituées, — clandestines ou non. La statistique démontrait que l'homme, deux fois sur une, était le gangréneur.

Involontaire ou non, qu'importe? Tant qu'il y aurait des Dûmes, — Montai ne le plaignait plus : tout compte fait,.c'était bien fait ! — on aurait beau publier des Bulletins prophylactiques, chercher le bacille, et l'antidote, on aurait beau être réglementiste ou non, estimer excellente ou juger stérile la répression de la débauche, la syphilis demeurerait, comme la prostitution^ un mal inévitable.

C'était sur les consciences qu'il fallait agir, d'abord. Des Dûmes, évidemment, il y en aurait toujoursl Mais qui sait si une éducation meilleure, des principes d'hygiène et de morale, enseignés d^ l'enfance, n'en diminueraient pas, petit à petit, le nombre? Avec eux diminueraient ces tares endémiques, ces fléaux qui amoindrissaient la race, ravalaient l'âme et ravageaient le corps. Les supprimer, impossible, hélas! Mais, sans nul doute, à force de patience, à force de bonne volonté individuelle, de justice sociale, les atténuer, peu à peu...

Montai en revenait à sa marotte : L'ignorance, source universelle des maux 1 Une question d'éducation, c'est à cela que se résumait le progrès. L'homme, depuis que le monde étàitmonde, n'avait

Il eut un brusque besoin d'action, repoussa son fauteuil. La fenêtre, qu^il avait close pour mieux entendre Dûmes, le sollicita. Il l'ouvrit toute grande, ■au murmure de la rue, à l'immense limiière dorée. Et dans le cabinet de travail, inondé de soleil •couchant, il fit alertement les cent pas. Dix minutes -encore avant que l'heure de la consultation prit fin. Jeudi, jour de courses. La chaussée de la Muette roulait en bas son flot bruyant de voitures, les trottoirs mouvaient d'un va-et-vient de foule, enfants qui revenaient du Bois, joueurs décavés ou joyeux, promeneurs qui s'en allaient, vers *la fraîcheur du crépuscule...

Montai emplit ses yeux de la vision familière. Ses livres, — sa vie 1... Et dehors, le grand livre épars, si mystérieux, si simple, — la vie ! ... S'il avait appris à y lire, s'il s'était élevé, de la lettre morte, à l'iatuition du frémissant esprit, n'était-ce pas qu'il était parti, enfant, de ce pavé? N'était-ce pas que, tout jeune, il avait connu la solitude et la pauvreté, la vertu de la souffrance, le coup de fouet de l'effort? Riche, entouré, se fût-il dégagé, aussi vite, de la gangue? N'eût-il pas tâtonné toujours, en pleina ombre, comme Dumèa?

Il songea, sans amertume, à son père incoïkiku, et avec mélancolie à sa mère dont il n'avait pas même un portrait, conservait à peine la vague image, incertaine à travers la brume du passé. Six heures, légèrement, sonnèrent à une horloge voisine.

Maintenant, il était libre. Il avait le temps,

avant dîner) d'aller, comme il faisait chaque soir, soulager quelques misères. Car si le professeur Montai^ de l'École de Médecine, dédaignait la clien^ tMe, il n'en était pas moins, pour quelques humbles^ logis, « le bon docteur ». Il prit sa canne et son chapeau, et, d'un clin d'œil s'assura que Passy-Hôtelde- Ville n'avait pas encore démarré.

« Mon auto L »

Annette, les jours qui suivirent son arrestation, était demeurée comme anéantie. Elle gardait, de l'affreuse méprise, de la nuit passée au poste avec les filles, une meurtrissure de toute la pensée, le corps endolori. Une semaine entière, el.e avait revécu le cauchemar.

A l'atelier, où le lendemain, en la voyant arriver si pâle, Clo avait poussé un cri, elle avait dû répéter sans relâche les péripéties de la nuit, au milieu de l'indignation générale. Penchées sur l'ouvrage, corsagères, jupières ou petites mains ressassaient des commentaires. Clo criait qu'elle portât plainte. La rumeur fut telle qu'elle vint aux oreilles des Sichelmàyer. Ils mandèrent Annette, agitèrent s'il valait mieux, pour la maison, qu'une suite éclatante fût donnée à l'affaire, ou bien qu'on l'enterrât.

D'une part, réclame gratuite. De l'autre, scandale, les ouvrières de la maison Sichelmàyer pas-

PROSTITUÉE Sd

sant, affirmait M. Georges, pour avoir de la tenue, — de la retenue, surenchérissait M. David. Parbleu, on n'imaginait pas qu'elles vécussent uniquement des salaires de la maison, ou de l'air du temps? Mais le trottoir! Mauvais endroit pour ramasser sonpain. Et c'était là que cette petite imbécile s'était fait pincer... Scabreux. Les malintentionnés auraient la partie belle. Une plainte publique, somme toute, offrait plutôt des inconvénients. Même M. David s'était demandé s'il ne congédierait pas, purement et simplement, cette sotte, pour lui apprendre.

Mais M. Georges, influencé par Glo, — dont depuis plusieurs jours il avait apprécié, de l'œil, dans les couloirs, la distinction de lignes, et de la main la fermeté de contours, — avait signalé le danger : fausse manœuvre. C'était plaider coupable.

De la réelle innocence d'Annette, nul souci. Personne, au fond, n'y croyait, excepté Glo. Ses camarades étaient, depuis trop longtemps, familiarisées avec les contingences. Beaucoup, élevées dans le ruisseau, avec les garnements de la rue, avaient naïvement appris, toutes petites filles aux mollets nus, les pratiques du vice. Elles continuaient avec les vieux messieurs, à mesure qu'elles grandissaient, les jeux commencés avec les jeunes...

D'autres, corrompues presque au berceau, par la promiscuité des taudis ouvriers, où l'on s'entasse à six, à huit, dans une seule chambre, avaient grandi avec leurs pères, avec leurs frères, comme en compagnie d'animaux.

90 ^PROSTITl>ÈE

Et puis, toutes, il fallait bien qu'elles maoxgeassefBtt! Commet se suffire, avec ces salaires de famiiae, payer soulement le linge, les bdttines, la robe, la chambre quand elles vivaient seules, — 1-eur part d'existence, quand leur misère augmentait celle de leur famille? Et les mortes-saisons qui les jetaient, sans un sou, à la rue!... En cinq minutes, les trois francs de leur journée y étaierit gagnés. En un jour, sans peine, si elles étaient gentilles^ et que la chance donnât, elles amassaient la paye d'un mois!... Honnêtes, comment le rester longtemps, si par miracle on arrivait telle, dansun milieu pareil? La persuasion de l'exemple, oul'obligatian du besoin bien vite faisaient leur œuvre,

'Quant aux patrons, dont luxe et plaisir étaient l'unique raison sociale, quant à ces conseillers et à à ces pourvoyeurs du vice mondain, comment, en dépit de quelques œuvres de bienfaisance à grand fracas, se fus.sent-ils souciés de la moralité de leurs employées? Elles n'étaient que machines à leur gagner de l'argent; machines vivantes qu'on usait par le surmenage des heures supplémentaires, qu'on affolait par le contact de toutes ces choses jolies, riches, froufroutantes, où soies, dessous, deiïtelles, tout n'était que coquetterie et volupté. Au sortir de l'énervant travail, comment n'eussent-elles pas gardé l'empreinte, et le regret de ces élégances?

Annette, elle, avait longtemps résisté. Soutenue par une droiture native, elle avait dès l'enfance, en dépit du mauvais exemple de sa mère et de Ferru,

PROSTITUÉE 9t

pris le goût du travail et Thabitude de la pauvreté. Jusqu^au soir où elle avait été atteiiïte, oiselet frôle, par l'aveugle coup de filet de la rafle, elle avait eu beau vivre dans un de ces métiers qui sont Fantichambre de la prostitution, elle était demeurée pure. Avertie, comme la plupart des filles de la campagne, elle conservait même, de certainesvisions de sa mère et de Ferru, et des quotidienstableaux delà rue, une répulsion d'effroi.

Pourtant, depuis la nuit passée au poste, sa foi dans la vertu, son acceptation instinctive des loisétablies étaient ébranlées. Elle avait jusque-là tiré satisfaction, presque vanité de sa bonne conduite, malgré les taquineries et les rires de Glo. « Tu asbien tort, val » Elle était moins sûre, aujourd'hui, d'avoir eu raison. C'est ainsi qu'on l'avait traitée^ elle qui n'avait rien à se reprocher. Avec les dernières des dernières, nulle différence... Pas la peine d'^âtre sage 1

Une rancune amère la soulevait, aussi bien contre ces brutes qui l'avaient arrêtée à tort, que contre la société entière, au nom de qui de pareilles erreurs étaient possibles. Et puis, d'avoir coudoyé cette misère, ce vice, d'avoir respiré les hoquets de Tivrogne, touché la chair molle et fardée des filles, d'avoir passé des heures à travers cette sentine, elle en conservait, malgré elle, une souillure.

•Les jours suivants, et de plus en plus, elle s'était sentie dépaysée, quand elle rentrait dans sa mansarde, après avoir grimpé l'escalier raide, à tâtons.

Une bougie, dans l'étouffante cabine, dardait sa flamme fumante. Elle s'asseyait sur la couchette plate, le cœur battant. Depuis le boulevard Bonne- Nouvelle, elle courait presque, les coudes au corps, la tête penchée, le regard droit. Si on lui parlait, si on l'arrêtait! Seule, entre les murs qui rayonnaient de la chaleur, dévêtue en rêvant, elle s'enfonçait dans des pensées nouvelles.

La table boiteuse, avec sa cuvette qu'il fallait aller remplir au robinet du couloir... — on en entendait et on en voyait des choses, derrière les portes! — la chaise dépaillée, la malle où sa robe des dimanches était pliée, comme tout cela était pauvre et laid! Août et septembre, cette année, pesaient plus lourdement que de coutume, parmi de harcelants vols de mouches, dans la petite pièce chaude à s'évanouir, malgré la tabatière ouverte toute la nuit.

Vivrait-elle toujours ainsi, seule, dans cette fournaise, bientôt glacière, où dès novembre il faudrait, pour se laver, casser la glace dans le broc?

Un dimanche matin, c'était vers la fin de septembre, elle eut une surprise : Clo, en robe de foulard rose, un joli chapeau de roses rouges hardiment planté sur ses frisons de blonde...

Elle faisait irruption dans la mansarde, où Annette, philosophant sur la triste journée en perspective, était en train de recoudre un pli de mousseline à sa plus belle jupe :

— Pas encore habillée? En route! je t'enlève.

PUOSTITUÉE 93

Et sans autres explications : « Chut! une surprise ! » elle bousculait la toilelte de son amie. « Une épingle icil... Tiens, ton chapeau.*.. Nous y sommes? »

Debout à côté l'une de l'autre, elles étaient à croquer, toutes fraîches, avec leur chic parisien : Qo, bien en chair et pimpante, mitaines et bas de soie, — Annette, avec sa peau mate de brune et ses profonds yeux bleus, plus jolie encore, malgré sa jupe simplette et le chapeau de papier bleu (dix-neuf sous, y compris les myosotis).

Dehors, la tiède journée, la rue heureuse, une petite fièvre de liberté, d'imprévu, grisaient les deux femmes. La gaîté de Glo gagnait Annette.

— On prend le bateau...

Quand on eut dépassé Billancourt, Clo, lasse de se faire prier, confia enfin qu'elles allaient déjeuner à Saint-Gloud, dans un restaurant extra-chic...

— Avec?... ça, tu ne devineras jamais!

— Dis tout de suite, a' ors.

Mais Annette dut égrener dix noms, parmi les amoureux, supposés ou certains, de Clo.

— Tu donnes ta langue?... Eh bien, Georges!... M. Georges Sichelmayer, rien que ça, ma chère...

Elle avait gardé secrète jusque-là son aventure, les avances faites par le frère du patron... Aujourd'hui, elle était sûre du présent, par un large billet bleu donné la veille, et de l'avenir, par la promesse d'une place de mannequin. Mais, par exemple, il allait falloir payer tout ça en nature ; elle ne serait

94 PROSTITI'ÉE

nommée que oontre... remboursement! Elle ne setenait pas d'orgueil et de joie.

Georges, pour conclure l'affaire, donnait à déjeuner, en cabinet particulier, tP 9. Elles n'avaient qu'à entrer tout droit... Et il lui avait bien dit : « Amène ton Annette, puisque tu l'aimes tant. »

Clo omettait d'ajouter qu'elle lui avait vanté préalablement la tournure, et dans ces termes, le mérite particulier d' Annette : « Elle l'a encore, tu sais ! » Le beau Georges était assez curieux de voir ça. Et puis, sans parler de la vierge, Clo valait la passade. Personne en ce moment à Paris où il touchait barre. Rien que des provinciaux ou des étrangers à Saint-Cloud. On pouvait se permettre, sans être compromis, ce menu divertissement.

En connaisseur, Georges, déjà installé à table, avait jaugé dès leur entrée les deux marchandises. Au poids, Clo était supérieure. Mais la brunette avait son prix. Il commandait de mettre de suite à frapper une deuxième bouteille de Champagne.

Avec des manières, elles enlevaient leurs chapeaux devant la glace, rayée de prénoms et de dates, prenaient place. Les hors-d' œuvre épicés, le homard à l'américaine déliaient les langues. Aux perdreaux pQussés par la seconde Cordon Rouge, Clo avait dégrafé son col, et relevé ses jupes jusqu'au genou sous la nappe pour se « donner de l'air ».

— A la bonne heure ! s'exclama Sichelmayer junior, ravi.

Ses maijûs remontaient le long des cuisses, d'une brusque caresse.

— Et vous, mademoiselle ?

Mfitts Annette se défendait, prête à crier. Il ne put qu'effleurer le mollet^ dont il augura bien. Dans la chaleur du repas, l'étourdissement du vin, •elle se laissait aller, petit à petit, sous la remorque <le Clo.

Après les fruits et le café, — le kummel servi avec -de la glace pilée : « Merci, garçon, je sonnerai ». — Sichelmayer, légèrement congestionné, s'était levé, poussait discrètement le verrou, et la fenêtre. Alors, ■ClOy pour lui permettre de juger si, décidément, -elle était digne de servir de moule aux toilettes de David, avait eu beau se dévêtir, inciter Annette à la comparaison. Mais la rebelle se refusait obstinément à quitter jupe ou corsage. Saisie d'un entêtement soudain, car d'abord par instants on l'eût pu croire prête à céder, elle se débattait à mains rageuses.

Georges, sans insister, — cette petite Sorbier lui avait mordu le pouce, — en avait conçu une sorte d' estime^ devant cette pruderie à laquelle il n'était pas habitué. En vain, pour la décider^ promit-il un sort brillant chez David, les mêmes avantages qu'à Clo. Annette grandit de son refus. Cette fille n'était pas comme les autres. Elle en avait été cataloguée du coup^ dans cet esprit simpliste : « Sage, — oh! <a lui passerait,^ — et gentille avec ça... »

D'où, à propos de la gaucherie des... débutantes,

cette boutade, jetée un soir, — quelques semaines après, — au bal des Dûmes, en octobre.

Depuis, Annette, — bénéficiant de la faveur de Clo, mannequin en titre, et l'un des plus huppés, — bénéficiait aussi, pour la première fois, de sa propre sagesse. Elle avait été promue au rang de seconde jupière. L'hiver passa. Elle gagnait 7 francs 25 par jOur. Elle gagnerait tout ce qu'elle voudrait, quand elle voudrait.

Clo le lui répétait de loin en loin. Mais Annette se disait heureuse. Elle avait changé d'étage, pris une chambre à feu. Des gravures gaies, premières pages de revues luxueuses, épinglaient au mur leurs déshabillés souriants, leurs minois empanachés. Elle mangeait à sa faim, elle s'habillait mieux, toujours élégante avec rien. Mais elle avait des heures vides. Moins occupée, mieux payée, elle ne regrettait pas, oh! non, les jours où elle n'avait pas le temps de s'ennuyer, — elle songeait seulement, parfois, qu'il serait doux de s'amuser, comme les autres.

Clo était maintenant une princesse. Toujours en fiacre, ou en taximètre automobile. Bientôt elle roulerait carrosse. Et des robes!... Ses moindres repas coûtaient ce qu'Annette gagnait, autrefois, en une semaine.

Georges Sichelmayer s'était presque aussitôt désintéressé du mannequin. Mais la jugeant belle fille et pas bête, il l'avait indiquée à M. Poyère... Clo valait bien, que diable, les cocottes les plus renom-

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mées. Une poitrine comme ça, ni Lucienne de Nemours, ni la Ferrero n'en avaient! Poyère se régalerait dans les prix doux... Et, en échange, il lui revaudrait, à lui Georges, quelques bonnes petites opérations... Rien que sur l'emprunt japonais, cinq cents actions achetées, revendues le soir, il avait, en effet, encaissé vingt-cinq mille francs. Un bon courtage. Et tout le monde était content.

Le printemps était venu. Un nuage demeurait, dans la félicité de Clo. Avant de quitter le métier, — car Poyère parlait de l'installer rue Pierre-Charron, — elle eût voulu assurer le bonheur d'Annette. Elles avaient mangé le pain noir ensemble, il fallait que la petite eût, comme elle, un ami et des rentes. C'est sous cette forme que Clo imaginait le bonheur. L'été passa.

Ce furent, en compagnie de Poyère, les petits voyages en auto, puis l'emménagement dans un coquet entresol d'où elle apercevait les arbres de l'avenue d'Iéna, dépouillés parun automne précoce. Plus d'une fois elle avait sondé « son vieux », aux moments propices : — « Tu n'as pas, parmi tes connaissances, une vieille petite canaille bien chic, dans ton genre? L'amateur à qui on pourrait présenter un objet d'art, mais tu sais, comme on n'en trouve plus! Intact, oui, parole!... Mon amie Annette. » Et paisible, en reboutonnant son gilet, Poyère avait promis : « J'y songerai. »

Un après-midi, comme il sortait de l'entresol de la rue Pierre-Charron, très digne, quoiqu'un peu

las, il se cogna dans un monsieur q;ui marchait vite, le front baissé.

— TiensI Dumèsl... Rentré de Marchanges?..,

Poyère, qui avait encore la recommandation sonnante aux oreilles, se dit : a Voilà mon homme 1 Ça fera plaisir à Qo. »

Et de sa voix grave, qui sonnait importante daaais les conseils d'administration, il s'enquit : — « Vous allez par là? Moi aussi... », puis entama — (n'ayons pas l'air...) — une homélie sur la hausse des sucres.

Dûmes, en quittant Montai, s'était bien juré de suivre, aveuglément, les prescriptions de l'ordonnance, le conseil d'abstinence aussi. Du moins pendant quelques semaines, le temps que les remèdes apportassent leur bienfait.

Réellement, le docteur en prenait à son aise; <leux ans!... quel tempérament avait-il donc^ ce brave Robert? Du sang de loche!...

Allons 1 il la lui baillait belle. Et toutes les filles qui promenaient dans Paris leur syphilis, avec laissez-passer de la Préfecture (la carte rouge, vis:e tous les huit jours au Dispensaire), est-ce qu'elles étaient d'abord restées deux ans tranquilles? On les jugeait inoffensives, pourtant. Et toutes celles qui, au bout de deux ou trois mois, ou de huit jours, sortaient « blanchies » de Saint- Lazare? Elles ne se privaient pas, — avec la patente officielle, s. v. p., — d'exercer le soir même leur p«tit commerce. Alors?

Non, Montai exagérait! C'était comme pour le traitement... Le docteur Kopoulo le lui avait bien dit! En quinze jours, avec une application de pommade mercurielle, îtt! ni vu ni connu! Et de loin en loin, quand on y pense, l'absorption d'une certaine liqueur, dont Kopoulo vendait, tout préparé, le mélange, en fioles d'un louis... Une invention à lui, des brevets aux murs l'attestaient ! Ça vous enfonçait toutes les injections Montai ou autres! Il y avait des fioles moins chères, pour les petites bourses... — Mais, comme avait insinué Kopoulo, avecnn sourire explicite, qui déchaussait ses dents de loup, sous la moustache teinte : « Natourellement... »

Dûmes avait été lacs, bien vite, de monter, tous les jours de la semaine, le raide escalier de Montai. Cinq étages, et pas d'ascenseur! Et cette idée aussi devoiAoîr seringuer lui-même ses injections, comme s'il se méfiait. Un esclavage, ces soins à dates fixes ! . . . Sans en rien dire à son ami. Dûmes, un beau jour, — après avoirrelevé diverses adresses dansles kiosques ad hoCy — s'était décidé à aller consulter, rue Richelieu, celui des charlatans dont l'affiche lui avait inspiré — pourquoi? Ah! voilà, un instinct comme ça! — le plus de confiance.

Des lettres bleues, sur un émail blanc, énonçaient les merveilleuses vertus curatives du traitement Kopoulo. « Consultations à tous prix, depuis 2 fr. 50* Sécurité, discrétion. » Cette solidité de l'enseigne engageait, à côté d'autres affiches, en papier, bala-

100 PliOSTlTUÉh:

frées de crayons rageurs, d'injures obs ènes. Il est vrai qu'au-dessous de a Kopoulo » un3 main inconnue avait collé une étiquette rouge, avec ces capitales en noir : « Voleur! ». Mais ce pouvait être une manœuvre de confrère, le concurrent jaloux...

Dûmes avait donc opté pour le guérisseur de la rue Richelieu. Quartier central, commode, près de la Bourse. Et vraiment, il s'en louait, de plus en plus, tous les jours. La pommade agissait à merveille. Les rougeurs se réduisaient, se fondaient, roses, bientôt invisibles, sous la peau. Seule une. petite plaque nouvelle, affectant la muqueuse à un endroit particulièrement gênant, l'inquiétait.

Mais, pour celle-là, — Montai avait beau dire, « deux ans, brr ! » — il y avait peut-être mieux. Dûmes, souvent avait entendu prétendre que le plus radical moyen de se défaire du mal, le remède vraiment efficace, était de déflorer une vierge. Imagination monstrueuse, bourde insane qu'admettait, niaisement, son ignorance crasse... Dans le sang répandu s'en allait tout le pernicieux germe. Plus de syphilis ! Passez, muscade!... L'autre, évidemment, l'attrapait. Mais quoi! on la lui avait bien passée, à lui, Raoul Dûmes!... Cette transfusion était encore, en y réfléchissant, le mode de guérison le plus pratique. La nature opérait volontiers ces miracles. C'est ainsi, — il assimila les deux cas, — que leur belle cousine Georgette Ardant, — la femme du chef de bureau aux Travaux Publics, — devenue poitrinaire après la naissance de sa

première fille, s'était débarrassée, affirmait-on, de sa tuberculose. Elle avait eu, tout de suite, un autre enfant. Et maintenant, crac ! elle était solide. C'était la petite Luce qui toussait.

Plus il y songeait, c'était le seul moyen. Après, il serait tranquille. Il n'aurait plus à rougir, devant sa femme, notamment. Non qu'il regrettât de ne pas se conduire, vis-à-vis d'elle, en mari. Voilà cinq ans qu'ils faisaient chambre à part! Et depuis, c'était à peine si, de loin en loin... Mais enfin, cette sale maladie pouvait être suspectée, connue... Il eût été alors dans un réel état d'infériorité. Et M. Dûmes n'aimait pas à paraître inférieur, à une femme, à la sienne surtout.

Mais voilai Une vierge, où dégoterça? Il faudrait trotter longtemps. A Paris comme ailleurs, un tel trésor ne se trouvait pas sous le pied d'un cheval... Puis, soudain, un souvenir lui avait traversé l'esprit.

Georges Sichelmayer! Georges, l'autre année, le soir du fameux bal, lui avait parlé de quelque chose comme cela. Mais alors, tout à cette bécasse de Rose, — allons 1 c'était une bien bonne fille, il était injuste, il avait tort, — il ne s'était pas soucié d'en entendre davantage. Il n'y avait plus maintenant qu'à mettre la main sur Sichelmayer, et, sans avoir l'air de rien, délicatement... Dûmes se proposait justement de l'aller voir, en sortant de chez Kopoulo, où il se rendait de ce pas, lorsqu'il avait rencontré Poyère.

Tiens 1 quelle coïncidence! le hasard en avait de

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bonnes... Mais justement, Poyère causait avec eux^ ce soir-là, quand on avait parlé de « l'oiseau rare ». Peut-être même se rappelait-il le nom, quelque chose comme Arbier, Lorbier...

Aussi, trouvant dès les premiers mots que Poyère la lui avait assez faite, sa hausse des sucres, s'empressa-t-il de mettre la conversation sur le vrai terrain, habituel d'ailleurs entre eux. L'administrateur du Crédit Bordelais, quand il ne parlait pas affaires, parlait femmes. Il se frotta les mains : Dûmes donnait, de lui-même, dans le panneau.

Les mérites de Clo, dont Poyère vanta l'abondance et la diversité, préludèrent, suivis d'un décisif : « Il faut que je vous la présente 1 — Comment donc? s'exclama Dûmes. Bien volontiers. i»

Clo, Sichelmayer, la vierge, — mais l'était-elle encore ? Hum, depuis un an... — àllohs ! il tenait sa transition. Mais ses oreilles subitement bourdonnèrent, une stupeur joyeuse l'arrêta court. Poyère diBait :

— J'inviterai à votre intention une petite amie de Qo. Une certaine Annette Sorbier. Une perle! Et vous savez...

Il se pencha, dit à mi-voix les mots prestigieux.

— Non, fit Dûmes. Pas possible, elle. exagère. Le cœur lui battait, à coups rapides. Il ajouta,

faussement sceptique :

— Je demande à voir...

— Vous verrez, vous verrez 1 conclut M. Poyère. Sa hppe s'élargit, son œil scintilla. Et négligepn-

ment, il épouBseta un fil qui s'était logé au revers de sa jaquette, sous la rosette.

— Allons 1 à jeudi. Ah ! mon gaillard...

Quinze jours après^ Annette, sortie du boulevard Bonne-Nouvelle vers quatre heures, sautait légèrement sur la plate-forme de Madeleine-Bastille, agrippée au passage. Elle assurait, d'un joli gestedu bras levé, son chapeau neuf, fixé de deux larges Cingles, un cadeau récent, auquel elle tenait oemme à la prunelle de ses yeux, — des turquoises persanes, gravées d'or.

Puis, machinalement, elle tâta, dans son petit sac : la clef était làl Elle embrassa, d'un regard émerveillé, le boulevard sillonné de voitures, lea trottoirs grouillants, les vitrines de luxe. Les arbros élançaient, vers l'azur automnal, leurs bouquets défeuillés. Un arroseur épandait, du zigzag d'un gros tuyau à roulettes, un jet d'eau qu'il brisait du doigt, en éventail. Les gouttelettes de diamant s'irisaient au soleil.

Elle s'émerveilla, pour la première fois, de ce spectacle contemplé tant de fois. Elle voyait la vie avec des yeux nouveaux. Comme tout avait changé! Plutôt, comme elle avait changé. Le déjeuner chez Clo, la rencontre avec M. Dûmes, si cordial, si gai... la cour assidue qu'il lui avait faite... Il avait voulu la revoir presque chaque jour, ne Wkt-ce qii'un instant. Et toujours des attentions gentilles, une fleur, un rien... Deux fois ils avaient dîné au restaurant; un soir il l'avait conduite aux.

iOi PROSTJTUÉE

Folies-Dramatiques, dans une baignoire... Et si doux, si respectueux! Il l'avait ramenée jusqu'à sa porte; à peine un baiser furtif, derrière l'oreille, en soupirant : « Si vous vouliez 1... » Il lui avait dit une autre fois : « Il faut d'abord que je vous mérite. » Et il la regardait, à la dérobée, avec des yeux ardents et suppliants, comme si elle eût résumé pour lui l'univers.

Annette, tout de suite, avait été conquise par ce manège, à demi sincère. Elle avait pris pour de la bonté la bonne humeur, et pour de l'amour l'âpre désir. Dûmes était le premier qui lui marquât une affection vive. Ni beau, ni jeune, certes, mais pas déplaisant du tout, et puis, si distingué. M. le Conseiller général, président de... Dans sa solitude, son besoin de paroles tendres, Annette, lentement gagnée au déprimant exemple, n'attendait plus à présent, pour faire comme les autres, qu'un hasard, l'occasion. Dûmes était apparu, à l'heure précise.

L'Opéra... Hepl L'omnibus stoppait. Annette était déjà à terre. Les pieds menus, gantés de jaune, sautillaient, prestes. Un ramasseur de mégots déclara : « Gentil, l'oiseau... » Elle serrait, dans le sac d'acier, la clef précieuse. C'était le Sésame, ouvre-toi 1 d'une existence inconnue. Que serait demain? Heureux, si elle en croyait les promesses de Raoul. Raoul, ce nom, inusité, lui faisait un drôle d'effet... Tout de même, de la porte du petit appartement qu'elle gagnait, d'un pas vif, une

autre Annette sortirait I Elle était extrêmement émue; elle craignait aussi une souffrance, et d'avoir Fair emprunté.

Rue desMathunns... Cétaitlà. Elle n'avait qu'à suivre les indications, serinées la veille. La porte à droite. Là, un tour de clef, elle était chez elle.

Dûmes, pour un louis, — prix de client — avait loué à Mme Michon ce rez-de-chaussée, très pratique. Il y en avait un autre, à gauche, mais s^ns salle de bains. Mme Michon augmentait, de ces locations ingénieuses (au troisième, il y avait encore des chambres à dix francs), le revenu de la maison de passes qu'elle avait luxueusement installée, l'an dernier. Au premier et au second, on consommait.

Annette était en avance. Elle posa, sur un guéridon Louis XVI, âon sac et son chapeau. Une angoisse déUcieuse l'oppressait. Elle admira l'ameublement de palissandre fileté de cuivre, les fauteuils de style, la tenture des murs, de soie assortie. Elle marchait comme sur des œufs, impressionnée par ce luxe. Elle souleva une portière, ne put retenir un : oh! émerveillé.

Tout en faïences bleues, feuillagées d'iris, le cabinet de toilette resplendissait de nickels et de blancheurs. La baignoire d'émail crème se reflétait dans un plafond de glaces. Une envie la tenta : il n'arriverait pas avant une demi-heure 1 Elle avait le temps...

L'eau gicla des gros robinets luisants, bouillonna

f06 PROSTITUÉE

dans la baignoire. Une vapeur embua les carreaux du mur. Elle se déshabilla à la volée... Là, c'était bon. Elle tourna les roues d'arrivée. Et, avec un coup d'œil furtif aux glaces qui se la renvoyaient de toutes parts, svelte et brune, les bras croisés sur ses seins où la fleur rose s'érigeait, elle plongea le pied, la^ jambe, enfonça, jusqu'aux cuisses, jusqu'au ventre, jusqu'aux épaules;.. L'-eau montait^, en cercles fluides, sur la peau mate.

Elle s'allongea. Qu'on était bien! Elle avait cessé de penser. Elle eût voulu rester ainsi de» heures, des jours... Subitement, elle se dressa. Une sonnerie tintait.

Déjàl Que faire? Elle sortit du bain, affolée* La sonnerie tintait, tintait toujours. Si on entendait, au-dessus? Si, à la longue, on s'inquiétait, on venait voir? Elle cherchait son linge, ne le trouvait plus. Impérieusement, le timbre, grêle, clair, carillonnait. Tant pis, elle allait ouvrir 1 Elle empoigna sa chemise, la passa en hâte. La batiste plaquait sur les rondeurs mouillées. La gorge pointait, libre. Pieds nus, bras nus, elle courut...

— Voilà! C'est vous?

— Mais oui, ouvrez doncl

Et, docile, elle ouvrit, en se cachant derrière le battant. Il le poussa vivement, retint un cri, en apercevant la jolie fille blottie, derrière. Elle était rouge de honte, ses cheveux dans les yeux, ses mains montant, descendant, pour la cacher toute^ et ne la montrant que mieux.

— Ah! souffla-t-il d'une voix rau que, Annettel ma petite Annettel...

Et jetant sur le tapis son chapeau, sa canne, le bouquet de roses thé qu'il apportait, il la prit à bras-le-corps, éperdu de la sentir se débattre, palpitante.

Sans la voir, sans l'entendre, il s'était avec son fardeau rué vers le lit. Le corps charmant s'étala sur le couvre-pied de satin bleu. Annette se voilait la face de ses deux bras, gémissait :

— Non! non, je vous en prie.

Mais lui comme un fou l'étreignait, d'un élan si rude qu'elle poussa un cri strident, de longues plaintes de bête blessée.

Il n'avait qu'une idée, une seule :

— Tiens! tiens! je te la passe 1

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