DE LA RÉVOLUTION-NÉCESSITÉ A LA JUSTICE
« Interpeller Michel {de Bourges) et autres, et savoir si le peuple les a choisis pour ses conseils ou pour ses complaisants ?■ S'ils sont là pour flatter les instincts aveugles et désordonnés dés masses, ou pour les guérir, si en attendant que l'éducation ait refait le peuple et les idées, la démocratie socialiste signifie instruction et bien-être du prolétariat ou bien flagornerie du prolétariat.
« Pour moi, je ne l'entends pas ainsi : je déclare que, si je suis dévoué à la classe malheureuse, je ne suis ni son complaisant ni son jouet ni son esclave... »
Carnet g, 23 novembre 1851.
« La République a fait le peuple, Bonaparte veut refaire la populace... Vous êtes honnêtes 'et il a sur vous cet avantage qu'il est un coquin. »
2 décembre 185 1.
Dans Vidée générale de la Révolution au xix^ siècle, parue en juillet 185 1, Proudhon avait écrit :
« Je ne sais pas comment cela se fera, mais cela sera parce que c'est écrit ». Et, ei, en juillet 1852, Proudhon donne cette phrase pour épigraphe à sa Révolution sociale démontrée par le coup d Etat, c'est qu'elle lui paraît exprimer d'une façon particulièrement précise sa pensée de ces années-là et sa philosophie de l'Histoire.
... Ce simulacre d'Empire, car nous sommes les représentants de la liberté qui ronge le despotisme, comme la lame fine et mince qu'un 'enfant briserait dans ses doigts, coupe les colonnes de fer...
Est-il permis d'opposer ces deux phrases et ces deux dates et d'apercevoir dans la lettre adressée à Joseph Ferrari, en janvier 1854, le commencement d'une évolution de la pensée de Proudhon ? Est-il juste de reconnaître là le premier signe des conceptions qui s'épanouiront dans le livre de La Justice et continueront à s'affirmer afin de prendre, dans La Capacité politique des classes ouvrières, la forme d'une opposition entre la Révolution puissance et la Révolution capacité ?
On peut objecter sans doute que la phrase de la lettre à Joseph Ferrari ne prouve rien; car, dans sa correspondance, Proudhon emploie parfois des expressions qui indiquent quelque flottement dans sa pensée et suscitent dans l'esprit du lecteur quelque hésitation. Telle est la signification du mot liberté.
Prenons, par exemple, la lettre que Langlois reçoit de Doullens, la 18 mai 1850. Proudhon lui écrit :
Mon cher philosophe, tout en raisonnant sur les lois les plus authentiques de l'humanité et du progrès, vous me paraissez ou-
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bîiêr totalement une chose essentielle, une chose qui produit tout le bien et tout le mal du monde, à savoir la liberté. Ouï, dis-jê, vous auriez raison, si l'humanité était fatalement et invinciblement enchaînée à ses propres lois; mais il n'en est point ainsi. Comme l'individu est maître de sa vie et de sa santé, comme les générations ont le pouvoir, par un faux régime, de se corrompre <et de s'abâtardir, comme il est des races... qui par un faux usage de leur libre arbitre, se soient fourvoyées dans leur développement, dé même je conçois la possibilité, pour l'espèce entière d'une aberration définitive -et irrémédiable.
Remarquons dans le passage de la lettre du i8 mai 1850 que Proudhon emploie l'expression de libre arbitre après s'être servi de celle de liberté — c'est donc qu'il donne à ces deux mots le même sens. Et il en est ainsi également dans la lettre à Joseph Ferrari où nous trouvons l'un après l'autre ces deux mots : « La liberté qui ronge le despotisme... » et : « Ce sont les hommes de la fatalité comme nous sommes ceux du libre arbitre. »
En 1854, Proudhon oppose à la fatalité le libre arbitre, comme un mai 1850, dans la lettre à Langlois, il paraît affirmer la poesîbilité d'un choix : « Nous sommes aujourd'hui en pleine débauche; le moment est venu où l'humanité, comme l'ancien Hercule placé entre la Volupté et la Vertu, doit choisir, pour jamais, entre l'égalité et l'exploitation de l'homme par l'homme, entre Jésus ou Malthus. Qui me garantira qu'elle donnera la préférence à Jésus ? ».
Ce pouvoir de choix laissé par Proudhon au libre arbitre de l'homme ou à celui d'un peuple n'est-il pas en contradiction avec Vidée générale de la Révolution au xix^ siècle telle qu'elle se présente dans le livre de juillet 1851 ? Y a-t-il eu évolution de sa pensée pendant les années suivantes ?
"Vidée générale de la Révolution au xix« siècle, qui paraît en juillet 185 1, ne peut pae être isolée des Confessions d'un Révolutionnaire, qui ont paru en octobre 1849. Le 7 mars 1850, Bastiat avait résumé dans La Voix du Peuple, le débat sur la gratuité du crédit et, le 15 avril, Proudhon annonçait aux rédacteurs de La Voix du Peuple, la troisième livraison de la Solution du Problème social.
L'Idée générale de la Révolution au xix* siècle allait être, à la fois, la suite des Confessions d'un Révolutionnaire et des articles de polémique contre Pierre Leroux et Louis Blanc, publiés dans La Voix du Peuple depuis le 25 novembre 1849 jusqu'au 28 janvier 1850. Les articles à propos de Louis Blanc avaient eu pour titre : De l'utilité prés'ente et dé la possibilité future de l'Etat. Et Proudhon y avait écrit que la Révolution au xix« siècle avait un double objet : un objet économique, la subordination complète du capital au travail, l'identification du travailleur et du capitaliste, grâce à la démocratisation du crédit; un objet politique, absorption de l'Etat dans la société, la cessation de toute autorité et la suppression de tout appareil gouvernemental, grâce à l'organisation du suffrage universel et à la centralisation séparée de chacune des catégories fonctionnelles.
Du 7 janvier au 16 avril 1850, Proudhon écrit à Alfred Darimon une série de lettres. Le 22 janvier 1850, Proudhon félicite Alfred Darimon pour la rédaction du numéro de la veille : « L'idée antigouvernementale se déroule avec une lucidité, une puissance irrésistibles. La raison en est que la négation de l'Etat est une idée simple, une idée de liberté... Encore six semaines et l'Etat est démoli ! Jamais pareille polémique ne s'est vue plus mordante, plus vive, plus claire... ». Le 14 février, Proudhon écrit : « Notre idée de l'anarchie est lancée; le non-gouvernement grandit comme jadis la non-propriété. Il faut donc manœuvrer à présent d'une façon analogue. Après avoir nié la propriété, l'usure, nous nous sommes retranchés dans l'institution d'une banque de crédit gratuit. Semblablement, après avoir nié l'Etat, nous devons faire sentir qu'il s'agit d'accomplir un mouvement progressif de simplification usque ad nihilum, non de réaliser une anarchie subite et immédiate. Vous entendez !... Le tout basé constamment 6ur la liberté, la libre discussion ».
Dans la même lettre à Darimon, quelques lignes plus loin, Proudhon ajoute :
Pour moi, je vais commencer une évolution nouvelle. Lés hommes ne se mènent pas, comme les philosophes spéculatifs, par le seul et pur amour du beau et du juste, mais par les intérêts. Lé moment 'est venu de montrer à la bourgeoisie ce qu'il y a pour elle d'avantageux dans les idées socialistes. Le socialisme, au point de vue des intérêts bourgeois, voilà ce qu'il faut faire en ce moment. Nous coupons ainsi la bourgeoisie en deux : Nous ne laisserons au Gouvernement, pour soutien, que les rentiers de l'Etat, lés usuriers et quelques gros propriétaires. La moitié des banquiers se-
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ront pour nous. Né craignez pas que, lé Gouvernement remue avec les élections qui vont avoir lieu le lo mars.
L'étoile de la France, ajoutait Proudhon, n'a pas permis que la République fût souillée à son berceau des saturnales du despotisme. C'est au nom de l'absolutisme que se fait tout ce qui se fait, non pas au nom dé la République. Somme toute, nous sommes heureux qu'il en soit ainsi. Les hommes de 48, dans leur naïve ignorance, nous ont donné la répétition de 93; Louis Bonaparte, dans son incapacité crapuleuse, veut à son tour nous donner une répétition de l'Empire. Va pour la répétition, et qu'elle passe vite. Du moins, les innocents de 48 n'ont fait de mal à personne; Louis Bonaparte a déjà bien des crimes sur la conscience.
Le lendemain, 15 février 1850, Proudhon écrivait : « Pour lès élections... vous devez... appuyer sur la réconciliation des classes^ Faire remarquer au peuple que la réaction, la monarchie, l'empire, les coups d'Etat, n'ont de chance que par l'antagonisme de la bourgeoisie et du prolétariat; que c'est cet antagonisme qu'on s'efforce de provoquer depuis un an, que toute politique contrerévolutionnaire en cet là ».
Les élections du 10 mars ont lieu, qui sont un succès pour lès républicains; dans La Voix du Peuple des 25 et 29 mars 1850, Proudhon développe ce qu'il appelle la philosophie du 10 mars :
Deux questions étaient posées aux électeurs du 10 mars : Monarchie ou République, réconciliation de la Bourgeoisie et du Prolétariat... Ces deux formules sont identiques l'une à l'autre : elles s'expliquent et se justifient réciproquement... Il n'y a pas quatre mois, La Voix du Peuple était accusée de bourgeoisisme et excommuniée de l'Eglise démocratique et sociale. Maintenant que la bourgeoisie est entrée, enseignes déployées, dans le sanctuaire, cette accusation tombe; les orthodoxes de la veille sont les hérétiques du lendemain... Ainsi, par l'affinité des besoins et des idées, et par la logique des faits, la pensée révolutionnaire s'est peu à peu généralisée, et le socialisme a tout envahi. La Bourgeoisie et le Prolétariat, d'abord antagonistes, ne font qu'un... Le problème social qui, dans les premiers temps de la Révolution s'exprimait par la formule^ incomplète de problèmes du Prolétariat, doit embrasser les deux classes de citoyens; il est du reste entendu que, sous le nouveau régime, les désignations de prolétaire et de bourgeois, comme celles d'apprenti et de compagnon, n'indiquent plus des distinctions dé classes, mais des différences de grades dans la carrière du producteur. Réunion aujourd'hui de la bourgeoisie et du prolétariat, cela signifie donc, au-
jourd'hui comme autrefois, émancipation du serf, alliance offensive et défensive entre les industrieux et les travailleurs contre le suzerain capitaliste ou noble; solidarité d'intérêts entre le compagnon et le maître; garantie à l'ouvrier de dévenir à son tour patron et bourgeois. Au fond, la bourgeoisie, c'est la liberté; et, plus que la liberté, c'est le droit au capital et au gouvernement... Qu'est-ce qu'un bourgeois ?
Le bourgeois, l'homme de la commune, telle est l'origine et la signification dé la Bourgeoisie. La lutte des bourgeois contre les seigneurs n'a été qu'une figure dé la lutté en ce moment engagée entre la classe moyenne, assistée du prolétariat, 'et une autre espèce de féodalité, plus insaisissable peut-être, mais non moins réelle, et beaucoup plus dangereuse que la première. Aujourd'hui, au-dessous de l'homme au coffre-fort qui remplace pour nous le seigneur et en dehors de la classe moyenne héritière de la bourgeoisie, il y a le prolétaire... Les noms, les formes, les m^urs ont changé. Le fond est demeuré le même. Le bourgeois 'est toujours cet homme dé liberté et d'industrie qui lutte à mort contre une féodalité parasite, et vers lequel gravite, par l'affinité dé ses besoins, le pauvre travailleur.
Cette idée de la réconciliation entre la classe moyenne et le prolétariat, fondée sur une communauté d'intérêts, Proudhon la reprendra et la systématisera dans Vidée générale de la Révolution au XIX* siècle, et dans la dédicace qu'il adresse de cet ouvrage à la Bourgeoisie : « A vous, Bourgeois, l'hommage de ces nouveaux essaie; vous fûtes de tout temps les plus intrépides, les plus hardis des révolutionnaires... ». Dans les chapitres II et IX de Vidée générale de la Révolution, Proudhon dira que la classe moyenne, refoulée de haut et de bas par l'insolence capitaliste et l'envie prolétarienne, n'en forme pas moins le cœur et le cerveau de la nation : « Il existe en France et, tant que la révolution ne sera pas faite dans l'économie, il existera une bourgeoisie, une classe moyenne et un prolétariat... J'ai prêché la conciliation des classée, symbole de la synthèse des doctrines, comme le socialisme, doctrine de la synthèse, c'est-à-dire de la conciliation universelle... ». En effet, Proudhon voit alors la nécessité de grouper toutes les énergies contre la réaction de plue en plus audacieuse; il pensait qu'en France, avec le morcellement des propriétés et la division des industries, à cette époque, toute politique qui n'obtiendrait pas l'appui au moine de la paysannerie était destinée à l'échec.
Proudhon a eu la vision immédiate de l'avenir qui se préparait : le coup d'Etat; et il a cherché à le prévenir par ce rapprochement de la bourgeoisie et du prolétariat.
En même temps qu'il prépare les élections du lo mars, en faisant appel à l'union des républicains et à la réconciliation de la bourgeoisie et du prolétariat, Proudhon continue sa lutte contre Louis-Napoléon. Son attitude à cette époque et les conséquences qu'elles vont avoir pour lui ne laissent aucun doute sur ses sentiments et sur sa prévoyance : alors déjà, et depuis longtemps du reste, il prévoit le coup d'Etat; et il conviendra de tenir compte de ce fait, afin de juger en équité son attitude de 1852.
Le 2 février 1850 il a publié dans La Vcix du Peuple un article dédié au président de la République et portant pour titre : « Le socialisme reconnaissant » et, le 5, il publie un deuxième article : « Vive l'Empereur ! ». Le deuxième article se termine par ce passage qui devait atteindre Louis-Napoléon au vif de son amour-propre et l'embarrasser dans ses projets en dévoilant, plus d'un an et demi à l'avance, ses desseins de dictature : « C'est maintenant chose assurée, nous aurons un coup d'Etat. Louis Bonaparte a fait un pacte avec le diable... Va donc pour le coup d'Etat et vive l'Empereur ! Vive l'Empereur ! A bas l'Assemblée nationale ! A bas l'impôt ! A bas l'usure ! A bas les dettes ! Citoyen Président, vous ne voudriez pas que tout fût pour vous. Le peuple, vous faisant la part du lion, peut bien prétendre aux miettes du festin. Au premier signal du coup d'Etat, nous mettons garnison à la Banque, nous brûlons le Grand Livre, nous jetons àl'eau les registres d'hypothèques, nous détruisons aux cris de « Vive l'Empereur ! •» les dossiers des notaires, avoués, greffiers, tous les titres de créances, de propriété. Du temple de Plutus à la citadelle capitaliste, il ne restera pas pierre sur pierre ».
Le lendemain de cet article, le 6 février, à Sainte-Pélagie, Proudhon est consigné dans sa chambre; le 15, il comparaît devant le juge d'instruction; puis, de la Conciergirie, il est transféré, le 20 avril, à la citadelle de DouHens, mis au secret, et renvoyé seulement à la Conciergerie le 2 juin 1850. Singulière insolence, en effet, aux yeux de Louis-Napoléon et de son entourage que de dévoiler ses projets. Ici, point de doute, Proudhon a vu ce que déjà
se proposait Louis-Napoléon, mais que celui-ci n'a pas eu l'audace d'accomplir jusqu'à ce que l'esprit lucide et le caractère mieux trempé de Momy ne l'aient persuadé de laisser une volonté ferme se substituer à ses velléités intermittentes. L'Empire vient... Une éclipse est inévitable pour la République. Le peuple ne remuera pas. Le 14 février, Proudhon décrit à l'avance à Darimon le coup d'Etat : « Le peuple ne remuera pas; les paysans ne diront rien; avec un escadron on aura toujours raison d'un département; l'armée ne vous tendra pas les bras; elle ne vaut jamais moins qu'à l'heure où se lèvent les despotes. Les généraux qui la commandent ne se diviseront point; ils sont, comme les soldats, toujours bêtes féroces; si quelqu'un clabaude, on l'apaisera I Au premier mouvement de la République, la bourgeoisie criera : Voici les Tartares ! Voici les Cosaques ! Car la trahison est consommée depuis longtemps contre le peuple et contre le pays ».
Et le 16, toujours à Darimon : « Somme toute, une éclipse est inévitable pour la République, nous sommés entrés dans la pénombre... Officiellement, la République est à bas; une proclamation d'empire n'y fera ni plus ni moins, n'ajoutera rien à l'état de choses ».
Quels sont donc les conseils de tactique et dé défense donnés par Proudhon aux républicains ? « Pas d'excitation à la défense; parlez même à peine de la résistance légale. Il faut, au lieu d'irriter les imaginations populaires, toujours trop tendues, les accoutumer de souffrir quelque temps le spectacle d'un empereur de fantaisie. Qui sait ? Ce spectacle peut être intéressant à voir. Voyons-le donc I Et quand nous serions un empire, serions-nous donc per^ dus ? Ne faut-il pas cette exhibition ridicule pour faire percevoir, toucher du doigt, l'inanité de l'Etat et du pouvoir ! I ! Je voudrais traiter cette matière, mais je n'oserais signer. Aujourd'hui que le culte des symboles est aboli, que la liberté ne périt pas avec les peuples, il n'y a pas à craindre qu'une proclamation d'empire abolisse les lois et le droit. Mettez un uniforme sur une perche, cela ne fera ni plus ni moins que de nommer Louis Bonaparte. Encore une fois, prenez la question sous cette face et avec cette ironie, et vous échinez l'Empire avant qu'il existe. »
Le 16 février, Proudhon écrit à Darimon : « Moins que jamais il faut que le peuple songe à résister, il faut qu'il glisse comme une anguille entre les mains de la réaction. Rien que cette idée qu'il y a en France quatre millions de socialistes insaisissables, inattaquables, mais prêts à se lever au premier signal, à la moindre défaillance de la réaction, suffit pour tuer à bref délai le gou-
2ï2 PROUDHON
vemement quel qu'il soit... Que L. B... s'entende avec les puissances, qu'il leur accorde tout ce qu'elles demanderont... La République n'est point atteinte, et le pouvoir se consume toujours ! En six mois, ce n'est pas quatre millions de socialistes que vous auriez, ce serait huit. Somme toute, une éclipse est inévitable pour la République; nous sommes entrés dans la pénombre; mais la situation est plus belle que jamais : à moins que le peuple ne prenne les armes et ne présente un corps à la répression, la répression est impossible... »
Voici donc la crainte de Proudhon et la raison de ses conseils de prudence : il redoute que Louis-Napoléon et la réaction ne se servent d'un mouvement populaire, comme d'un prétexte à une répression, prétexte utilîeé pour justifier l'installationi d'un régime de dictature.
Proudhon nous apparaît pendant toute cette période dans une attitude d'esprit contradictoire : à la fois sa lucidité lui donne la conviction qu'un coup d'Etat se prépare : « une éclipse est inévitable pour la République ; nous sommes déjà entrés dans la pénombre ». Et en même temps, il s'efforce et il se force à une certaine confiance que nous révèle une phrase de cette même lettre du i6 février 1850.
« La République, selon moi, existe, car nous l'avons fondée dans le cœur du peuple... ». Mais cette confiance qu'il veut marquer aux sentiments du peuple ne l'empêche pas de recommander à Darimon ceci :
Rendez donc au peuple ce dernier service de ne point le pousser à la révolte. Plaisantez avec lui de l'Empire; accoutumez-le à l'idée de le voir, faites ce que je vous disais hier : c'est acte d'humanité et de prudence.
Et pourtant, quelle ne sera pas sa colère, — vingt-deux mois après avoir écrit ces lignes, — contre « les ouvriers du célèbre faubourg jouant au billard et disant que cela ne les regarde pas lorsque Paris est en émoi ».
Le 21 février 1850, Proudhon écrit à nouveau à Darimon :
Décidément, Louis Bonaparte affecte les allures d'un tmpéreur.
Il est allé à la fevue, aujourd'hui jeudi, au Champ de Mars, et il
est reparti escorté de lanciers et de dragons. Tout se prépare pouf
un dénouement. Il est dans la fatalité de la situation de Louis
Bonaparte et dans la logique de son point de vue de s'exagérer les probabilités du succès et de se faire illusion sur les dispositions du pays; il tentera le coup, tablez là-déssus.
Il tentera le coup... tout se prépare pour un dénouement... Un seul moyen existe de parer à l'entreprise : l'union. EUe^ seule peut sauver la République.
Proudhon en a le sentiment, et la veille comme au lendemain dès élections du 16 mars. Le 8 mars, il écrit à Darimon :
Nous devons nous proclamer bien haut le seul parti constitua tionnel et légal, parti dé la majorité, parti de l'ordre 'et du progrès. Nos adversaires ne sont que des usurpateurs. Plus qice jamais, nous devons nous unir contre nos ennemis... surtout ne pas diviser la République. Le principe d'union républicaine démocrate et sociale doit aller grandissant tous l'es jours : union indissoluble sur le terrain dé la République.
Après le succès des républicains aux élections, dans La Voix du Peuple, le 19 avril 1850, à propos de l'élection du 28 avril, Proudhon fait appel à la bourgeoisie parisienne : « Pas d'hésitation, il y a péril, et péril extrême, pour vous, bourgeois. Ne marchandez pas l'alliance populaire, tandis qu'elle vous est offerte : demain c'est vous qui la demanderez, et alors, il vous sera répondu comme à Louis-Philippe et à Charles X : il est trop tard ! Votez avec le peuple, votez avec l'ouvrier, car je vous le dis, et je le savais il y a vingt-deux mois, quand je prenais seul sa défense : le prolétaire, c'est la jorce ».
Le succès aux élections du 28 avril de Carnot, Vidal, Eugène Sue, Flotte, amène la majorité de l'Assemblée à modifier la loi électorale. C'est naturellement Thiers qui défend le projet de ^oi. Celui-ci ne rencontre aucune opposition et devient la loi du 31 mai 1850. Pour être électeur, il faut être domicilié depuis trois ans dans le même canton et ainsi le droit de vote est enlevé sur 9.600.000 inscrits à trois millions de citoyens, en grande partie des ouvriers, obligés à de fréquents changements de domicile pour trouver du travail. Les masses populaires étaient exclues du suffrage universel au nom des principes suivants formulés par Thiers : « Ces hommes que nous avons exclus sont-ce les pauvres ? Non... [Ce sont] les vagabonds... Ces hommes qui méritent le titre, l'un des plus flétris de l'histoire, entendez-vous, le titre de multitude... Les amis de la vraie liberté redoutent la multitude, la vile multitude qui a perdu toutes les républiques ». Et Montalembert justifiait la nouvelle loi en s'écriant : « Nous voulons la guerre légale au socialisme, afin d'éviter la guerre civile ». Proudhon pou-
vait exercer son ironie sur l'attitude de l'opposition : il a beau jeu de se moquer des paroles prononcées par Lagrange, par Flotte, par Cavaignac, et de celles-ci de Lamartine : « O ! peuplei, tu as failli le 15 mai, tu as failli le 24 juin... tu as failli le 13 juin... Ce qui t'arrive en ce moment est la juste peine de tee fautes : accepte en silence et avec résignation ce juste châtiment de la justice divine ». A quoi Baroche lui répond : « Fort bien; nous pensons comme vous, monsieur de Lamartine; c'est vous qui nous avez fourni les motifs de notre loi ».
Parlant du calme et de la longanimité du peuple, Victor Hugo dit que, quoi qu'il arrive, il ne remuera pas; c'est ce que viennent de lui certifier lés ouvriers et les chefs d'atelier du faubourg Saint- Antoine. « Eh bien ! lui dit Montalembert, puisque vous désavouez lé socialisme et la révolution, pourquoi les défendezvous ? Le suffrage universel, voyez-vous, c'est le socialisme, la révolution. Demandez à La Voix du Peuple qui a fait les élections. »
Le 14 janviisr 185 1, Proudhon écrit à Marc Dufraisse : « Les vieux partis sont à bas, nullement à redouter. Tout le péril est du côté de l'Elysée, auquel les vieux parlementaires, toujours poltrons, ne tarderont pas à se rallier ».
L'Elysée vient de gagner 50 % dans l'opinion par la destitution de Changarnier... Deux fautes en effet ont été commises par la gauche qui s'est abstenue dans la séance du 10 janvier 1851. « Est-ce à la Montagne, écrit Proudhon à Marc Dufraisse, à se faire l'organe des récriminations de l'Elysée contre les conspirations des vieux partis; car, après tout, la majorité de l'Assemblée représente l'élément démocratique dans le Gouvernement... Girardin vous a entraînés. »
Proudhon a prévu longtemps à l'avance et signalé aux lecteurs de La Voix du Peuple, comme à ses amis politiques, le caractère de la politique de Louis-Napoléon. Cette politique de balancier a consisté à jouer des vieux partis avec lesquels, selon les circonstances, il était tantôt en coquetterie, tantôt en dissentiment. Il profite à la fois de l'appui de ces vieux partis pour faire voter des lois réactionnaires et du discrédit qu'inflige à ces vieux partis le vote de ces lois pour se faire auprès des massés une popularité démagogique. N'est-il pas aisé de manœuvrer cette assemblée parlementaire composite et divisée par des haines politiques ?
En février 1851, à la suite de la révocation de Changarnier, l'Assemblée manifeste une velléité de résistance : elle refuse au prince président de nouveaux frais de représentation. Louis-Na-
poléon, en réponse, réduit son train avec ostentation et il fait un emprunt à l'ambassadeur d'Espagne,
A côté d'autres mobiles aussi sordides, la question d'argent sera pour Louis-Napoléon un motif dont se servira Morny pour mettre fin à ses hésitations; car, à la veille du coup d'Etat, la banque Fould se lassait d'escompter les billets du prince. Louis-Napoléon était débiteur pour un demi-million de l'ambassadeur d'Espagne et l'Assemblée lui réfusait tout nouveau crédit.
En juillet 1851, Vidée générale de la Révolution au xix^ siècle paraît : douze années après la Célébration du Dimanche et treize avant la Capacité politique des classes ouvrières : presque au milieu de sa vie d'écrivain; mais elle est loin d'en marquer le centré puisque, au contraire, elle précède l'évolution qui se développera dans les années suivantes — en deux étapes de 1854 à 1858 et de 1858 à 1864. Trois mois après sa publication, Proudhon annoncera qu'une troisième édition des Confessions d'un révolutionnaire va paraître : « J'ai trouvé, après coup, que ce travail (Les Confessions) avait de très bonnes parties, qu'il méritait d'être soigné, expurgé, etc.. Je le considère comme le premier volume de mon idée révolutionnaire (l'Idée générale de la Révolution) qui en est à sa deuxième édition ».
En 1848, déjà dans le Toast à la Révolution, Proudhon avait esquissé sa première idée de la Révolution-nécessité : « qui dit Révolution dit nécessairement progrès et, par conséquent, conservation. D'où il suit que la Révolution est en permanence et qu'à proprement parler, il n'y a pas eu plusieurs révolutions, il n'y a eu qu'une seule et même ei perpétuelle révolution ». (Banquet Poissonnière, discours prononcé le 15 octobre 1848.) Proudhon a d'abord pour objet de rendre plus précise sa définition de la Révolution — objet doctrinal de son livre — et il a voulu donner à celui-ci un objet pratique par son double appel à la bourgeoisie et aux Montagnards jacobins.
Dans Vidée générale de la Révolution, Aimé Berthod avait vu apparaître la démonstration du lien qui unit les conceptions économiques et les conceptions politiques de Proudhon : « Les idées sur la banque dominent non seulement ses conceptions économi-
ques, mais ses conceptions politiques et piermettent seules de comprendre pleinement sa théorie de V Anarchie ». (Introduction, p. 14, de la nouvelle édition.)
Si l'on veut que ce jugement soit tout à fait juste, il faut compléter cette phrase en disant que c'est là, en effet, Vidée générale que Proudhon a de la révolution, à la date de juillet 1851 et pendant les années suivantes, jusqu'en décembre 1855 — date à laquelle commence à se former, dans ea pensée, La Justice dans la Révolution.
Ce livre clair, de construction classique, est une œuvre polémiqué, sans doute, mais aussi une œuvre doctrinale aux formules vigoureuses et ramassées. Le sous-titre nous dit que c'est un choix d'études sur la pratique révolutionnaire et industrielle. Proudhon l'appelle un précis philosophique de la révolution, de la révolution qui est, dit-il dans l'épilogue, la nécessité en personne : tandis que « vos constitutions, votre politique et votre suffrage universel lui-même sont des oripeaux de comédie... la révolution se précipite comme un torrent; elle monte, comme la marée, sans s'inquiéter si vous avez eu le temps de fermer vos écluses... L'homme d'état propose, mais la révolution autrement dispose ».
Dans la deuxième étude, Proudhon se demande s'il y a aujourd'hui, dans la société, raison suffisante de révolution ?
En 1789, la Révolution avait à la fois à détruire et à fonder. Elle a détruit, aboli l'ancien régime. Elle n'a pas fondé une nouvelle organisation. Elle a complètement oublié cette seconde tâche:
De là cette impossibilité de vivre qui travaille la société française depuis soixante ans..,
La société que devait créer la révolution n'existe pas. Elle est à faire. Au lendemain de février 48, les révolutionnaires ont failli à leur propre mission. La raison en est triple : leur absence de notions économiques, leur foi en la puissance providentielle de l'Etat, la méfiance où ils tiennent le prolétariat :
Au-dessus de ces fantômes politiques dont les figurés captivent notre imagination, il y a les phéncmènes de l'économie sociale qui, par leur harmonie ou leur discordance, produisent tout le bien et lé mal des sociétés.
Une seule idée s'impose aux républicains et aux socialistes, tâche primordiale : organiser l'économie et la balance des intérêts. Si les forces économiques sont tenues en équilibre, soumises aux lois qui leur sont propres et qui ne dépendent, en aucune façon, de l'arbitraire de l'homme, le travail peut être organisé et le bienêtre de tous garanti. Proudhon affirme que l'anarchie des forces
économiques, abandonnées sans direction et sans contrôle, est la cause réelle, profonde, du malaise qui tourmente la société française :
Le pays et l'état ont été inféodés à une coalition de capitalistes. Ceux 'dont lé travail crée toutes choses ne peuvent acheter leurs propres produits. Une seule règle domine les relations sociales, l'arbitraire du : chacun chez soi; chacun pour soi; Dieu, le hasard pour tous.
Le privilège aboli par la loi renaît du défaut d'équilibre. La société tend vers le monopole et l'oligarchie des castes antiques. La corruption fait partie des moyens du pouvoir : « La corruption, dit Proudhon, est l'âme de la centralisation ».
La République, en 1848, avait pour tâche de fonder la société; elle n'a songé qu'au gouvernement, à la constitution politique, au lieu d'établir une constitution sociale :
Une révolution nouvelle, organisatrice et réparatrice, est nécessaire. A la place dé ce régime gouvernemental, féodal et militaire, imité de celui des anciens rois, il faut élever l'édifice nouveau des institutions industrielles. A la place dé cette centralisation matérialiste et absorbante des pouvoirs politiques, nous devons créer la centralisation intellectuelle et libérale des forces économiques.
La révolution se fera par la coordination des forces économiques et la dissolution du gouvernement dans l'organisme économique :
L'idée capitale, décisive de cette révolution est, en effet : Plus d'autorité, ni dans l'Etat, ni dans la terre, ni dans l'argent.
Or, plus d'autorité, cela veut dire : accord de l'intérêt de chacun avec l'intérêt de tous, identité de la souveraineté collective et de la souveraineté individuelle. Plus d'autorité, c'est-à-dire : crédit gratuit, échange égal, association libre, valeur réglée; éducation, travail, propriété, domicile, bon marché garantis; plus dé centralisation, plus de gouvernement, plus d'antagonismes, plue de guerre.
Le contrat libre prendra la place de la loi « absolutiste ». La transaction volontaire se substituera à l'arbitrage de l'Etat. La justice souveraine et distributive cédera le pas à la justice équitable et réciproque. L'équilibre des forces remplacera l'équilibre des pouvoirs.
Dans cette société sans autorité, le lien volontaire de contrats librement consentis doit assurer l'équilibre et l'ordre.
Voici le choix qui, selon Proudhon, se propose à l'homme :
Les lois de la nature et de la société sont celles dé la nécessité
2i8 PROUDHON
mênve. Nul homme, ne les a jattes; nul ne te lès impose. Si tu les observes, tu seras juste et bon; si tu les violes, tu seras injuste et méchant .
Je ne te propose pas d'autre motif. Tu es libre d'accepter ou d-e refuser.
Si tu refuses, tu fais partie dé la société des sauvages. Sorti de la communion du genre humain, tu deviens suspect. Rien ne te protège. A la moindre insulte, le premier venu peut té frapper, sans encourir d'autre accusation que celle de sévices inutilement exercés contre une brute.
Si tu jures le pacte, au contraire, tu fais partie de la société dès hommes libres. Tous tes frères s'engagent avec toi, te promettent fidélité, amitié, secours, service, échange. En cas d'infraction, vous êtes responsables, les uns 'envers les autres, du scandale et dé l'insécurité dont vous avez été la causé : cette responsabilité peut aller jusqu'à l'excommunication ou la mort selon la gravité du parjure.
La loi est claire. La sanction encore plus.
Les lois de la nature et de la société sont celles dé la nécessité même. Mais, pour que les citoyens respectent ces lois, l'institution d'un droit nouveau, du droit économique sera-t-elle suffisanté ?
Quoique très ami dé l'ordre, je suis, dans toute la force du terme, anarchiste. Ainsi Proudhon se dit anarchiste dès son premier mémoire de la propriété (1840) et, en 1846, dans les Contradictions économiques, il explique :
Quiconque, pour organiser le travail, fait appel au pouvoir et au capital a menti, parce que l'organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir. Le travail organisé se passera de l'Etat.
La Révolution de 1848 donne à Proudhon l'occasion de justifier sa position contre l'Etat :
Lé représentatif est tombé dans les barricades de février pour ne se relever jamais... La réforme sociale ne sortira jamais dé la réforme politique; c'est la réforme politique, au contraire, qui doit sortir de la réforme sociale.
Proudhon oppose la démocratie à la république : la démocratie n'est que l'idée de l'Etat étendu à l'infini; la république est une anarchie positive, oii tout citoyen, en faisant ce qu'il veut et rien que ce qu'il veut, participe directement à la législation et au gouvernement, comme il participe à la production et à la circulation de la richesse.
La révolution a pour objet la justice. Pour organiser l'égalité, fera-t-elle appel à l'Etat ? Non, répète Proudhon; la République est une anarchie positive.
Pour organiser l'égalité, il ne faut pas faire appel à l'Etat, parce que la communauté, tyranniquè <et injuste, repousse l'indépendance, tandis que la propriété ne satisfait pas à l'égalité et à la loi.
Il existe une forme de société, synthèse de la communauté et de la propriété, que Proudhon appelle la liberté; elle respecte toutes les volontés dans les limites de la loi :
La liberté est anarchie, parce qu'elle n'admet pas le gouvernement de la volonté, mais seulement l'autorité dé la loi. La liberté est essentiellement organisatrice.
La liberté est organisatrice, mais comment ?
Proudhon a d'abord cru que l'organisation pourrait sortir de la libre entente et de la libre association des producteurs euxmêmes. C'était en 1848 : la Banque d'échange, dont te mécanisme a été analysé ici, lui paraissait l'institution centrale, à la fois banque d'escompte et banque de crédit gratuit, qui permettait de supprimer la tyrannie de l'or, de faire de chaque produit une monnaie courante et de lier producteurs et consommateurs associés par un acte de volonté libre.
La pensée de Proudhon est très nette à cette date du 22 avril 1848 et en 1849, à l'époque de la constitution de la Banque du Peuple. Elle peut s'exprimer ainsi. Par une convention tacite et universelle, les producteurs et échangistes renonceraient à l'agio; ils s'engageraient à vendre et à faire payer tout au juste prix qui est le prix moyen de revient.
Sans doute, Proudhon reconnaît que :
Avant que la conscience publique se soit élevée à cette hauteur, il faudra établir des conventions particulières formelles et expresses. Mais plus tard, cette entente, cette acceptation, cette renonciation résulteront du consentement tacite et universel.
Une secondé attitude d'esprit amena Proudhon à penser que la banque n'est pas le creuset de l'alchimie sociale par laquelle il espère opérer la transmutation d'un métal tyranniquè et vil en un bon d'échange libérateur.
Ce sont les sociétés anonymes. Dans les Réformes à opérer dans l'exploitation des Chemins de fér, Proudhon se déclare partisan de cette forme de société :
Nous voudrions la voir appliquée partout. C'est la pierre d'attente de la république universelle.
Il suffira d'apporter à la constitution dés sociétés anonymes
les modifications nécessaires pour les mettre au service des travailleurs. Proudhon trouve dans ces sociétés la confirmation de ses idées sur la Banque d'échange.
Le contrat est le principe directeur placé au centre de l'organisation des forces économiques.
Tout pouvoir politique est rendu inutile grâce à la libre entente des producteurs. Le contrat par lequel se conclut cette organisation est un contrat réel, librement débattu, individuellement consenti, qui sauvegarde l'entière indépendance de chaqu« individu.
Le contrat de société sera défini de telle manière que les associés jouissent de toute leur indépendance en conservant tous les avantages de l'union.
Proudhon précise sa pensée sur l'Etat dans ces termes :
Nous nions le gouvernement et l'Etat, parce que nous affirmons la personnalité et l'autonomie des masses...
Nous affirmons que le peuple, que la société, que la masse peut et doit se gouverner elle-même, penser, agir, se lever, s'ar^ rêter comme tin homm€ — sans le secours de tous ces truchements qui, jadis, furent des despotes, qui, de temps à autre, ont été dé prétendus délégués — complaisants ou serviteurs de la foule — • et que nous ncmmons, purement 'et simplement, agitateurs du peuple, démagogues.
Proudhon propose la dissolution du gouvernement dans l'organisme économique. A l'acceptation passive de la loi se substituent des contrats directement, individuellement, consentis par chaque citoyen.
Il oppose un ordre consenti à l'ordre imposé du dehors par l'autorité dé l'Etat. Cet ordre nouveau se crée spontanément sans aucune intervention des gouvernements, sans qu'aucun pouvoir coercitif vienne déranger les conquêtes d'une organisation économique qui se suffit à elle-même.
Dans un article de La Voix du Peuple adressé à Pierre Leroux, le 13 décembre 1849, Proudhon invente une formule qui ramasse sa pensée. Rappelons les faits. Le 7 décembre 1849 — deux mois après la publication des Confessions d'un révolutionnaire, Proudhon avait écrit à Pierre Leroux une lettre amicale dan- laquelle il lui disait qu'il était décidé à tout endurer de lui « les critiques les plus mortifiantes, les redressements le- plus sévères hors que vous disiez de moi que je ne suis pa^ républicain, démocrate et socialiste; que je suis un méchant et un athée ». T' lui écrivait : // fallait être Pierre Leroux, il fallait avoir fait de la Triade, du
Circulus et dé la Métempsycose le, critérium du républicanisme, pour découvrir, après douze ans de combats livrés par moi pour la sainte cause de la Républiqu'C, que je ne suis pas républicain... Ah ! vous qui me reprochez de n'être pas républicain, vous n'êtes pas de votre pays. Vous n'avez pas connu, comme moi, dès l'enfance, les chênes de nos forêts druidiques pleurer l'antique patrie; vous ne sentez pas vos os, pétris de ce pur calcaire du Jura, frissonner au souvenir de nos héros Celtes : Vercingétorix, traîné 'en triomphe par César; Ortogérix, Arioviste, et ce vieux Galgocus vaincu par Agricola; vous n'avez pas vu, au bord dé nos torrents alpins, la liberté vous apparaître sous les traits de la gauloise Velleda... Je n'ai de foi, d'amour, d'espérance, qu'en la Liberté et la Patrie. C'est pour cela que je fais une opposition systématique à tout ce qui me semble hostile à la liberté, étranger à cette terre sacrée de la Gaulé.
La lettre du 7 décembre 1849 est suivie d'une seconde lettre à Pierre Leroux, le 13 décembre :
Vous me faites reproché d'avoir distingué l'un de l'autre, le problème du travail et le problème de l'Etat, deux problèm-es identiques au fond, et susceptibles d'une même solution... Lorsque je dis que le principe capitaliste 'et le principe monarchique ou gouvernemental sont un seul et même principe; que l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme, 'et l'abolition du gouvernement de l'homme par l'homme sont une S'cule et même formule; lorsque, combattant à la fois le communism-e et l'absolutisme, deux faces corrélatives du principe d'autorité, je fais observer que, si la famille fut l'élément dé la société féodale, l'atelier est l'élément de la société nouvelle : il est bien évident que je considère {ainsi que vous) comme un seul et unique problème, lé problème politique et le problème économique... Quant à l'Etat, la conclusion définitive est que le problème de son organisation se confond avec celui de l'organisation du travail, on peut o-u doit en induire qu'un temps viendra où, le travail étant organisé par lui-même, selon la loi qui lui est propre et n'ayant plus besoin de législateur ni de souverain, l'atelier fera disparaître le gouvernement.
L'atelier fera disparaître le gouvernement, voilà la formule qui exprime la pensée de Proudhon au 13 décembre 1849. Une année et demie avant la publication de Vidée générale de la Révolution, Proudhon ramasse ainsi 6a pensée et la complète déjà par celleci : « Le capital ayant perdu sa faculté d'usure, la solidarité économique se crée peu à peu, et avec elle l'égalité des fortunes.
Vient ensuite la formation, spontanée et populaire, des groupes, ateliers ou associations de travailleurs ».
Il y a en effet, dans la sixième étude de Vidée dé la Révolution : Organisation des forces économiques, un troisième chapitré consacré à la division du travail, force collective, machines, compagnies ouvrières — chapitre sur lequel doit être attirée l'attention (pp. 275 à 283 de l'édition Rivière). Il ne faut pas oublier que ce chapitre a été écrit en 185 1, alors que, dans la structure économique de la France, la petite industrie et la moyenne étaient, comme elles le seront longtemps encore, prédominantes. Sans doute, dès cette date, Proudhon prévoit l'évolution du grand capitalisme et ses tendances au monopole. Dans ses Carnets du 4 septembre 1852, il écrira : « La France sera livrée au monopole des Compagnies. Voilà le régime féodal. Les tissus, les fers, les .grains, les liquides, les sucres, les soies, tout est en voie de monopole ». Et un mois après, le 18 octobre 1852, il écrivait à Charles Edmond : « Voilà ce que je puis vous dire comme certain, après une observation attentive, à Paris et dans nos départements, de quatre mois : l'économie de la société se transforme de fond en comble, voilà le fait ».
L'économie dé la société se transforme de fond en comble, cette phrase résume exactement la prévision que, d'après ses observations, Proudhon avait de l'évolution du capitalisme et de ses tendances au monopole. Les exemples que Proudhon avait rencontrés appartenaient davantage à l'accaparement de spéculation qu'à l'accaparement de production. En 1852, il apercevait l'influence du capitalisme financier et spéculatif qui s'épanouit en une euphorie dormant aux bénéficiaires du régime l'illusion de la richesse.
Le spectacle que la société française offre à Proudhon, lorsqu'il écrit, en 1851, Vidée de la Révolution, est celui d'une société paysanne et artisanale. Et c'est à la structure de cette société-là que s'applique les vues qu'il développe sur les compagnies ouvrières.
Aux yeux de Proudhon, c'est le travail agricole qui l'emporte en dignité sur tous les autres : « C'est, de toutes les occupations, la plus noble, la plus salutaire au point de vue de la morale et de l'hygiène, et, sous le rapport de l'exercice intellectuel, la plus encyclopédique. Pour toutes ces considérations, le travail agricole est celui qui exige le moins, disons mieux, qui repousse avec le plus d'énergie, la forme sociétaire. »
Mais il est des industries qui exigent l'emploi combiné d'un
grand nombre dé travailleurs, un vaste déploiement de machines et de bras, une grande division du travail, par conséquent une haute concentration de forces. Là, « le producteur n'est plus, comme au champ, un père de famille souverain et libre; c'est une collectivité. Les chemins de fer, les mines, les manufactures sont dans ce cas ». Et il faut choisir : ou bien le travailleur parcellaire sera le salarié du propriétaire — capitaliste — entrepreneur; ou bien il deviendra im associé et participera aux chances de perte et de gain de l'établissement. « Nous n'avons pas à hésiter, répond Proudhon à cette alternative : là où la production nécessite une force collective considérable, il y a nécessité de former entre les agents de cette industrie une association... Sans cela, il y aurait ainsi deux castes, celle des maîtres et celle des salariés; chose qui répugne dans une société démocratique et libre. »
Ainsi toute industrie est destinée à devenir le foyer d'une société ou compagnie de travailleurs : « Un chemin de fer, une mine, une manufacture, un navire, etc.. sont aux ouvriers qu'ils occupent ce que la ruche est aux abeilles; c'est tout à la fois leur instrument et leur domicile, leur patrie, leur territoire, leur propriété ».
Déjà, dès le 8-15 novembre 1848, dans le manifeste électoral publié par Le Peuple pour appuyer la candidature de Raspail à la présidence de la République, Proudhon prenait position contre l'exploitation par l'Etat des mines, des canaux et des chemins de fer, ainsi qu'il le déclarait dans un texte déjà cité plus haut.
Nous voulons que les mines, les canaux, les chemins de fer soient remis à des associations ouvrières, organisées démocratiquement, travaillant sous la suri)eillance de l'Etat, aux conditions établies par l'Etat, sous leur propre responsabilité. Nous voulons que ces associations soient dès modèles proposés à l'agriculture, à l'industrie et au commerce, le premier noyau de cette vaste fédération de compagnies et de sociétés réunies dans le lieu commun de la République démocratique et sociale.
Voici, en novembre 1848, le fédéralisme qui apparaît et s'applique à l'organisation des forces économiques, quinze ans avant le Principe fédératif, principe de l'organisation politique. Proudhon conçoit une théorie de l'Etat qui le conduit à un double fédéralisme, professionnel et régionaliste. Déjà, dan? Les Confessions d'un révolutionnaire, Proudhon avait esquissé l'idée du fédéralisme professionnel. Afin de rendre au peuple l'énergie et l'activité qui lui manquent, Proudhon avait parlé d'organiser le suffrage universel, et de faire vivre la société par la seule spon-
tanéité de ses forces libres et pondérées. Selon lui, il faut eortir de l'indivision et de la confusion oii nous a laissés la Révolution de 1789 et distinguer, suivant leurs genres et espèces, les dil^erses fonctions sociales. Et, dans son programme révolutionnaire aux électeurs de la Seine (Le Représentant du peuplé, 31 maii®' et 5 juin 1848), Proudhon propose une série de décrets organisant la centralisation de l'industrie extractive et celles de l'industrie manufacturière, de l'industrie commerciale, de l'industrie agricole et la centralisation des sciences, des lettres, des arts. Chacune de ces catégories nommerait son ministre; elle formerait son administration centrale. Elle supporterait les frais qui lui seraient propres et en serait débitée par la banque. Et l'organisation de chacune de ces grandes catégories serait essentiellement démocratique.
La constitution politique peut, en effet, se transformer en constitution économique; et une partie de l'organisation admmistrative, correspondant à l'état d'antagonisme économique actuel, devra disparaître.
Il est intéressant de retrouver dans le Carnet y, à la date du 10 mars 1850, cette note relative à la liquidation administrative d'un certain nombre de services. Le 10 mars, Proudhon écrit (p. 229) : « Le danger des coups d'Etat s'éloigne de plus en plus; celui d'une guerre avec l'Europe encore davantage. Nous aurons donc encore quelques mois de répit. Mais, quoi qu'il arrive, le mois de mai 1852 où coïncident à la fois l'élection pour l'Assemblée et pour le président sera inévitablement un mois de révolution.
« Révoluticn. Quid ? ? » :