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PRÉOCCGUPATIONS MORALES 97
logique d'événements secondaires en soi et qui n'interviennent plus que Pour servir de prétexte, de thème, aux méditations et aux développements révolutionnaires. Pour résumer d’un mot sans trahir la pensée de l’auteur, on pourrait dire, croyons-nous, qu’il préconise non la guerre externe, mais l'état d’ esprit de lutte, la guerre
interne accompagnée de manifestations extérieures seulement dans la mesure où celles-ci sont nécessaires pour Prouver, développer et intensifier celle-]à.
I n’est donc pas à craindre que la civilisation, et en même temps le patrimoine d'idées morales qu'elle renferme, ne succombe sous les conséquences d’un développement de brutalité. L'objection adressée aux révolutionnaires ne porte plus; seulement on peut se demander si vraiment l’état de guerre, même réduit à cette sphère idéologique et interne, est susceptible d’avoir sur le développement de la moralité prolétarienne d’heureuses conséquences. M. Sorel répond affirmativement et oppose à l'immoralité qui se dégage des conceptions de paix sociale les effets salutaires de l'esprit guerrier et révolutionnaire sur la culture morale.
La crise actuelle est profonde et indiscutable. M. Sorel en sent toute l'étendue etil félicite M.P. Bureau de l'avoir décrite sans atténuations ni douceur (1). Cette crise se
traduit par une dégénérescence morale de la bourgeoisie
(1) Bureau, La crise morale des temps nouveaux. Cf. Sorel, La crise morale et religieuse, compte rendu du précédent, Mouv. Social. 1907, p. 36 et ssq.
Prrou. 7
et du prolétariat; et ce double affaiblissement procède d'une même cause : la prédominance des idées de paix, de conciliation, d'arbitrage (1), sur les idées de lutte, de confit, de guerre. À la race des chefs audacieux qui avaient fait la grandeur de l'industrie moderne a succédé une aristocratie ultra-policée, qui demande à vivre en paix, timorée, humanitaire, inconsistante. — M. Berth ajoute, plus expressif encore, « flasque et désossée ». — Sous l'influence de cette ambiance pacifique et de l’action d'hommes comme Waldeck-Rousseau ou Millerand ou les catholiques sociaux, le monde entier lui-même a subi une crise de la volonté, et le socialisme réformiste et parlementaire fut la traduction doctrinale de cet état d’âme. Seulement, alors que la décadence est irrémédiable pour les classes bourgeoises destinées à vivre désormais sans morale, puis un jour à en périr, la classe ouvrière peut échapper... commence déjà à échapper à l’action délétère des donneurs de chloroforme, grâce au stimulant énergique que lui apporte le mouvement syndicaliste révolutionnaire.
Pour comprendre les conséquences heureuses que produira sur la conscience morale du prolétaire l'adhésion aux idées de violence, de lutte des classes, de grève générale, il faut avoir recours à une des thèses les plus
curieuses de l'Ecole nouvelle, l'assimilation du produc-
(4) Sur l’assimilation de l'arbitrage et des pots de vins, Réflex., p. 492.
teur révolutionnaire au guerrier antique. Tout comme le soldat qui prit part aux guerres héroïques de l’ancienne Grèce ou aux guerres plus modernes de la Révolution, le militant syndicaliste se regardant comme le grand moteur de l’histoire, subordonnera toute autre considération à celle du combat futur ; il aura « le sentiment très net de la gloire qui doit s’attacher à son rôle historique et de l’héroïsme de son attitude militante ; il aspirera à l'épreuve décisive dans laquelle il donnera toute la mesure de sa valeur » (1).
Et ainsi la notion de grève générale « éveille au fond de l’âme un sentiment du sublime en rapport avec les conditions d’une lutte gigantesque, fait tomber au dernier rang le besoin de satisfaire la jalousie par la méchanceté, fait apparaître au premier rang l’orgueil de l’homme libre et ainsi met l’ouvrier \ l'abri du charlatanisme des chefs ambitieux et avides de jouissance » (2).
Qu'on se rappelle un instant l’énumération des qualités morales que nous avons reconnues comme nécessaires au producteur libre de demain et nous n’aurons pas de peine à reconnaître une identité frappante entre la psychologie de ces trois hommes d’apparence si dissemblables : le guerrier, le producteur modèle, le militant révolutionnaire.
Et dès lors, M. Sorel peut légitimement conclure que
(1) Réflex. 146.
(2) Réflex, 144.
« la grève générale, rajeunie constamment par les sentiments que provoque la violence prolétarienne, produit un état d’esprittout épique et en même temps tend toutes les puissances de l'âme vers des conditions qui permettent de réaliser ces ateliers fonctionnant librement, et prodigieusement progressifs » (1).
Mais il y a plus, et la violence doit être aussi envisagée dans ses répercussions sur la conscience morale de la bourgeoisie capitaliste. Ce semble être un paradoxe, et c'est cependant, dit M. Sorel, une rigoureuse vérité que de la considérer ici encore comme le seul agent efficace d'un progrès moral sérieux. Elle sera, peut-on dire, le coup de fouet qui réveille les énergies somnolentes et prêtes à s’éteindre sous l'influence étouffante de la paix sociale. « Le jour où les patrons s’apercevront qu'ils n’ont rien à gagner par les œuvres de paix sociale ou par la démocratie, ils comprendront qu'ils ont été mal conseillés par les gens qui leur ont persuadé d'abandonner leur métier de créateurs de forces productives pour la noble profession d’éducateurs du prolétariat. Alors, il ÿ a quelque chance pour qu'ils retrouvent une partie de leur
énergie (2). »
(4) Réflex. 252.
(2) Réflex. 48. C'est cette partie de la thèse de M. Sorel qu'a développée M. P. Bourget dans la Barricade ; il s'appuie en particulier sur cette phrase de Sorel (Réf. p. 49) : « En face d'une bourgeoisie affamée de conquêtes et riche, si un prolétariat uni et révolutionnaire se dresse, la société capitaliste atteindra sa perfection historique ». D'ailleurs, pour M. Sorel, l’issue de la lutte n'est pas douteuse; sil