DEUXIÈME PARTIE
Rose, quand le fiacre Teut déposée, avec sa malle, sous la marquise de la gare de Lyon, avait eu une minute effarée, d'effondrement.
L'homme d'équipe, appuyé sur son chariot, attendait d'un air bourru. Qu'il en avait vu, de ces épaves humaines, affalées ainsi sur le trottoir, avec leurs pauvres colis! C'était le déchet quotidien de Paris.
Rose hésitait encore : Avaize?... Ou bien, tenir tête, tenter le sort?... prendre une chambre meublée dans un des petits hôtels voisins de la gare, et chercher une place, du travail?...
Mais déjà la malle était chargée. L'homme demanda :
— Pour où?
— Avaize-sur-Loing, dit Rose, ainsi décidée.
fie PROSTITUÉE
Et elle suivit.
Autant se réfugier là... les gens n'y seraient pas aussi méchants, peut-être?... Le passé avec son décor familier, ses liens de souvenirs, lui parlait. Et comme la maisonnette de l'écluse serait tranquille, au bord du canal!... Elle aspira au silence, au harassant labeur des champs, à l'oubli. Le regard admiratif d'un cultivateur qui, à la barrière des billets, l'avait bousculée avec deux lourds paquets noués dans des mouchoirs bleus, lui rendit pourtant, dans son désespoir, un peu de confiance. Malgré ses traits convulsés, ses yeux rouges, elle était donc encore jolie.
Le roulement du train berça sa douleur. Le coup avait été inattendu, trop rude. Elle ne souffrait pas dans son amour, — en avait-elle eu jamais? — mais dans son amour-propre, dans tous les instincts crédules, les goûts médiocres qui lui faisaient une âme veule et douce. Elle avait eu de bonnes heures. Elle en était bien punie. Pourquoi?
Que pouvait-on lui reprocher, sinon d'avoir été complaisante et tendre? Elle avait une sensation d'écrasement, le corps las, l'âme broyée par une injustice atroce. Elle ne comprenait pas. Les hommes étaient-ils donc ainsi? Pouvait-on avoir deux visages, devenir si différenj, l'opposé de soimême? Tant d'abjection, de mensonge, était-ce la vie?... Aux durs cahots du wagon, elle sursautait, molle. Et sa révolte oscillait, en une acceptation amère et résignée.
PROSTITUÉE m
Les paysages se précisèrent. Ils se levaient dans sa mémoire avant que le train les atteignît; on dépassait Moret, Sorques et sa cheminée d'usine» Montigny au pied des bois... Enfin, le quai d'Avaize!...
Le chef de gare était debout, son sifflet aux lèvres, devant le massif de géraniums. En répondant au salut surpris de la casquette blanche, elle revit le Frisé, elle entendit son : « Quand tu reviendras... » Et elle rougit, prête à pleurer, sous le cUn d'œil de côté :« Ehl eh! on s'est arrondie! » dont les employés la suivaient, en déchargeant sa malle.
— Je la ferai prendre.
Elle avait hâte d'être à la maison, terrée, cachée^ d'en avoir <ini avec les humihations du retouri Comment allaient-ils l'accueilUr tous... Et le père^ et la mère? Voudraient-ils seulement la recevoir?
Depuis deux ans, — son entrée à l'hôtel de la Passerelle, et les mauvais bruits qui avaient couru alors, après les séances de pose, chez Sarrat, — ils étaient fâchés. « Rose dépensait trop pour sa toilette, tournait mal... » Les vieux lui en voulaient à mort de ce que, petit à petit, plus rien de ses gages ne leur revînt. Pas une nouvelle, jamais de lettre.
Elle marchait vite, les épaules courbées, évitant les regards. Le plus pénible était de traverser, pour gagner le canal, la rue basse d'Avaize; il fallait passer devant la boutique d'Etienne.
Elle souhaita, de tout son cœur, qu'il fût absent. Elle faillit faire demi-tour, toute blanche, en l'apercevant, — sa blouse bleue, son crayon derrière l'oreille, — sur le seuil de l'épicerie. Il l'avait vue, stupéfait, et maintenant, insolent, il la regardait venir. Il triomphait à son tour, la narguait d'un regard méprisant, au-dessous de la taille. Pour venger son chagrin, l'abandon, il rentra comme elle passait, et détourné à demi, avec une mine de dégoût, il dit très haut :
— Ahl la salope!
A la maison, ce fut bien pis. La scène d'accueil et celles qui suivirent, chaque jour de la quinzaine que Rose vécut là, elle ne devait les oublier jamais. La mère avait refusé de la laisser entrer, l'avait accablée d'injures : « Traînée! chipie! Tu reviens maintenant que tu ne sais plus où coucher... T'as le ventre plein, n'est-ce pas? Eh ben, jeûne, à présent... C'est pas not'soupe qui t'engraissera. » Et, durement, elle avait refermé la porte, n'avait consenti à la rouvrir qu'à ces mots :
— J'ai de l'argent, je ne vous coûterai rien! Le père ne lui avait pas même adressé la parole,
indifférent à une destinée dont il s'était toujours désintéressé, et pour cause. Du moment que la Rose payait, ça pouvait aller encore. Et, paisible, il ouvrait, refermait les grandes portes de l'écluse, répondait de sa même face cuite, de son même impassible bonjour aux mariniers dont les bateaux attendaient, dans le bief, que le canal enflât.
baissât son niveau, aux gros bouillons de l'écume glauque. Ou bien, il binait son champ.
Rose s'était efforcée d'occuper ses journées à gratter la terre, à porter, un bras étendu, les lourds arrosoirs. Mais, à bout de souffle, elle se relevait, les mains au ventre, jambes coupées. Elle posait le faix ruisselant, s'épongeait le front. Elle n'était pas faite pour ces rudes tâches.
Elle passait aussi des heures assise au bord de Teau. Une rampe de pierre plongeait à pic, les roseaux frôlaient, de leurs lames coupantes, la semelle de ses pantoufles. Elle regardait venir les vieux chevaux arc-boutés, le long du chemin de halage. La corde se tendait, retombait à l'eau, avec un bruit mouillé. Parfois c'étaient des hommes qui tiraient. Ils avaient le torse à demi nu, bronzé d'une crasse rousse, des souHers crevés et de vieux pantalons de velours, avec des pièces en damier. Ils essuyaient leur visage en sueur, hérissé de barbe, et jetaient en passant un bonjour galant, une plaisanterie grasse.
L'enfant? Rose n'y pensait que lorsqu'il se rappelait à elle, d'un mouvement léger, d'un coup sourd. Elle ne pouvait croire que le père, au dernier moment, ne reparût pas, ne lui prêtât pas aide. Ensuite, on verrait bien, tout s'arrangerait... Elle se sentait, — à mesure qu'elle reprenait des forces, redevenait belle, — si peu fautive, qu'elle s'étonna du silence du Frisé. Elle lui fit dire qu'elle voulait le voir. Elle alla, la nuit tombée, à sa rencontre, à
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mi-chemin de la grande ferme où il vivait avec ses parents. Elle ne comprit pas sa réserve maussade. Le Frisé ne restait que cinq minutes, lâchait à peine quelques paroles. Bien sûr, il n'était plus question maintenant de l'épousaille, — a avec ça comme dotl » — et pour la bagatelle... merci des restes!
Sarrat que, par sympathie, et sans arrièrepensée, elle avait aussi été visiter, s'était retranché derrière quelques phrases banales, un compliment gêné... Hum! Ce n'était pas lé moment de pousser sa pointe. Il ne voulait être mêlé en rien à cette affaire-là... Doucement, il la dirigeait vers la porte, non sans s'assurer, comme par mégarde, que certaines parties charnues n'avaient rien perdu de leur élasticité... Allons! De la prudence; après, on pourrait voir!
Les défections de ces amitiés sur lesquelles elle croyait pouvoir compter, mais surtout l'âpreté sordide des siens, achevaient, avec le vide lamentable des journées, de dégoûter Rose. C'étaient, entre elle et sa mère, de continuelles et ignobles scènes. Celle-ci, voyant qu'en dehors du prix fixé pour la pension, elle ne tirerait rien de plus, n'entamerait pas les économies, d'ailleurs maigres, de sa fille, la réduisait au strict, une pâtée pour chiens, assaisonnée d'injures. « Et si tu n'es pas contente, file! »
Si bien qu'au bout de la semaine — sa malle brouettée à la gare par le père, moyennant vingt
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L'embonpoint exagéré de Rose lui fil fronoer le sourcil :
— Vous vous placerez difficilement, ma petite! Vous n'êtes utilisable qu'un ou deux mois à peine... Et courageuse? pas trop, hein?.. Voyons, qu*est-ce que vous savez faire?
Elle avait une moue dégoûtée : les domestiques^ à présent, ne savaient et ne voulaient phis rien faire! C'était la plaie! Pourtant, quand on désire être domestique!...
Elle faisait noter sur un grand registre : nom, aptitudes, adresse... Pas d'adresse? Comment voulez-vous?... En vain, Rose expliquait... Mme Durois, impertinente, coupait court. Et d*un ton de grande dame :
— Vous vous trompez de maison, mailomoiselle !