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BANQUE DU PEUPLE ET PROJET D'EXPOSITION PERPÉTUELLE

(3i janvier 1849 - 25 décembre 181;^)

Il faut détruire la royauté de l'or en faisant de chaque produit du travail une monnaie courante...

Lé dernier mot du Socialism-B et de la Politique, i c'est la Liberté !

L'idée de la Banque du Peuple, c'est la liberté composée à la place de la liberté simple...

(Carnet 7, p, 179, novembre 1849.)

Le 2 6 février 1848, Proudhon ajoutait en post-scriptum à sa lettre à M. Maurice :

Quatre citoyens, armés dé leur fusil, sortent à l'instant de ma chambre. Ils viennent de me demander quand je compté publier lé volume que j'ai promis depuis un an. Ils en ont besoin. Comme je vous l'ai dit, la République n'a pas d'idées. On le dit en haut, on s'en aperçoit en bas. Si j'écrivais comme M. de Lamartine, je serais dans un mois le premier homme de France...

Ce livre, Proudhon y pensait depuis octobre 1843, et la résolution des contradictions économiques que ce livre devait exposer, cette solution du problème social, il l'avait déjà promise, en octobre 1846, lors de la publication du Système des Contradictions économiques ou Philosophie de la Misère.

Le 24 octobre 1843, Proudhon écrivait déjà à Bergmann : « Je vais montrer que toutes les données de l'Economie politique, de la Législation, de la Morale et du Gouvernement sont essentiellement contradictoires... Je donnerai en même temps la théorie et l'exemple des résolutions synthétiques de toutes les contradictions... »

Et, en octobre 1846, il écrivait dans la conclusion de la Philosophie dé la Misère : « La vérité sociale ne peut se trouver ni dans l'utopie ni dans la routine... pour arriver à l'organisation définitive qui paraît être la destinée de notre espèce sur le globe, il ne reste plus qu'à faire l'équation générale de toutes nos contradictions. Mais quelle sera la formule dei cette équation. Déjà, il nous est permis de l'entrevoir : ce doit être une loi d'échange, une théorie de la mutualité, im système de garanties... une société... qui abolisse la servitude des machines, et prévienne les crises dès leur apparition; qui fasse de la concurrence un bénéficei et du monopole un

gage de sécurité pour tous... qui, par la sincérité de l'échange, crée une véritable solidarité entre leis peuples; qui, sans interdire l'initiative individuelle, sans prohiber l'épargne domestique, ramène incessamment à la société les richesses que l'appropriation en détourne; qui, par ce mouvement de sortie et de rentrée des capitaux, assure l'égalité politique et industrielle des citoyens, et par un vaste système d'éducation, procure, en élevant toujours leur niveau, l'égalité des fonctions et l'équivalence des aptitudes; qui, par la justice, le bien-être et la vertu, renouvelle la conscience humaine... ».

C'est le vaste programme que Proudhon, en 1846, esquissait en conclusion des contradictions économiques — programme, on le remarquera, dont fait partie, comme presque toujours, un vaste système d'éducation et dont une des pièces essentielles est la justice. Sommé de s'expliquer, le 26 février 1848, Proudhon va meûtre au point l'invention sociale qui permettrait de de réaliser. Au post-scriptum de la lettre à M. Maurice, Proudhon ajoute : « Ne parlez pas de ceci; on croirait que je veux jouer au personnage. Vous savez au contraire que mon tempérament est de me moquer un peu de tout, même de ce que je crois, et que cela fait le fond de ma conscience. J'ai recommandé aux citoyens d'appuyer le Gouvernement provisoire, en attendant que la République ait dit 6on dernier mot ».

Ce dernier mot — à ce moment de l'évolution de la pensée proudhonienne — était le socialisme de J'échange.

Sans indiquer dans une note cette visite des quatre hommes armés dans sa chambre, le 26 février, le Carnet 6, qui s'étend du I*' octobre 1847 au 15 août 1848, confirme qu'elle a eu lieu et il précise même les noms de ces quatre personnes sur la deuxième page de garde de ce carnet : Vaebenter, Debock, Nicolas et Joseph Mairet auxquels une cinquième personne €St jointe : Duchêne — c'est lui qui prend la parole afin de décider Proudhon à créer avec eux Le Représentant du Peuple : « Nous avons crédit chez le marchand de papier et chez l'imprimeur; chacun de nous fera de son mieux pour aider l'entreprise. Je serai directeur. Mes collègues, ici présents, sont compositeurs; ils se chargent de réunir l'équipe d'ouvriers nécessaire. Nous serons journalistes au besoin ».

Dans son Historique de la Société typographique du livre (Fédération du livre), Joseph Mairet raconte comment Vasbenter, Duchene, Debock, Nicolas Mairet et lui-même vinrent en armes trouver Proudhon :

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« Installé en sabots à sa table de travail, occupé comme Archlmède pendant le siège de Syracuse à chercher un point d'appui pour soulever le vieux monde... Proudhon demande à réfléchir; le titre du journal ne lui convenait pas; le peuple, disait-il, ne doit pas avoir de représentant; il doit s'affirmer lui-même; le titre devait être remplacé par un titre plus court et plus expressif : le Peuple^. »

Les 2 2 et 26 mars paraît, en deux livraisons, La Solution du Problème social, réclamée le 26 février par les quatre citoyens. Une seconde brochure était publiée le 31 mars : Organisation du Crédit et de la Circulation et Solution du Problème social.

Le 29 avril, Proudhon écrit dans Le Représentant du Peuple, La Réaction :

La question sociale est ajournée. Le 16 avril a mis au néant les candidatures socialistes. La cause du prolétariat, dénoncée avec tant d'éclat dans les barricadés de février, vient d'être perdue en première instance, dans lés élections d'avril. A l'enthousiasme du peuple a succédé la consternation : c'est la bourgeoisie qui réglera comme auparavant la condition des travailleurs... Tout le mal 'est venu de l' insuffisance du Luxembourg et de la faiblesse du ministère de l'Intérieur, nous le disons pour la dernière fois. Que MM. Blanc 'et Ledru-Rollin se pardonnent à eux-mêmes coinme nous leur pardonnons ! Ils ont laissé ruiner la France et vendre le prolétariat. Mais ils sont à bas : par conséquent, ils sont nôtres. Après la bataillé de Cannes, lorsque Varron eut perdu la dernière armée de la République, le Sénat lui vota des remerciements pour n'avoir pas désespéré de la patrie... Que MM. Blanc et Ledru-Rollin nous disent qu'ils ne désespèrent pas de l'émancipation du prolétariat, et nous sommes prêts à leur adresser nos félicitations fraternelles... Les démocrates de 1848 {ont fait) la République avec leurs souvenirs parlementaires. Je n'accuse ni leur patriotisme, ni leur bonne volonté, ni leur désintéressement. Tout leur tort est dé n'être que des imitateurs; ils se sont crus des hommes d'Etat, parce qu'ils copiaient dés vieux modèles... Pour organiser l'avenir, règle générale et constatée par l'expérience, les réformateurs commencent donc toujours par regarder le passé...

Pour organiser l'avenir, il faut, pense Proudhon, regarder l'avenir, et non pas regarder le passé, comme l'ont fait les hommes du Gouvernement provisoire. « Ces républicains amateurs, ces gentilshommes de la démocratie qui avaient une telle inintelligence de la révolution, un tel effroi du peuple et qui ont fait appel à toutes les médiocrités du pays... Ils sont si petits, si

minces, si équivoques, qu'entre le despotisme et la République, l'œil le plus perçant ne les distingue pas. »

Aussi, le 4 mai, Proudhon, dans Le Représentant du Peuple, s'adresse-t-il directement aux Patriotes : Proudhon veut leur donner cet avertissement :

La Patrie est en danger ! Patriotes que la réaction irrité, voudriez-vous assassiner la patrie ? Voudriez-vous poignarder votre mère ?... C'est pourtant ce que vous allez faire, si vous recommencez les barricades. Encore soixante-dix jours d'immobilité, et c'en est fait de la République, c'en est fait du peuple... Ayez pitié de la France, ayez pitié du prolétariat, ayez pitié dé la bourgeoisie elle-même, dont vous né pouvez concevoir les tortures. Ne croyez-vous pas que c'est sa ruine qui la rend furieuse ? La ruine, la banqueroute, la hideuse banqueroute, et puis la honte, et puis la misère : voilà ce que la bourgeoisie exaspérée poursuit dans le sang du prolétariat... Tuer des hommes, est la pire méthode de combattre des principes. C'est par l'idée seulement que nous pouvons triompher de l'idée.

Or, justement, l'idée de la Révolution sociale existe. Et cette idée, les patriotes républicains ont les moyens de la réaliser : « Vous savez vous organiser pour le combat et vous ne savez pas vous organiser pour le travail — pour attaquer le privilège ».

Proudhon propose qu'un Comité provisoire soit institué pour l'organisation de l'échange, du crédit et de la circulation entre les travailleurs : « Que par les soins de ces comités (établis dans les principales villes de France), une représentation du prolétariat soit formée à Paris — iviperium in imperio — en face de la représentation bourgeoise et qu'une société nouvelle soit fondée au milieu de la société ancienne... Citoyens, la République est aux abois; le gouvernement ne peut rien pour vous. Mais vous pouvez tout pour vous-mêmes ».

Dans Lé Représentant du Peuple du ii mai, Proudhon revient à l'idée de la Banque d'échange; et les 31 mai, i^'' et 5 juin, Le Représentant du Peuple publie le Programme révolutionnaire adressé par Proudhon aux électeurs de la Seine qui vont l'envoyer siéger à l'Assemblée nationale. Ce programme trace les grandes lignes : « Le travail est suspendu, les ateliers sont fermés, les magasins sont pleins, le débouché n'appelle plus le produit, le capital fuit, le numéraire se cache, le commerce tombe... En un mot, la CIRCULATION est nulle. Voilà la crise... C'est que la circulation est gênée dans ses mouvemeaits. »

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Or, Ja circulation repose sur le numéraire, sur l'argent. L'argent est le roi des échanges, l'étalon du commerce, le type des valeurs. Les produits s'échangent contre les produits, dit la science économique. Les produits s'échangent contre l'argent, dit la routine. C'est-à-dire que l'argent est une entrave à la liberté des échanges, à la liberté du commerce et de l'industrie; et par luimême, comme organe superflu, comme fonction parasite, et par ce qu'il coûte, comme ime cause de déperdition. Donc, il faut se passer de l'argent, supprimer l'intérêt du capital circulant et détruire cette entrave à la circulation par la constitution d'une Banque d'échange. La formule de cette Banque est la généralisation de la lettre de change. La Banque d'échange ne peut exister que par la volonté de tous les citoyens et par le consentement mutuel de trente-cinq millions de citoyen;. Ce consentement, la propagande demandera beaucoup de temps pour le déterminer. Mais cette révolution, le gouvernement, en une semaine, peut la terminer; il dépend dd lui de prendre un certain nombre de mesures dont la première doit être de transformer par décret la Banque de France qui joindra à ses attributions celles de Banque d'Echange. Les négociants producteurs qui adhéreront aux statuts de la Banque d'Echange verront la commission d'escompte fixée pour eux provisoirement à i %; au contraire, pour tous les autres qui préféreront l'ancien mode de circulation sous la garantie du numéraire, l'escompte est fixé à 5 %. Ainsi les détenteurs de numéraire « garderont leurs écus; nous ne les leur prendrons pas, nous n'en voulons point; qu'ils en disposent à leur gré; qu'ils les vendent, les échangent, les fondent; personne n'y trouvera à redire... Mais, comme le commerce est libre, que la République ne reconnaît pas les droits féodaux, que la concurrence est le remède naturel au monopole », les capitalistes ne pourront pas trouver mauvais que les producteurs s'abstiennent de leur entremise. « Nous ne les empêchons pas d'exercer leur industrie; nous ne défendons pas le prêt à intérêt; nous ne supprimons pas l'usage de la monnaie; nous ne portons atteinte ni à la liberté, ni à la propriété. Nous demandons seulement que la concurrence soit ouverte entre le principe monarchique et individualiste représenté par la monnaie et le principe républicain mutuelliste représenté par la Banque d'Echange. Nous demandons que ceux qui ne veulent plus payer tribut aux capitalistes pour la circulation de leurs produits, ne soient pas forcés de le payer quand ils peuvent faire autrement. »

Ainsi, la concurrence des adhérents aux statuts de la Banque

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d'Echange doit réaliser la gratuité du crédit. L'organisation mutuèlliste de l'échange, de la circulation, du crédit, des ventes et des achats permet la suppression des taxes et des péages de toute nature qui grèvent la production « np&ttent l'interdit sur les marchandises et poussent irrésistiblement les producteurs, chacun suivant sa spécialité, vers une centralisation \anal:c%ue à oélle de l'Etat, mais dans laquelle personne n'obéit, ni ne dépend, et où tout le monde est libre et souverain ».

En outre, la gratuité de l'escompte amènera l'extinction des créances hypothécaires, la réduction progressive des loyers, fermages et salaires et finalement la liquidation des propriétés. Par le seul fait de l'affranchissement du commerce et de l'industrie, la société tout entière se trouvera substituée aux anciens détenteurs de capitaux et aux propriétaires.

Le 6 juin, sous le titre Adhésion à la Banque d'Echangé, Le Réprésentant du Peuple annonçait l'adhésion, au Projet de Constitution de la Banque de : Emile de Girardin, rédacteur en chef de La Presse, Victor Considérant, rédacteur en chef de La Démocratie pacifique; Frédéric Bastiat, rédacteur du Libre Echange; Le National; La France libre; L'Organisation du travail; La Commune de Paris; La Tribune nationale. Et, dans l'enthousiasme et les espérances qu'avaient suscitée en lui l'adhésion d'Emile de Girardin, Proudhon s'adressait à celui-ci afin de l'amener à mettre son génie publicitaire au service de la propagande en faveur de la Banque du Peuple, et à se servir de son influence pour soutenir la Banque d'Echange :

Vous êtes l'esprit le plus positif, lé plus pratique, le plus simplificateur, et par cela même le plus vaste de la presse parisienne; vous possédez à un degré supérieur la faculté essentielle de l'homme d'Etat, le bon sens. L'influence que vous exercez sur le public, à la campagne comme à la ville, dans l'atelier comme dans le salon^ est énorme. Aux qualités les plus éminentes dé l'esprit, vous joignez cet autre avantage, tant estimé de je ne sais quel diplomate^ vous êtes heureux. Tout-puissant sur l'opinion, comblé des faveurs de la fortune, que vous manque-t-il ? ... C'est ici, monsieur, que vous mé semblez avoir manqué d'intelligence et méconnu votre caractère. Il vous a manqué d'avoir conscience de votre mission; il vous manquxi d'être révolutionnaire.

Soyez révolutionnaire : c'est là votre vocation que vous vous obstinez à ne pas comprendre... Conspirez avec nous la démolition du Gouvernement, faites-vo-us révolutionnaire pour les ouvriers qui demandent du travail et à qui personne ne sait donner d'emploi;

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faites-vous révolutionnaire pour la transformation de l'Europe et du monde, et restez journaliste. Homme de spéculation, autant qu'homme d'action, vcus avez saisi d'un coup d'œil tout ce que renfermait de vérité économique et de puissance réformatrice l'idée d'une Banque d'Echange et vous vous y êtes spontanément associé. Pourquoi ne saisissez-vous pas ce levier, plus puissant mille fois que l'autorité d'un portefeuille soumis tour à tcur au con^ irôlè du maître -Et dès pasquinades des valets ? Quand vous lu voudrez, la Banque d'Echange existera, et quand nous aurons là Banque d'Echange, nous irons vite dans la voté d^ la Liberté et de l'Egalité...

[Conclusion :] Dites donc à cette classé moyenne, docile et timide, auprès dé laquelle vous avez tant de crédit, et prouvez-lui par votre initiative, que la Banque d'Echangé n'est pas une vaine utopie; qu'elle est l'expression, le résumé de la pratique de tous les siècles. Et la classe moyenne, délaissant la politique et les hommes d'Etat, suivra ceux qui lui parleront travail, échange, liberté et bon marché; la classe moyenne se remettant à travailler, achèvera la Révolution et se sauvera toute seule.

Lorsqu'il était convaincu de la valeur de son idée, Proudhon, comme tout inventeur passionné, avait la verve nécessaire pour lancer un papier de publicité; cette fois, quelles que fussent les qualités et l'influence d'Emile de Girardin, cette conversion de la classe moyenne que réclamait de lui Proudhon, dépassait peutêtre et son crédit et son talent.

Comme Emile de Girardin tout d'abord, Victor Considérant avait lui aussi donné son adhésion; et pourtant, ce n'était pas que Proudhon eût ménagé La Démocratie pacifique et son rédacteur en chef; le 23 mai, il écrivait : « La Démocratie pacifique a juré de faire manger du foin aux ouvriers... Les honnêtes gens qui subventionnent ce journal et qui le lisent s'imaginent qu'il a été créé... pour l'amélioration de la classé la plus nombreuse et la plus pauvre, pour l'émancipation du prolétariat. II n'en est rien. La Démo'cratie pacifique n'existe, ne vit que pour la défense, le développement et la consécration des idées civilisées, pour l'amélioration du sort des capitalistes et des propriétaires... La Démocratie pacifique débitant, sous le manteau de Fourier, les plus détestables drogues de l'économie politique; rivant lés chaînes du prolétariat en faisant mine de l'affranchir; conspirant, avec le capital et la propriété, l'éternelle exploitation du travailleur, c'est quelque chose qui ne se souffre plus, et qui doit soulever sous leur pierre les os du bon Fouriér. Pauvre vieux I Tu né l'eusses jamais cru que.

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sous la main de tes fidèles disciples, tes innocentes rêveries serviraient un jour de passeport à tout ce que la politique bavarde, la philanthropie hypocondre, l'économisme hâbleur, jongleur et voleur inventèrent jamais de plus fort pour l'oppression des humains, et la désharmonie des sociétés ! ».

La veille, lé 22 mai 1848. Victor Considérant ayant soutenu à ; la séance de l'Assemblée nationale une proposition de Banque hypothécaire et ayant revendiqué, au nom de l'Ecole, le bénéfice de ; cette idée, Proudhon compare à la Banque hypothécaire la Banque } d'Echangé et dévëloope lés principes de la comptabilité mutuel- | liste. La Banque d'Echange a posé comme axiomes de l'Econo- • mie sociale ces quatre propositions : }

1° Travailler, c'est produire de rien; •

2° Faire crédit, c'est faire échangé; i

3" Echanger, c'est capitaliser; 1

4° La consommation, c'est la commandite.

En partant de ces quatre axiomes, la société mutuélliste n'a pas de capital. Son objet est, non plus la production, mais l'échange. Elle n'implique aucune solidarité entre ses membres. Elle ne fait pas de bénéfices. La société mutuélliste n'a pas de capital, parce que, travailler pour elle, c'est produire de rien, et que tout consommateur, par sa commande, est commanditaire. Au lieu de la production en commun, cette société a pour objet la mutualité des services.

La société mutuélliste est universelle dans sa tendance. Toutes les industries pouvaient être considérées comme des démembrements les unes des autres; la même mutualité qui existe entre les co-producteurs d'un objet spécial existe entre toutes les fonctions industrielles.

La société mutuélliste n'entraîne pas de solidarité entre ses membres. Contre les accidents provenant de forcé majeure, elle est protégée par un régime d'assurances générales. Elle n'a pas de capital et ne fait pas dé bénéfices parce que lé travail produit tout de rien. Ainsi, production sans capital, échange sans bénéfice, voilà les deux termes entre lesquels se meut l'économie sociale. Ces deux négations se balancent elles-mêmes. La première indique lé débit du travailleur vis-à-vis de lui-même; la seconde, le crédit. Là est le principe de la comptabilité mutuélliste. La Banque d'Echangé ouvre ses écritures par quel compté ? Compté de canital ? Compte de matériel ? Caisse ? Marchandises générales ou Profits et Pertes ? Non. La Banque d'Echange ouvre ses comptes par la catégorie dé traites et remises. Aussitôt entrée en fonc-

tîon, la Banque est saisie, par la commandite universelle, du travail spécial de Ta circulation. Elle reçoit des uns. fournit aux autres. Elle retient à chaque nésocîatîon le prix de son travail. Elle se produit à elle-même salaire, capital et bénéfice — trois termes devenus identiques. Plus elle fait d'opérations, plus elle réalise d'émoHiment=. Et. comme travailler beaucoup est synonyme encore de travailler au meilleur marché possible, plus la Banque d'Echange réduit ses escomptes, plus elle-même et les autres associés s'enrichissent.

En sommé, le seul fait de l'inausuration du Drincînê mutuelliste intervertit les rapports du travail et du capital; le? principes du commerce sont renversés, la comptabilité réformée, la propriété révolutionnée et le droit reconstitué sur imë base régulière. Et. en quelaues brèves formule?. Proudhon résume dan? Le Représentant du Peuple, cette révolution par le socialisme de l'échange: Qu'est-ce que le capita^i=:te ? Tou'. Que doit-il être? Rien. Qu'est-ce que le producteur ? Rien. Que doit-il être ? Tout.

En 1848 et 1849, avaient paru lé Résumé dé la Question sociale et La Banaue du Peuple, suivie du Rapport de la Commission des délégués du Luxembourg.

En novembre 1848. paraît lé Résumé de la question sociale (Banque d'échange), précédé d'une préface par Alfred Darimon. Darimon rappelle ce que Proudhon avait dit de la théorie dé la mutualité, c'est-à-dire de l'échange en nature, dont la forme la plus simple est le prêt de consommation : « Cette théorie est, au point de vue de l'être collectif, la synthèse de deux idée? de propriété et de communauté, svnthèse aussi ancienne que les éléments qui la constituent puisqu'elle n'est autre chose que le retour dé la société à ?a pratique primitive à travers un dédale d'inventions et dé systèmes, le résultat d'une méditation de six mille ans sur cette proposition fondamentale : A égale A. Tout se prépare pour une restauration solennelle: tout annonce que le règne de la fiction est passé et que la société va rentrer dans la sincérité de sa nature ».

Alfred Darimon avait réuni dans cette brochure, les articles qui avaient paru dans Le Représentant du Peuple; dans sa préface, il rattache le socialisme dé l'échange à l'idée générale de 'a révolution de février et aux différentes formule? qu'elle avait prises : organisation du travail, émancipation du prolétariat, abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme et droit au travail :

Toutes ces dénominations signifiant une seule et même chose;

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que le règne du monopole et du parasitisme est fini, et que nul à l'avenir ne pourra vivre que des fruits de son travail.

Et il aurait pu citer cette autre phrase des Contradictions économiques : « Quel spectacle que cette lutte incessante du travail et du privilège, le premier créant tout de rien; et l'autre arrivant toujours pour dévorer ce qu'il n'a pas produit. C'est que la destinée de l'homme est une marche continue. // faut qu'il travaille ».

Cette brochure, parue en novembre 1848, avait été suivie de la fondation et de l'organisation de la Banque du Peuple; l'acte constitutif de la banque est signé le 31 janvier 1849. Le 15 février 1849, Proudhon annonce à Maurice que la nouvelle banque vient de commencer ses opérations, en recueillant les souscriptions et adhésions. Trois Francs-Comtois, compatriotes de Proudhon, Guillemin, Mathey et Prével la dirigent. En mêmei temps, Proudhon écrit qu'il a ses procès politiques « au nombre de cinq ou six » et qu'il ira devant la Cour d'assises dans trois semaines, « s'abonnant par avance pour six mois de prison, mais si cela va à deux ans, préférant s'expatrier... Au milieu de tout cela, je pense fréquemment à mes amis; maie il faut qu'ils me permettent de ne pas leur écrire. Je voudrais bien prendre un congé, aller faire un tour à Granville et prendre l'air sur l'île des Moineaux, puis manger votre soupe. Mais quoi ? Si le jury m'envoie en prison ! ».

De Belgique, le 8 mars 1849, il écrit à Guillemin, un des directeurs de la Banque du Peuple, que la société ne pouvant être constituée que lorsque l'état des versements aurait atteint cinquante mille francs, il n'est pas besoin de convoquer les actionnaires pour en opérer la liquidation. Il lui demande donc d'arrêter immédiatement les souscriptions et adhésions, payer les appointements, rembourser les actions, et convoquer par la voie du Peuple, les adhérents aux statuts afin de leur donner lecture du rapport sur les premières opérations de la Banque du Peuple.

Proudhon écrit à Guillemin qu'il croit qu'il ne peut diriger du fond de l'exil ou d'un cachot « la chose du monde qui exige peut-être le plus de liberté : une banque ». Sur quel mécanisme était fondé le système d'échange de Proudhon et la Banque du Peuple ? Cette institution a fait l'objet de nombreuses études, dont la plus pénétrante, celle de Marc Aucuy, garde aujourd'hui toute sa valeur.

En présence de la crise financière et bancaire qui avait commencé en 1847, 1^ gouvernement provisoire se trouvait fort embar-

rassé; dan? son Histoire de la Révolution dé 1848, Garnier-Pasjès raconte que les plans, les projets, les invention?, les perfectionnements arrivaient chaque matin au ministère; les' journaux et les clubs discutaient les solutions proposées. L'organisation du crédit proposée par Proudhon et ses projets de 1848 lui ont été inspirés par les circonstances. La solution du problème social, telle qu'il la conçoit alors, lui semble permettre de concilier sa passion de la liberté et sa passion de la justice. Dans VOrganisation du crédit et de la circulation, Proudhon propose cette formule lapidaire : // faut détruire la royauté dé Vor en faisant de chaque produit du travail une monnaie courante.

La Banque du Peuple du 31 janvier 1840 n'a pour objet d'éliminer les métaux précieux que comme intermédiaire des échanges, et non de supprimer l'usage du métal dans les évaluations, c'esià-dire dans sa fonction d'étalon.

La Banque d'échange fonctionne en dehors dé tout contrôle d'Etat; elle est administrée par des représentants de ses membres; elle est constituée par adhésion aux statuts, par libre contrat.

La banque reçoit de ses membres la mission d'escompte. Lorsque la banque escompte, elle remet un bon d'échange qui correspond à l'inscription d'actif. Ce bon passe à un nouveau titulaire en échange d'un produit. Le compte de crédit se vire de lui-même par simple remise du titre : « Le billet d'échange offre, comme la monnaie, l'avantage d'être un compte tout viré ».

L'escompte de la banque se fait au tarif de i % (art. 23), représentant simplement les frais de fonctionnement. Il n'est prélevé aucune prime de risques comme mesure de précaution contre la fraude.

La banque monétisé les produits seulement et seulement les produits promis et acceptés à un prix déterminé.

En réalité, le système de la banque monétisé tout l'avoir individuel. Marc Aucuy a attiré l'attention sur ce fait qui lui paraît rapprocher le système de Proudhon du comptabilisme social.

La banque, en effet, peut acheter (à deux tiers ou à quatre cinquièmes du prix de revient) les marchandises des sociétaires et les leur consigne par un acte de dépôt privilégié. Si la banque n'achète ces produits que pour une portion de leur valeur, c'est afin de se couvrir contre les risques éventuels d'une baisse de cette valeur. Mais la banque s'interdit des bénéfices sur la valeur ultérieure de ces produits consignés.

La banque monétisé les immeubles comme les objets mobiliers, et dé la même façon pour une partie de leur valeur. Si le pro-

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priétaîre. à l'échéance du t^rme, ne rembourse pas, la banque prendra livraison de la propriété et pourvoira à ?on exploitation.

Enfin, la banque fait dés avances sur garantie personnelle : crédits à découvert sur caution. Ce sont les articles -^7 et :^8 dés statuts oui donnent à la banque l'autorisation d'ouvrir des crédits à découvert en exisjeant pour unique garantie la présentation de deux ou plusieurs cautions suivant aue la banane le juse prudent et utile. Lés cautions sont solidaires: mai? la banque s'interdit de traiter avec elles autrement au'à l'amiable, au cas de non-paiement de la part du sociétaire crédité.

Ce n'est pas le lieu ici de reprendre les critiques qui ont été faîte?, à cette nr'^mîère forme du système socialiste d'écbanee et aux projets de Proudhon en 1848 et 1840 : défaut d'équilibre entre la nroduction et la ron«;ommatîon. vice d'inflation, erreurs d'évaluation, risques de dépréciation, etc.

Le Ppni)lp avant dîsnaru à la suite des événements du i-^ iuin iSaq. ses rédacteurs fondent en septembre La Voix du Peuplé, dont le numéro spécimen paraît lé 25 septembre. De Sainte- Pélagie, le -^o septembre. Proudhon leur adresse une déclaration :

La prhon n'eut i)as un lieu favorable aux luttes de la libre pen^ sée T.t à VaccomUissèment du devoir civiauê : ne pouvant faire ce que iê veux, je ferai ce Que ]e Puis. Un journalisfê en prison est un ai^le auauel on a coupé les ailes : i*ès-f)he aue Vindul^ènce de vos lecteurs mê tiendra ccmMe de ma faiblesse, et que lé Pouvoir, m.al^ré toute sa susceptibilité à mon é^ard, rendra lui-même justice h la lovauté de mes sentiments...

... Le Peuple fut un journal de combat; il fit son devoir en brave. Le Peuplé ! — La Voix du Peuple s-era un journal de discussion, vous n'en ferez pas. auoiau'il arrive, un journal de vengeance... La République est en travail. Vépous" ovtratiée du peuple de février a conçu dans le san?! et les larmes; elle porte dans ses flancs les libertés du monde. C'est Isis, aux lon^s voiles de deuil, qui vd donner lé jour au soleil. Ne faisons pas subir encore à cette mère désolée l'opération césarienne.

Le 20 octobre 1840, Proudhon écrit h Maurice :

La Voix du Peuple va piano, piano. J'ai des idées si grosses à faire passer au'il me faut un excès de Prudence. Les uns disent que je me modifié, les outrés que je suis vendu, ceux-ci aue i'ai peur, ceux-là nue la prison me tue. Je ne suis i)as fâché de tous ces cancans; j'ai appris à spéculer sur 1rs canards comme suf autre chose.

Le fait est que, comme je veux aller haut et loin, et comme je

n'ai pas envié dé manquer mon coup, je suis obligé de me faire aussi piaf, aussi bénin que Le Siècle. Mais, croyez-moi, dans six mois, dans un an si je ne me trompe fort, ou bien on parlera de moi en Europe plus qu'on n'a fait en France l'année dernière; peut-être mèm'e le brouhaha commencer a-t-il avec l'apparition de mes Confessions (annoncée peu de jours après au docteur Maguet, lë 30 octobre 1849).

La Voix du Peuple devait paraître jusqu'en mai 1850. La principale contribution de Proudhon à ce journal fut les lettres de lui qui se joignent à celles de François Chevé, de Bastiat; cette polémique entre Proudhon et Bastiat sur la Gratuité du crédit a été publiée en un petit volume chez Guillaumin en 1850, au prix d'un franc cinquante. La première lettre du 22 octobre 1849 ^t de François Chevé, un des rédacteurs de L'Atelier, auteur de Catholicisme 'et Démocratie ou le Règne du Christ (1842), et qui défend dans Le Socialiste les idées du socialisme de l'échange. Les autres lettres qui sont publiées du 12 novembre 1849 au 7 mars 1850 sont alternativement de Bastiat et de Proudhon.

Proudhon entretenait des relations cordiales avec le prince Jérôme-Napoléon, et on lui a même reproché d'être allé au Palais- Royal. On trouve dans sa correspondance deux lettres au prince Napoléon, du 7 janvier et du 7 septembre 1852, qui rendent très nette la position de Proudhon à l'égard du prince : l'attitude de parfaite indépendance qu'il a toujours maintenue vis-à-vis de lui.

■Mme Madier-Montjau était venue voir Proudhon afin de lui demander s'il était vrai qu'il allât au Palais-Royal. Proudhon lut dans son regard et sa contenance l'intention qui lui faisait poser cettd question. Aussi, le 14 mars 1856, écrira-t-il à Madier-Montjau afin de préciser son attitude : « Je vais au Palais-Royal : oui, quelquefois, dix à douze fois depuis quatre ans. Est-ce que je trahis la démocratie qui m'a voué sa haine, est-ce que je la compromets ou la déshonore ? Je ne vais pas aux Tuileries ; peut-être parce que je n'y suis point appelé... A mes yeux, le socialisme, c'est la révolution. De cette révolution, je me trouve être, comme en juin 1848, la première sentinelle, et je n'ai pas de caporal qui me donne la consigne. Je fais donc ce que bon

i88 PROUDHON

me semble ; je vois qui je veux, depuis lei prince Napoléoni jusqu'à Ferron. Quand je dis je vois, il faut s'entendre. Je ne recule devajî't aucune entrevue, voilà tout. Je n'ai pas la faculté de me' poser en familier du Palais-Royal, et n'ai pu encore, malgré mon envie, m'habituer à dire correctement Monseigneur ou Votre Altesse. Quand il m'arrive, ce qui est fort rare', de me rencontrer avec notre ancien collègue, c'est qu'il' m'a prié lui-même de l'alléir voir, ou que j'ai eu besoin d'audience. Et si vous vouleiz en savoir davantage, je vous dirai que l'objet de ces visites, quand ce: n'est pas le désir du patron qui aime parfois à m'entendre, est une demande de mise en liberté ou autre analogue... Ai-je besoin de vous dire que je suis encore à solliciteir pour moi-même quelque chose ? Je suis le seul homme à qui je défende de rien accepter... Oui, je vois Napoléon parce que je juge cela utile à mes desseins. Sous quelques rapports, je suis son obligé ; ce qu'il a fait pour les miehs, je le répute fait à moi-même, et toute politesse mérite reconnaissance. Sous d'autres rapports, non moins dégagés de tout motif d'intérêt, le prince a reçu de moi quelque bon office. J'ai cet orgueil de faire quelquefois plaisir à plus puissant que moi... J'ai voulu voir Napoléon surtout pour qu'il fût dit que je suis libre de mes mouvements, affranchi de tout respect humain, sans lien avec lès partis dont la haine m'est également acquise ; pour que ceux qui me connaissent comprissent bien que, dans mon opinion, empire, légitimité, quasi-légitimité, fusion, jacobinisme, république modérée, Eglise, université, magistrature et milice, tout cela est égal. C'est toujours la négation de la liberté et de la justice, c'est toujours l'ennemi. »

Le 27 juin 1849, Proudhon avait signé, avec Darimon et Charles Edmond, une lettre adressée au prince Napoléon : il signalait à la clémence impériale le chimiste Tessié du Motay qui, impliqué dans l'affaire du 13 juin 184Q, avait été condamné par contumace à la déportation. Lé prince Napoléon était intervenu et, le 7 janvier, il écrit à Proudhon qu'il a obtenu gain de cause. Cette démarché est le premier contact entre Proudhon et te prince Napoléon. Proudhon entre en relations avec lui. C'est à Jérôme désormais que pense Proudhon pour reprendre son projet : faire de l'Empereur un agent de la révolution.

Proudhon et le prince Napoléon avaient siégé tous deux à la Constituante : leur tempérament passionné les rapproche. Le prince Napoléon est possédé par une singulière violence; Maupas, qui ne lui est pas hostile, a tracé dé lui ce portrait :

« Le prince Napoléon portait sur son visage une ressemblance

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frappante avec cette tête superbe du chef de sa race... Il avait le don d'être, selon les circonstances, ce qu'il lui plaisait d'être : fier, hautain même, alors qu'il le croyait utile; enjoué et séduisant quand il s'abandonnait à la familiarité; véhément ou durement dédaigneux, selon qu'était son interlocuteur quand il avait à s'en plaindre, et pour tout dire, terrible en ses emportements quand il se sentait froissé dans ses préférences, dans ses principes ou dans son amour-propre surtout... D'ordinaire, son humeur était sombre. Il était facile de voir que son orgueil souffrait de la situation nécessairement secondaire qu'il avait... Il se croyait de hautes aptitudes; il se faisait l'illusion qu'en ses mains la France eût trouvé des destinées plus prospères, plus brillantes encore qu'elle ne les avaient eues au début de l'empire; il eût voulu les lui donner, non pas seulement à l'aide d'une sage liberté, mais par toutes les libertés imaginables » (Maupas : Mémoires sur le Second Empiré, tome II, pp. 120-122).

Le prince Jérôme professe ouvertement des opinions démocratiques et antireligieuses. Proudhon, comme lui, déteste les partisans de l'ancien régime. Cette haine commune leur sert de trait d'union.

Dans son livre De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, Proudhon raconte une visite qu'il fit le 6 janvier 1853 à M. de Persigny pour l'entretenir du chemin de fer de Besançon à Mulhouse; il voulait obtenir cette concession pour un de ses amis, jadis conspirateur politique et prisonnier d'Etat. Cette visite ayant échoué, Proudhon, qui songeait depuis un certain temps déjà au prince Napoléon, s'adresse à lui. Le lendemain 7, il lui écrit pour le remercier de son intervention à l'égard de Tessié du Mothay et pour lui parler de la concession du chemin de fer de Besançon à Mulhouse. Mais cette lettre est plus qu'une lettre de remerciement. Arthur Desjardins a même voulu voir en elle le « programme d'un empire révolutiormaire jéromiste ». Le même auteur ajoute que Proudhon fut « dans cette phrase de sa vie, non seulement le correspondant, mais l'obligé du prince Napoléon ».

L'attitude de Proudhon ne justifie pas cette appréciation, Proudhon reste vis-à-vis du prince Napoléon ce qu'il est vis-à-vis de tous, d'une indépendance absolue. Le prince Jérôme veut lui faire accepter une partie de l'indemnité de quarante mille francs que Pereire offre à son ami Huber en compensation de la concession dont ce dernier n'a pas bénéficié. Proudhon refuse tout argent et, le 7 septembre 1853, il écrit au prince Napoléon pour expliquer les raisons de ce refus :

iQO PROUDHON

Charles-Edmond me fait obs'erver que, par une délicatesse digne de votre cœur, vous regardez cette indemnité comme une sorte de satisfaction envers vous pour la peine que vous avez prise dans cette affairé qui, en définitive, s'est terminée, du moins au point de vue financier, d'une façon avantageuse au gouvernement.

Mais Proudhon persiste dans sa résolution de ne point accepter la moindre somme :

Je ne joue pas, croyez-lé bien, à l'homme vertueux et incorrup' tible. Je n'aime pas la vertu de théâtre et n'estimé en toutes choses que ce qui est naturel et modeste... Disons toute la vérité : je sais. Prince, que la franchise ne vous déplaît pas. M. Péreire est le représentant et lé chef du principe saint-simonien de féodalité industrielle qui régit 'cn ce moment notre économie nationale, principe que je regarde comme antidémocratique et antilibéral, comme aussi funeste à l'émancipation populaire qu'il peut le devenir au pouvoir même de l'Empereur. Mon devoir, ma destinée, est de combattre en tout et partout ce système, il serait étrange, digne d'un chevalier d'industrie, que je reçusse une gratification de l'ennemi.

Si Proudhon persiste à aller de temps à autre au Palais-Royal, c'est d'abord parce qu'il voit dans ces visites une affirmation de son indépendance vis-à-vis du gouvernement impérial. Il écrit, le 20 octobre 1853, au ministre de l'Intérieur, pour protester contre l'interdit qui le frappe depuis deux ans comme journaliste et publiciste : ne refuse-t-on pas systématiquement l'autorieation à La Revue du Peuple qu'il veut fonder ? Sans doute lui reprochet-on ses visites au prince Napoléon et craint-on qu'il n'appuie !a politique du prince notoirement opposée à celle de l'empereur.

Proudhon brave non seulement le pouvoir impérial, mais encore les républicains démocrates. C'est à ces derniers qu'il impute les défaites de 48, 49, 50 et la réussite du deux décembre. Proudhon se plaît à provoquer son ami Madier-Montjau : « Rabâchez, lui écrit-il le i" janvier 1853, toutes ces vieilles antiennes du jacobinisme, rengorgez-vous dans votre orgueil de sectaires. Pour moi, je vous déclare que vous ne méritez tous que la servitude et la honte ».

Lorsqu'on sait que la tyrannie des partis et des coteries poli* tiques a le plus souvent pour résultat de rendre les hommes lâches, de les amener à redouter leur ombre même, on admire la franchise avec laquelle Proudhon, allant jusqu'au bout de ses pensées, refuse d'accepter tout contrôle extérieur sur ses gestes et sur son attitude.

BANQUE DU PEUPLE iQi

De 1853 à 1856, Proudhon est allé de dix à douze fois au Palais-Royal. Le 7 janvier 1853, il écrit au prince Napoléon :

Vous méritez la haine, non seulement de toute l'aristocratie non ralliée, mais dé celle qui feint de l'être et qui repousse en vous, avec la tendance révolutionnaire, la perpétuité de la famille Bonaparte...

Cette communauté d'intérêts qui unit en ce moment votre destinée à celle de la révolution est mon excus'e; qu'elle serve de passeport à la présente.

C'est à la suite de cette lettre qu'il fait la première visite à Plomplon. Quelles impressions garde-t-il de cette rencontre ? Le 13 janvier 1853, il écrit à Mathey :

J'ai eu l'occasion dé voir le prince Napoléon, fils de Jérôme, héritier présomptif. Il partage toutes ces idées {pessimistes) sur la conspiration, avouée ou spontanée, qui éclate autour de l'empereur...

L.-N. est allé beaucoup trop loin dans la réaction; il ne peut plus revenir, et cela le rend odieux et illogique tout à la fois. A l'intérieur, son impuissance à satisfaire tous lés égoïsmes nt tardera pas à éclater. Au dehors, la position n'est pas tenablé.

Le même jour, il écrit aussi à Marc Dufraisse :

Napoléon, l'héritier présomptif {que j'ai vu récemment), est sans crédit. Il comprend le péril, il lé proclame, il n'y peut rien. L'empereur s'amuse et s'obstine.

Entre février et juillet 1854, au milieu des difficultés que la guerre de Crimée a fait surgir, Proudhon paraît convaincu que les événements vont contraindre Napoléon III à abdiquer en faveur de Jérôme. Il écrit le 26 février à Charles-Edmond :

L'inclination de l'homme l'a emporté sur la raison dés choscs; Bonaparte a trahi son vrai principe; je le regarde comme perdu et déjà il faut qu'il se prépare à l'abdication.

Que l'empire finisse, que Napoléon III parte et qu'avec son cousin, à qui il laissera légalement son pouvoir, recommence l'ère républicaine par et grâce à l'abdication...

La même idée apparaît dans la lettre dé Proudhon, le 9 juillet 1854, à Charles-Edmond :

Rappélez-vous ma dernière lettre, cette lettre épouvantée où je vous priais de faire dire au prince qu'il fallait, à peine de ruine et d'infamie, forcer Napoléon III d'abdiquer.

Le 25 février 1855, Proudhon écrit à Mathey :

Le prince est tombé en disgrâce vis-à-vis du cousin, plus encore gué vis-à-vis du public, il €st sans pouvoir, sans influence, traité

ig^ PROÛDHON

en excommunié et en lépreux. Le vulgaire accuse sa bravoufe, ce qui est réellement une injustice. Le gouvernement lui en veut de son opposition perpétuelle, acre et trop sincère...

Mais cette opposition et cette disgrâce ne sont pas faites pour déplaire à Proudhon. Tout au contraire. Dans cette lettre à Mathëy, Proudhon maintient sa double position et son double jugement à l'égard de Napoléon III et à l'égard du prince Napoléon. Aussi écrit-il au prince Napoléon pour lui offrir son ouvrage sur les Réjor^nés à opérer dans l'exploitation des chemins de jet.

Proudhon considère le prince Napoléon comme supérieur à son cousin; il n'en juge pas moins très librement les libelles d'esprit et d'allure « jéromiôtes ». Dans le courant de 1855 paraît une brochure signée mystérieusement : Un officier général. Proudhon se défendit d'ailleurs de l'avoir rédigée. Proudhon se montre sévère pour cette brochure et se dresse contre ces bonapartistes qui « avaient rêvé de marier (le premier Empire) avec la démocratie, en lui donnant la révolution, même sociale, pour marraine ». Dans la pensée de Proudhon, tout accord du régime militaire avec la liberté est impossible.

Napoléon III redoute son cousin, sans doute parce qu'il le craint, veut avoir l'air de lui octroyer des faveurs ; il le nomme président de la commission centrale de l'Exposition universelle qui doit s'ouvrir à Paris le i^' mai 1855. C'est à ce titre que Proudhon adresse son projet d'exposition perpétuelle au prince Napoléon.

De cette Exposition universelle, Proudhon voit tout d'abord le côté factice. Et il écrit à Maurice le 27 mars 1855 :

Nous sommes forts en France peur les expositions. Nous aimons la montre, l'étalage, les manifestations démonstratives et l€s parad'cs. Le boutiquier aux abois attend avec anxiété ce jour tant annoncé, chacun s'apprête et s'endimanche pour l'Exposition. Déjà les mécontents pullulent. Nous exerçons si généreusement l'hospitalité que nous donnons les plus belles places aux exposants étrangers et qu'il n'en reste plus pour les nationaux. Ce n'est pas tout à fait ainsi qu'en usent les .Anglais; mais les Anglais sont dé vils marchands et nous sommes une nation chevaleresque et artiste. Puis, il >> a les amis de la maison qu'on case le mrcux possible;

ceux-là installés, la multitude s'arrange, comme elle peut, dans les coins. Bon nombre de gens ont préjéré ne pas exposer du tout.

Cependant, Proudhon s'intéresse à l'Exposition universelle : elle peut être pour lui l'occasion de réaliser le crédit gratuit. L'empereur veut utiliser le Palais de l'Industrie pour quelque fondation d'utilité publique. Il a chargé le prince Napoléon de lui présenter une proposition dans ce sens; et le prince consulte entre autres Proudhon qui, dans son Projet d'Exposition perpétuelle, reprend en 1855 ses idées de 1848. Proudhon présente sous une forme nouvelle sa fameuse Banque d'échange. Il a précisé luimême, dans la Solution du problème social, ses théories sur l'échange :

... La société moderne est constituée sur lé fait général et prépondérant d'une circulation qui rend solidaires les unes des autres toutes les industries, toutes les fortunés... Le problème posé par la révolution de février est avant tout... un problème de circulation, de crédit, d'échange... La propriété sur laquelle l'antique société vivait est devenue une entrave à la circulation, un obstacle à la vie sociale. Cette entrave, cet obstacle doit disparaître... Au lieu de prendre la société par la tète, comme faisait M. Louis Blanc, ou par la basé, comme fait la propriété, il faut l'attaquer par son milieu; agir directem'ent, non point sur l'atelier, le travail, ce qui est agir toujours sur la liberté, qui est la chose du monde qui souffre le moins qu'on y touche; mais sur la circulation et les rapports d'échangé de manière à atteindre indirectement et par voie d'influence le travail et l'atelier.

Dans ses projets d'avril-mai 1848, Proudhon propose de supprimer le monopole monétaire de l'or et de l'argent, de « républicaniser le numéraire en faisant de chaque produit du travail une monnaie courante ». Il n'est pas question de modifier le régime de la valeur. Finalement, dans une ultime étape, Proudhon enlève à la monnaie métallique non seulement sa fonction d'intermédiaire des échanges, mais aussi celle d'étalon des valeurs : c'est le Projet d'Exposition perpétuelle de 1855.

En 1855, Proudhon élimine l'or comme étalon des valeurs. Au Palais de l'Industrie, tous les commerçants, constitués en société, installeront un comptoir d'échantillons de leurs produits. Le Palais de l'Industrie sera le lieu de rendez-vous des producteurs-consommateurs. La circulation des produits sera assurée par les producteurs eux-mêmes. Commissionnaire général, la société aura un comptoir de vente et pourra organiser l'échange sans intermédiaire monétaire. A la fois maison de commission, banque d'échange ;.t

is

banque de crédit, la société délivrera des bons d'échange et donnera le crédit gratuit. Elle prendra en mains la direction des variations du change; grâce à la maîtrise des cours que lui donnera sa position centrale et privilégiée, elle exercera la haute police sur toutes les valeurs; comme le disait déjà Proudhon dans la Solution du problème social : « Voici la Banque d'argent convertie en Banque d'échange, le rôle du métal supprimé et remplacé par une sorte de virement ^ »,

Le 17 mai 1855, Proudhon adresse à Charles Edmond un premier projet. Il lui parle d'abord des chemins de fer : « L'affaire marchera; je réponds du succès. Ce sera à faire trembler les aristos des chemins de fer et à prendre une revanche décisive sur ces notabilités de Bourse qui se croient des génies parce qu'ils ont le privilège des concessions impériales. La belle merveille de remuer des millions et d'en empocher une partie, quand le gouvernement vous jette le domaine de la nation, avec garantie de revenu et risque d'un gros bénéfice, s'il vous convient de l'exploiter 1... ».

Puis Proudhon en vient au projet d'exposition perpétuelle :

Voici, par premier aperçu et sauf le détail d'organisation, comment je conçois la chose :

Le Palais de l'Industrie, avec son mobilier, aisances et dépendances, son personnel de gardiens et de surveillants, sera concédé, pour un certain nombre d'années, à une personne que le prince présentera, aux fins et conditions suivantes :

Le Palais de l'Industrie sera, aussitôt après l'Exposition, transformé en un bazar d'exposition permanente cii seront reçus 'et classés par catégories tous les produits agricoles et industriels français, avec désignation de prix, marqués de fabrique, noms et domiciles des inventeurs, producteurs, etc.

Les prix indiqués seront valables, selon la nature dès produits, pour un nombre de jours, de semaines ou de mois déterminé. C'est-à-dire que ces prix indiqueront, pour la période voulue, le maximum du producteur, la faculté lui étant laissée de réduire toujours son prix, sous la condition de garantie périodique quç. je viens de dire.

Moyennant ces trois conditions rf« la permanence de l'Exposition, de la désignation du prix et de la garantie de ce prix jusqu'à une époque fixée d'avancé, à l'expiration de laquelle chaque

I. La généralisation du virement a servi de base à toutes espèces de comptabilisme. Cf. 1947 : René Guy-Grand, Lu Révolution Financière. Rivière, 1947; et Marc Aucuy Systèmes socialistes d'échange,

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exposant devra dire s'il 'entend maintenir, baisser ou augmenter son offre, lé Palais de l'Industrie deviendra le régulateur du marché français, l'instrument du commerce loyal et véridique. le garant de la bonne qualité, le gage de la concurrencé normale, féconde, du bon marché perpétuel et progressif, etc.

Le concessionnaire, que le prince né saurait apporter trop d'attention à choisir, se chargera de former une compagnie anonyme qui, s'intérdisant elle-même toute espèce de fabrication et dé commerce, déviendra le représentant de tous les exposants, et, à ce titre :

Pourvoira à la livraison des objets exposés dont la demande serait satisfaite et à leur remplacement immédiat;

Correspondra avec tous les producteurs et exposants et leur transmettra les avis qui peuvent être utiles pour l'amélioration de leurs produits, lés avertira de la concurrence qu'ils ont à soutenir, de la préférence du public, etc., etc.

Provoquera, facilitera les échanges entre les exposants.

A cet effet, fera tous lés virements nécessaires, traites, mandats; souscrira les billets à ordre; finalement, mettra en circulation des bons ou billets de change, équivalant aux warrants^ bons du Trésor, billets de banque, etc., sans que ces bons puissent dépasser une proportion qui sera fixée d'après la masse dès valeurs exposées et des opérations faites.

Recevra pour le compte des exposants toute commande, etc. etc..

Une commission de 1/4, 1/2 ou de 2 % au plus sera allouée à la compagnie, selon la nature des opérations et des dépôts... et d'après un tarif, le plus bas possible, qui sera fixé par le cahier des charges.

(La compagnie devient un bureau de placement pour les sujets d'élite, à moins qu'ils ne se mettent à leur compte.)

Les Compagnies ouvrières ont là une garantie de débouché et d€ succès assurée.

L'institution représentera « une concentration dé toutes les forces et facultés du pays, que l'on peut dès lors faire manœuvrer d'ensemble, développer, 'exalter jusqu'au dernier degré d'énergie et de fécondité, et qui, dans un temps donné très court, doit mettre lé commerce français, au 'dehors comme au dedans, hors ligne pour la probité, la garantie, la qualité. La première loi de cette institution est : la probité, le désintéressement et la plus scrupuleuse justice.

Le capital nécessaire sera très modeste : « L'Etat fait l'avance du palais, de son 'entretien, de son service intérieur; il nomme les

igô PROUDHON

commissions chargées dé contrôler constamment les produits, leur qualité aussi bien que la moralité des opérations de la compagnie ; la dépense de l'Etat est de quelques centaines de mille francs par an; l'œuvre étant d'intérêt public, elle ne doit rapporter à l'Etat aucun bénéfice. » (Lettre à Charles Edmond, 17 mai 1855.)

Pour s'installer et commencer ses opérations, la compagnie peut avoir besoin d'un certain crédit. On pourrait le lui procurer en la faisant recommander au Comptoir National par l'Empereur, mais il serait préférable qu'elle pourvût elle'-même à ea mise en train. Proudhon ajoute : « Il est entendu que pareille affaire ne doit jamais paraître à la Bourse : c'est assez que le Palais de l'Industrie ait commencé par la compagnie Drouville, sans qu'il finisse par une compagnie B... ou Gobsek quelconque ». (Lettre du 17 mai 1855 à Charles Edmond.)

Mais Proudhon est soucieux de l'indépendance de l'institution : il est désirable qu'elle ne reçoive rien du gouvernement, c'est déjà assez que l'empereur fasse l'allocation du palais à la compagnie : « La compagnie serait plus à son aise, plus libre de tous ses mouvements sous tou; les rapports ». (Lettre à Charles Edmond, du 3 juillet.)

Le 14 juin, Proudhon écrit à Charles Edmond : « Je tiens la solution; priez seulement, si besoin est, qu'on veuille bien prendre patience. Je vous promets d'organiser cela vigoureusement et sans qu'il en coûte presque rien à l'Etat, que l'entretien de son palais et la garde des objets déposés, quelque chose comme cent ou deux cent mille francs par an !... Une misère ».

Proudhon consulte un certain nombre d'experts : « Des hommes qui ont vieilli dans les méditations et la pratique des idées qui se rapportent à notre projet croient au succès du projet... Après quatre ou cinq années d'abstention, j'ai voulu voir où en étaient les idées, en interrogeant praticiens et théoriciens, spéculateurs et faiseurs, attrapé-fortune et attrapé-science. J'ai consulté auspi quelques routiniers capables; il faut voir tout cela, et puis agir soi-même. J'attends encore quelques opinions et comptes rendus. Mais mon plan se fait; ma pensée se fixe, et, comme je vous l'ai dit, je n'irai pas longtemps sans vous remettre un programme suffisamment élaboré pour les personnes à qui il convient de le présenter ». (Lettre du 29 juin à Charles Edmond.)

Sa préoccupation est de trouver comme concessionnaire « un homme d'une certaine notabilité et d'une réputation sans tache : ce que l'on connaît de plus honorable et de plus désintéressé » (je souligne trois fois, dit Proudhon).

Le 18 juin, il écrit à Charles Edmond :

Il ne peut s'agir ici ^'actions ni de primes, mais uniquement d'une institution modèle au point de vue de la probité, de la pureté, du désintéressement ; une perlé, en un mot, au milieu du fumier impérial. Si ledit concessionnaire futur devait troubler le système conçu, en changer l'esprit, en arrêter l'essor, mieux vaudrait alors prendre pour cet office tout simplement un homm'e de paille, comme Poniatowski, Casimir Lecomte et tant d'autres qui, dans les chemins de fer, comme dans les journaux, n''existent que pour représenter lé bon plaisir du souverain ou l'abstraction qu'on appelle compagnie anonyme.

L'affaire, telle que je suis en train de la construire, sera un coup de poignard, porté lé plus innocemment du monde par M. Isidore à tous ses amis, les juifs, saint-simoniens et tutti quanti, dé la Banque et de s<és succursales. Encore une fcis, avant quinze jours, vous aurez votre minuté, avec la marche à suivre. (M. Isidore, c'est l'Empereur.)

Dans la pensée de Proudhon, la transformation en Exposition perpétuelle du Palais de l'Industrie est le moyen de détruire la toute-puissance de l'oligarchie financière et de la banque. Cette fois encore, il espère pouvoir jouer, grâce à l'innocence de M. Isidore, un bon tour aux frères Pereire. Dans sa lettre du 29 juin, cette intention apparaît plus nettement encore. Pourtant, il les croit moins naïfs que M. Isidore, il a des craintes, qu'il communique à Charles Edmond, le 29 juin : « Pensez- vous sérieusement qu'on soit de force à enlever cette affaire ? Ne craignezvous pas que M. Isidore, qui parfois tranche de l'autocrate, qui renvoie et casse quand il lui plaît les Odilon Barrot, les Persigny, les Drouyn de Lhuys, mais qui au fond n'est que l'humble valet des plus niais instincts, ne craignez-vous pas que cette âme damnée de Pereire, après avoir reçu communication d'un projet, s'en aille le communiquer à son ministre d'Etat, aux gens du Crédit mobilier qui, tous, ne manqueront pas de critiquer, corriger, rectifier, bref, de s'emparer de la chose... C'est l'appréhension de ceux à qui j'en parle... Pereire, toujours Pereire ! »,

Car, pour établir le crédit gratuit, l'Exposition perpétuelle doit d'abord détruire la puissance des Pereire : « Il faut que vous sachiez cependant que, si la chose se constitue comme je l'entends, le Crédit mobilier est subalternisé, l'étoile saint-simonienne pâlit, la féodalité industrielle et enfantine est ébranlée jusque dans ses fondements. L'Exposition perpétuelle est le salut, la forteresse, l'arche d'alliance de tous les petits producteurs, travail-

leurs, même du pauvre boutiquier parisien, en ce moment écrasé, englouti, disparu sous les montagnes du gros commerce !... Voyez-vous d'ici les bazars de la rue Vivieime, du boulevard, etc., s'assombrir devant le palais et les propriétaires forcés de baisser le prix de leurs magasins, quand chaque commerçant pourra dire : « Puisque j'ai mon exposition aux Champs-Elysées, je n'ai pas « besoin de payer boutique sur le boulevard, je vais à Bati- « gnolles, à Saint-Ouen ! ».

Le capital de la société devrait être porté à cent millions. On l'émettrait par dizaines; chaque exposant ou déposant serait souscripteur au moins pour une action, soit mille francs. En ne prenant qu'un dixième d'action, lé capital versé au jour de la formation de la société serait ainsi de dix millions. Les neuf dixièmes devraient rester à la souche, et probablement n'être jamais appelés, la compagnie n'en ayant pas besoin, puisqu'il lui suffit qvi'ils lui soient garantis. Avec cette garantie, la compagnie pourrait émettre du papier qui primerait tous lès papiers de la terre, se convertirait à volonté en argent ou marchandises.

Ce projet lui paraît si séduisant qu'il entraîne Proudhon à écrire : « Du reste, tout le monde est unanime à voir dans l'affaire la plus grande fondation de l'époque, la plus décisive, et celle qui peut à la fois enfanter la révolution et assurer le mieux la stabilité de la dynastie nouvelle. Personne, à la vérité, ne songe à lui rendre un pareil service, au contraire; mais, dût-il y trouver son salut, on ne lui refusera pas le conseil... Avec l'Exposition perpétuelle, nous aurons la circulation gratuite, le commerce honnête et véridique, le bon marché dans la mesure du prix dé revient, l'aristocratie féodale par terre, le droit au travail garanti, la classe moyenne sauvée, la liberté, la discussion... Nous aurons, chose inouïe par le temps qui court, dé l'honnêteté, de la probité par-dessus les yeux, point d'agiotage, point de faiseurs, de patronneurs, dé fondateurs, d'auspicateurs. Si lé mauvais génie de la race n'y met la griffé, je veux que les oreilles en tintent à l'univers ».

Proudhon établit ainsi le bilan annuel de la compagnie : « Un total des dépenses annuelles de 3.200.000 francs. Un total des recettes de 4.500.000 francs, soit un solde net de 1.300.000 francs, soit 13 % du capital, avec un intérêt de 17 %. La compagnie, avec ses succursales, fera au bout de quelques années pour un milUard d'affaires, et, quand l'institution aura acquis sa plénitude, pour dix milliards par an. En réduisant encore ses commissions, escomptes, elle doit arriver à une grosse somme de revenu

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net : alors aussi la démocratie sera établie et fondée, et le système de corporation aristocratique, aujourd'hui soutenu par les chefs des saint-simoniens, écrasé », Et, « dans cette hypothèse, le gouvernement ne donne rien, ne fournit rien, pas le plus petit privilège; point de monopole, liberté entière. Lé gouvernement retrouvé les millions qu'il a Jetés, plus une source de revenus, qui, sans coûter un sol de perception, peut s'élever un jour à cinquante millions par an ».

Le projet d'Exposition perpétuelle mettra fin à l'oligarchie financière : « Si ce papier, garanti par la masse des déposantssouscripteurs, par les marchandises et par le capital versé, ne produit à la compagnie qu'une commission et ne donne des intérêts qu'autant qu'il y aura conversion en espèces, il est clair, dit Proudhon, que le Crédit mobilier, la banque et les toutes-puissances de Mammon sont anéanties : c'est là ce qu'il s'agit de présenter en d'autres termes et sous le plus beau visage à ce Monsieur, et, si cela passe, la liberté et l'égalité auront remporté une grande victoire ».

Proudhon ajoute aussitôt : « Mais je vous avoue que je ne l'espère pas. Il en sera de ceci comme du chemin de fer de Besançon à Mulhouse, qui ne nous a servi qu'à faire la compagnie rivale. La faveur est aux 6aint-?imoniens ».

On retrouve ici chez Proudhon ce parallélisme dé lucidité et d'imagination inventive qui est un des traits les plus net? de son intelligence. Et aussi sa méfiance. Le i" juillet, toujours à Charles Edmond : « Je désiré faire passer l'idée, mais je ne veux pas manquer mon coup... Quelque article simple, clair, point ambitieux, point effrayant, capable de frapper le maître et le valet, le bourgeois et la plèbe, mais d'une discrétion suffisante. Il n'y aura que les adeptes et les roués qui verront la portée de la chose; le profane vulgaire sera tenu à distance respectueuse du sanctuaire ».

Du reste, après quelques semaines d'enthousiasme et de foi en la réussite, le doute l'emporte :

Mais l'Empereur le voudra-t-il ? Eh bien, mon cher ami, écrit Proudhon à Charles Edmond dès le 3 juillet, je ne le crois pas, mais pas le moins du monde. Cet être-là est destiné au crime; il s'est livré à Satan en faisant son coup d'Etat; il n'en reviendra jamais. Son premier mouvement sera de faire voir le projet à Pereiré, Fould, Mcrny et consorts. Quand il saura de quoi il tourne, alors il voudra faire s^eul, par lui-même, pour son compte, et avec ses intimes. A la place d'une institution dé liberté gagnant par an cinq ou six millions nets aux fondateurs, administrateurs et em-

ployés de tous grades, et ménageant au pays des économies et facilités pour plusieurs centaines de millions, il fera une instittition de mcnopole, qui fera gagner à lui et à ses valets soixante à quatre-vingts millions par an, et au pays rien. C'est le système dé l'expulsion des petits faiseurs par les gros, sans profit pour la masse, et avec le péril de l'aristocratie en plus. Voilà ce que nous verrons, je vous en avertis.

Je prévois un succès de plus pour cette abominable aristocratie mercantile, à qui bientôt il sera défendu d'adresser la moindre critique, car l'Empereur, c'est l'Eglise, la saint- simonerie 'et la juivérie, et puis rien au delà. Dans dix ans, le système sera complet; alors Isidore pourra être mis à la porte par ses maîtres, et le sera s'il bronche.

Le 12 juillet, Proudhon écrit à Guillemin : « Il n'y a que l'agiotage, l'accaparement, qui donnent signe de vie et qui soulèvent de temps à autre, en guise de protestation désespérée, des projets de banque d'échange de toutes les couleurs, sous tous les noms et d'après tous les systèmes. A Paris, comme en province, la bourgeoisie fond, la classe moyenne tombe en prolétariat et disparaît. Les compagnies du monopole, les Juifs, les saint-simoniens, maîtres des affaires, et qui devraient se montrer bons princes, n'en deviennent que plus âpres à la curée. On raconte, et je le tiens de sources sûres, des projets monstres de E. Pereire et consorts. Tantôt il s'agit d'accaparer dans les coffres du Crédit m.obilier tout le numéraire métallique par des procédés analogues à ceux de la Banque de France et de la Banque du Peuple elle-même, tantôt il est question de s'emparer de toute la masse des grains, sous prétexté d'approvisionnement, etc., etc.. Au fond de tous ces projets, il y a monopole, prime, enchérissement des produits, pacte de famine, etc.. ».

Proudhon comprend que, même si les réformateurs socialistes s'emparent de l'Etat sans rompre le monopole capitaliste, ils seront aussi impuissants vis-à-vis des intérêts privés que Napoléon III l'est vis-à-vis des Pereire et de rolie;archie.

Proudhon, depuis longtemps, ne se faisait plus d'illusion sur la possibilité d'utiliser Napoléon III; en juillet 1855, il ne s'en faisait pas davantage sur la possibilité de se servir des ministres éphémères et de l'Etat, tant que par sa structure même celui-ci sera h fondé de pouvoir politique d'une oligarchie économique. Tant que l'appareil de la production et de la répartition sera entre les mains d'une classe, les travailleurs n'auront aucune prise sur lui et leur politique économique ne pourra être que de la politique

sociale. « C'est ce qui explique l'échec de la plupart des gouvernements se trouvant sous l'influence des partis socialistes ou travaillistes. La politique sociale du travaillisme et de la social-démocratie ne pouvait pas ne pas entrer en conflit avec les nécessités de la politique économique du capital. Une politique sociale de grande envergure ne peut se faire qu'au détriment du profit. Mais en s'attaquant au profit, elle paralyse le moteur qui maintient le mécanisme économique en mouvement... Lorsqu'on accuse de trahison les ministres socialistes, on ne songe pas que le ministre socialiste est enfermé dans l'alternative inévitable de l'économie capitaliste. Le pouvoir politique qu'il détient fléchit devant le pouvoir économique du capital. »

En 1848, Proudhon espérait avoir trouvé la Solution du Problème social grâce à la socialisation de l'échange. Ses projets de banque d'échange et de banque du peuple n'éliminaient la monnaie métallique que comme instrument des échanges. Proudhon a compris, en 1855, que les deux fonctions de la monnaie sont liées, et son projet d'Exposition perpétuelle aboutit à l'élimination de la monnaie métallique en tant qu'étalon. Bien avant qu'ils se soient affirmés dans les faits, Proudhon a eu la vision des progrès de l'amétallisme. « La banque d'argent convertie en banque d'échange : lé rôle du métal supprimé et remplacé par une sorte de vitxment. » Cette simple phrase contient en germe le comptabilisme, c'est-à-dire l'éHmination totale de l'or : c'est celle-ci qu'il aperçoit lorsqu'il écrit à Darimon, le 27 décembre 1855, en lui demandant d'insister, dans ses articles, sur ce fait « depuis longtemps annoncé par Law et Ricardo, que la monnaie d'or ou d'argent, ni aucune monnaie ou marchandise régalienne n'est indispensable; qu'on peut organiser fort bien les relations commerciales sans cet intermédiaire, et que de là découlent des conséquences incalculables pour les rapports du travail et du capital, la circulation, etc., etc.. ».

Soixante-dix ans plus tard, l'économiste Ma)mard Keynes, estimant que l'or est un reste de la barbarie réclamera l'application d'un système éliminant l'or comme fondement des échanges et des règlements intérieurs.

En tête du projet de société d'Exposition perpétuelle, rédigé pendant l'été de 1855, et publié à la suite de la Théorie de la Propriété, Proudhon avait cru nécessaire d'écrire ces lignes :

Quelque faible espérance qi(C nous dussions avoir dé faire agréer nos idées, nous avons donc résolu, sans préoccupation de doctrine ni de parti, et en nous renfermant dans les limites de la question

posée, de faire connaître avec simplicité et franchise notre sentie ment... ^.

Alors qu'il écrivait que « l'Empereur ne songerait qu'à consulter Peréire, Morny et Fould, et les laisserait s'emparer de l'idée de faire, à la place d'une institution de liberté, une institution de monopole », comment Proudhon pouvait-il espérer que Napoléon III pût s'intéresser au projet ?

« M. Isidore n'est-il pas le valet des banquiers saint-sîmonièns, qui peuvent le mettre à la porté, s'il bronche ? »

Au contraire, après l'Exposition de 1855, Proudhon garde au prince Napoléon sa sympathie. Le 25 décembre 1856, il écrit à Darimon : « J'irai volontiers au Palais-Royal. Pourquoi aurais-je donc peur de m'y compromettre ? Je n'interroge pas, moi, ni ne dissimule; il le sait bien... » Et lorsqu'en avril 1858 Proudhon craint qu'on ne saisisse La Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, il s'adresse au prince Jérôme et, en lui envoyant un exemplaire du livre, il lui écrit : « Prince, j'en ai peur, les jours mauvais approchent pour vous. Vous fûtes jadis mon collègue bienveillant à l'Assemblée constituante, vous vous êtes montré pour mes amis malheureux et pour moi-même, depuis le rétablissement de l'Empire, plein d'obligeance; tout récemment, vous avez créé entre nous, par l'envoi de votre rapport sur l'Exposition universelle, une sorte de confraternité littéraire. Quoi qu'il arrive, Prince, je n'oublié pas les services rendus et les bons procédés. Que l'envoi d'un livre plein d'audace, plus audacieux, mille fois, par le fond que par la forme, vous soit un nouveau gage de mes sentiments. s>

I. René Guy-Grand, op. cit. pp. ni, 229 .Le Mythe de l'or; Lucien Coquet : La Paix monétaire, p. 1 i i. Ed. Vrin, 1947.

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