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La violence prolétarienne semble donc être le seul moyen dont disposent les nations européennes « abruties par l'humanitarisme » pour retrouver leur ancienne énergie (1), et M. Sorel termine les Réflexions sur la violence par cette phrase qui servira de conclusion à nos développements, parce qu'elle les résume en une formule frappante. « C’est à la violence que le socialisme doit les hautes valeurs morales par lesquelles il apporte le salut
au monde moderne (2). »
IV. — La substitution d'une philosophie et d’une morale du producteur à la philosophie et à la morale actuelle, qui s'adressent plus ou moins directement au consommateur, entraînera dans tous les domaines de la vieet de la culture des bouleversements profonds. L’éducation entre autres subira de ce fait une évolution complète qu’il importe de décrire rapidement.
A) Sur la question de l’enseignement, socialistes réformistes et penseurs, anarchistes sont d'ordinaire d'accord: ils s’attaquent au régime actuel qui réserve à une minorité de privilégiés les jouissances intellectuelles et les supériorités de toute sorte que donne dans la vie une forte
instruction, et leur idéal serait une généralisation de l’en-
préconise le combat, c'est qu’il croit le succès du prolétariat certain. — Jln'en est pas de même pour M. Bourget qui ne considère pas comme irrémédiable la déchéance de la bourgeoisie,
(1) Réflex. 49.
(2) Réflex. 253,
seignement à tous ses degrés permettant à tous d'acquérir une culture intégrale qui les prépare à la vie moderne d'homme et de citoyen. Par ailleurs, des réformes de détail pourraient être apportées dans les conceptions pédagogiques, mais leur base resterait la même; donné à tous et non plus à quelques-uns l’enseignement n’en subsisterait pas moins sous sa forme classique et encyclopédique puisque c’est à condition seulement d’avoir des clartés sur tout que le jeune homme peut librement choisir, lorsque le moment est venu, la carrière qui peut le mieux lui plaire, et que l’enseignement a moins pour but de donner des connaissances spéciales précises que de développer l'intelligence et de former l'esprit.
A cette façon de comprendre le problème de l'éducation les syndicalistes révolutionnaires adressent de multiples critiques et ils s’attaquent très fortement aux deux idées sur lesquelles elle repose ; l’idée d’une culture «désintéressée, l'idée d’une culture encyclopépique.
a) Apprendre pour apprendre, sans aucune visée ulilitaire et prosaïque, mais simplement pour se former cette faculté mystérieuse qu'est l'esprit, ce sens plus mystérieux encore qu'est le goût (1), voilà l'idéal de l'éducation classique. En réalité, on arrivera par ce moyen à faire de l’esprit («une pure forme vide de toute matière, un pur cadre vide de tout contenu ; » à produire
des individus détachés de toute réalité objective, prêts à
(4) Berth, Classiques ou Modernes, Rev. Soc. 1902, 36, 643.
se laisser prendre au mirage des formules creuses et des abstractions chimériques.
6) Cette « culture pour rire » (1) peut bien, sans doute, former un homme du monde apte à traiter dans un salon les sujets les plus divers, en causeur brillant et superficiel ; elle est impuissante à développer les qualités nécessaires au travailleur, au producteur. Celui-ci doit connaître à fond et posséder vraiment la branche d’études dans laquelle il sera spécialisé; il s’agit pour lui d’apprendre non pour les besoins de la conversation mais pour être à même, dans sa petite sphère d’action, d’inventer à son tour, et dès lors, « à la culture formellement universaliste, doit se substituer une culture en profondeur (2) » qui rachète en intensité et en qualité ce qu'elle paraît perdre en étendue et en quantité.
«Car, pour comprendre véritablement, déclare M.Berth, il ne s'agit pas seulement de faire aux choses quelques visites rapides et légères ; c’est à la suite d’une fréquentation quotidienne, attentive, fervente, que par tout l'être, par le cœur autant que par l'intelligence, par le corps aussi bien que par l'esprit, on arrive à pénétrer jusqu’à la substance des êtres et des choses (3). »
B) Quelles conséquences pratiques vont entrainer ces idées théoriques? Pour préparer le travailleur au bon
accomplissement de sa tâche sociale un seul moyen
(1) Berthb, Classiques ou Modernes, Rev. Soc. 1902, 36, 643. (2) Berth, Classiques ou Modernes, Rev. Soc. 1902, 36, 653, (3) Berth, Classiques ou Modernes, 653,
s'offre à nous, c'est de remplacer le système classique d'éducation et d'instruction par un système nouveau où la pratique et la théorie soient étroitement mêlées, par l’union intime de l'apprentissage technique et de l’enseignement littéraire et scientifique (1).
Une objection se dresse immédiatement. Cette conception d’une éducation très technique et très spécialisée, ne risque-t-elle pas d’accroître encore les inconvénients déjà si marqués de la division du travail. Les hommes de plus en plus organiquement différenciés seront parqués dans l’étroit horizon de leurs labeurs industriels ; leur esprit sera dès lors fermé à toute spéculation générale, à tout ce qui distingue l’homme et l'élève au dessus de l’animal. De la spécialisation naîtra l’abrutissement.
Peut-être alors conviendrait-il, tout en instituant cette éducation technico-professionnelle, de mettre à côté et au dessus une culture générale, et même, puisque l'idéal socialiste comporte une réduction progressive des heures de travail et un développement croissant de la vie spirituelle pendant les moments de loisirs, il est clair que peu à peu cette culture générale prenant chaque jour plus d’extension arriverait à faire passer au second plan l'éducation purement technique.
L'objection n'arrête pas M.Berth.Il y répond d’abord en
repoussant cette perspective d’une réduction du temps de
(1) Berth, Classiques ou Modernes, 647, 661.
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travail social sur laquelle repose la conception d’une possibilité de culture générale pendant les heures de repos. D'accord avecM Sorel (1),et à la suite deProudhon.,ildéclare que pour notre plus grand bien d’ailleurs et la sauvegarde de notre dignité pèse sur nous la /ot de pauvreté (2), et il constate que dans la civilisation moderne le travail loin de diminuer croit sans cesse en quantité, en complexité, en variété.
Il ne faut donc pas se bercer ici d'illusions naïves. La vie du travailleur de demain ne sera pas une existence d'oisif, occupé seulement pendant de rares instants, à un labeur devenu facile. Demain, comme aujourd'hui, plus encore qu'aujourd'hui, le travailleur sera l’homme de son travail ; son métier restera le centre autour duquel graviteront ses pensées et ses actions, et la seule éducation qu'il convienne de lui donner est celle qui le prépareraau mieux à jouer son rôle d’ « organe ».
Seulement, dans l'esprit de M. Berth, cette spécialisation n'implique nullement une mutilation barbare de la personnalité humaine ; elle exige au contraire et produit un développement plus intense et plus profond de l'individu.
Puisque le travail devient de jour en jour plus compliqué, plus délicat, qu'il se transforme de routine en
science, nous n'avons plus à redouter l’abrutissement du
(1) La valeur sociale de l’art.
(2) Berth, art. cit. 654. Du même : notes bibliographiques, Mouv. Soc. 1907, 2e semestre, p. 91,
travailleur par son travail, ni la mécanisation sociale. « Retranché dans sa profession, l'individu se crée une vie originale, devient un centre autonome d'action, conquiert une liberté positive... Tous les métiers pénétrés d’art et de science, c’est-à-dire illuminés par la pensée, deviennent des forteresses de liberté, d'énergie créatrice, d'autonomie féconde d’où les individus font librement brèche sur l'inconnu et défient les tyrannies collectives (1). » En un mot l’homme qui sait à fond sa partiese trouve du même coup être un homme totalement développé, un
homme complet (2).
V. — Le travail transformé, idéalisé, apparaît ainsi comme l'élément primordial de la cité moderne : c'est en lui que le monde moderne cherche son axe et son équilibre ; c’est en lui que s’incorporent science, art, philosophie, moralité (3). L'homme idéal ce n’est plus le sage, content de peu, philosophant avec ses passions et, tout à la contemplation immobile de ses idées ; ce n’est plus le saint tout entier à la préoccupation de son salut et tendant sa volonté, étrangère
dès ici-bas à ce monde, vers un monde transcendant.
(4) Berth, art. cit., p. 655.
(2) Bertb, art cit., p. 655.
(3) Berth, art. cité, 689. Cf. Berth, Dialoques Soc., p. 313 : « Deux puissances moralisent surtout l’homme : le travail et l'amour. Le travail donne à l’homme une sévère discipline intellectuelle, qui est en même temps une discipline morale. »
L'homme idéal selon la conception socialiste, c’est le travailleur social dont la vie est un harmonieux équilibre d'action et de pensée.
Et cette transformation marque la substitution, dans la direction de l'histoire humaine, de la classe productive aux classes aristocratiques étrangères au monde de la production et transcendantes au devenir social « au-dessus duquel elles planent dans l’immobilité des Dieux d'Epicure » (1).
Gette réhabilitation du travail est vraiment quelque chose d’original et de moderne. Depuis la dissolution des cités antiques, le travail était frappé d’une déchéance profonde. La société chrétienne est dominée par l'opposition entre le monde des nobles et des clercs qui vivent dans l’oisiveté, et la foule des travailleurs, méprisés et dédaignés des hommes libres (2). Et lorsque, avec la Révolution, s’élabore une conception nouvelle de la vie basée sur le travail, l'opposition subsiste toujours, parce que la bourgeoisie se fait du travail une notion à la fois intellectualiste et mystique : elle distingue d’un côté le travail intelligent, général, supérieur, du patron capitaliste doué des facultés mystérieuses de l’esprit de direction et de l'esprit d'entreprise, et, de l’autre, le travail grossier, pure-
ment manuel de l’ouvrier (3). Comtisme et Saint-Simo
(1) Dial. Sos , p. 84.
(2) Sorel, Ruine du Monde antique, 268.
Sorel, Réflex. 194.
(3) Berth, art. cité, 658,
nisme sont les expressions doctrinales de cette période de l’évolution.
C’est seulement avec les temps nouveaux que s'évanouit le dualisme séculaire de la théorie et de la pratique, de l'intelligence et du corps, de l'esprit et de la chair. « A la
domination exclusive d’une élite spécialisée dans le
travail spéculatif, et soumettant le reste des hommes
à ses théories se substitue la discipline anonyme, impersonnelle, objective du travail dans l'atelier moderne » (1)..
Cette évolution des idées ne s’est point d’ailleurs effectuée au hasard et sans raison: elle a été commandée par l'évolution économique. Si le travail manuel du simple ouvrier était considéré, il y a un siècle, comme inférieur et dégradant, c’est que vraiment à cette époque il n'était qu'une routine ; mais depuis au petit paysan s’est substitué le travailleur agricole moderne et la fabrique surtout a été remplacée par la grande industrie ; maintenant il faut non plus des automates passifs mais « des ouvriers supérieurs extra-qualifiés » doués d'intelligence, de soin, de moralité. La grande industrie est donc la cause profonde de la transformation des idées, de la naissance du mouvement actuel ; elle est « le grand fait révolutionnaire autour duquel désormais tout doit graviter et dont tout doit sortir; elle est la matière originale à
laquelle une forme nouvelle doit s’adapter; elle est, selon
(4) Berth, art, cité, 659,
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le langage de Marx, l'infrastructure économique sur laquelle doit s'élever une nouvelle superstructure idéologique ({). »
Le travailleur moderne est ainsi le centre et le principe de la cité nouvelle. La cité antique fut une cité héroïque dont les institutions gravitaient autour de la guerre, source et principe de toute vertu... Aujourd'hui, c'est autour des institutions du travail comme ciment que doit se réédifier la cité moderne; ce sont les exigences du travail qui doivent faire refleurir au cœur des hommes cet héroïsme dont l'antiquité nous a offert les premiers exemples admirables (2).
En commençant cette étude des préoccupations morales chez les théoriciens du mouvement syndicaliste, nous citions le mot de M. Sorel : Le socialisme est une évaluation nouvelle des valeurs. Nous sommes à même maintenant de le comprendre pleinement. La révolution socialiste consistera dans le passage au premier plan de la femme et du travailleur jusqu'ici effacés ; et de cette modification dans l'échelle des évaluations éthiques naîtra une cité toute nouvelle « où les travailleurs affranchis règleront harmonieusement la production sociale, où les femmes affranchies feront le foyer plus chaste, plus solide et plus joyeux, où la vie publique enfin mora-
lisée dans ses profondeurs par l’accession dans l'univers
(1) Berth, art. cité, 670, (2) Berth, Socialisme ou Etatisme, #.,S, 1903, 9, 12-43.
social du producteur et de la femme, ces deux exploités éternels, sera pénétrée d’un ardent esprit de justice, de
pureté, de bonté » (1).
SECTION Troisième. — Les Préoccupations morales chez
les militants syndicalistes.
Entre les conceptions morales de Proudhon et celles des théoriciens du mouvement syndicaliste, l’analogie est frappante; on pourrait presque dire sans exagérer que les syndicalistes se sont bornés à développer, à préciser les idées de Proudhon. Eux-mêmes d’ailleurs le reconnaissent puisque, àchaqueinstant, dans l'exposé de leurs théories morales, le nom de Proudhon revient comme celui d’un maître auquel ils sont heureux de pouvoir se référer sans cesse. Mais, pour que notre étude soit complète, il nous faut voir si les préoccupations morales de MM. Sorel ou Berth ne sont que le reflet de leur tem pérament individuel ou si nous les retrouverons, plus ou
moins nettes, chez les militants révolutionnaires.
(1) Berth, Dial. Soc., p. 311.
M. Berth, on le voit, est partisan de l'émancipation de la femme, mais sa façon de concevoir cette émancipation d’où, pour lui, résulteront plus de chasteté et une vie familiale plus intime le place aux
antipodes des ordinaires propagandistes de l'émancipation féminine. Cf. tout le dialogue IV,
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I. — Un simple coup d'œil suffit pour apercevoir un abime, et les divergences éclatent surtout irréductibles sur deux questions essentielles: le néo-malthusianisme et le sabotage.
4 Tous ceux qui ont fréquenté les milieux ouvriers sont d'accord pour proclamer que la propagande néomalthusienne s’y exerce sur une vaste échelle, et grâce au concours actif des syndicats révolutionnaires. Les Bourses du Travail sont les foyers principaux de cette propagande. C’est là qu'on prêche aux femmes la grève des ventres et qu’on leur donne les adresses de médecins malthusiens ; c’est de là que partent les distributeurs de prospectus ou les conférenciers qui iront porter la bonne parole dans les ateliers, principalement les ateliers féminins.
En 1906, à Brest, on découvrait au cours d’une perquisition faite à la Bourse du Travail, des objets ayant pour but de fournir les moyens pratiques de faciliter la diminution des naissances, et, en pleineréunion publique, un des meneurs ouvriers de l'arsenal n'hésita pas à affirmer que ces objets se vendaient dans les Bourses mêmes (1).
Or le néo-malthusianisme repose sur une conception purement hédonistique de l’amour: il est fondé sur cette idée exprimée avec une parfaite netteté par M. Novicow
que le lien sexuel est contracté uniquement pour le bon-
(2) Journal es Débats, 2 juin 1906. Cf. Bureau, La crise morale des témps nouveaux, p. 111. Deherme, La coop. des idées, 16 novembre 1909, p. 294.
heur des époux (1); il n’est pas dès lors nécessaire de réfléchir longuement pour comprendre qu’il y a opposition absolue entre ce mouvement et la philosophie morale de M. Sorel, pour qui l’amour est fait de dévoued mentet de sacrifice.
En vain objectera-t-on que la limitation du nombre des enfants est fatalement préconisée par tous ceux qui désirent l’amélioriation du sort des classes ouvrières parce qu’elle seule permet, par une diminution de l'offre de travail, la suppression du chômage et l'élévation du taux des salaires.
M. Sorel, nous le savons, répondrait qu’à une quantité de travail croissante il faut une quantité de bras également croissante et que la densité de la population est une condition sine qua non du progrès dans l'organisation de la production et du commerce.
Il répondrait surtout, comme M. Deherme, que les enfants imposent l'effort quand même, stimulent les activités et les volontés et que c'est seulement grâce à eux que pourront être atteints les effets heureux qu'il attend, pour la culture morale des ouvriers, du développement de la vie affective et familiale.
Sur ce point il se rencontre avec un militant syndicaliste anarchisant, M. Pierrot,dont l'opinion estd’autant plus curieuse à noter que personnellement il est partisan du néo-
malthusianisme. « Je pense, dit-il, que les individus qui
(4) L'afranch. de la femme, Paris, Alcan, 1903, p. 445.
auront obtenu un peu de bien-être, grâce à cette restriction sexuelle et grâce à beaucoup de chance, peuvent aussi bien s’enfermer dans l’égoïsme : ce seront plutôt des recrues pour le mutuellisme et le coopératisme, c’està-dire qu'ils chercheront à s'arranger le mieux possible dans la société actuelle sans rien voir au delà de leur intérêt personnel » (1). Loin de développer l'esprit de révolte, le néo-malthusianisme serait plutôt une tentative d'adaptation à la société moderne, et si malgré ses dangers M. Pierrots’en déclare partisan, c’est parce qu'il est actuellement l'instrument nécessaire de l'émancipation féminine.
D'ailleurs M. Sorel n’a pas caché son opinion sur cette question de la propagande en faveur de la restriction sexuelle, et s’il n’en a jamais entrepris une réfutation en règle c’est qu’elle ne lui paraît même pas mériter cet honneur; il y voit purement et simplementune « aberration » (2).
2° À l’action parlementaire ou électorale qu'ils jugent inefficace et démoralisante, les militants de la C. G. T. opposent l'action directe (3) comme seul moyen d'obtenir des classes possédantes des concessions toujours plus
graves, jusqu’au jour où, leur situation étant devenue
(1) Pierrot, Syndicalisme et Révolution, p 33 note.
(2) « Je ne parle pas ici des aberrations des neo-mathusiens, dont M. Nitti fait avec raison bonne justice ». G. Sorel, La science de la population, Devenir social, 1897, p. 193 en note.
(3) G. Yvetot, À B C syndicaliste, p. 40.
Prrou. 8
intolérable, un dernier effort donnera au prolétariat la direction complète de l’activité économique. Jusqu'ici théoriciens et ouvriers sont pleinement d'accord, mais la divergence apparaît lorsqu'il s’agit de déterminer les formes que peut prendre l’action directe.
D'ordinaire la pression exercée par les intéressées sur les exploiteurs, ou les gouvernants qui les protègent, se traduira par une action au grand jour (1), énergiquement et franchement proclamée sous la forme d’un ultimatum hautain, sanctionné en cas de besoin par la grève ou le boycottage, à l'égard des patrons récalcitrants.
Mais cette attitude, déclarent les militants, n’est pas toujours possible ; certaines situations se posent de telle façon qu’en un conflit à découvert la classe ouvrière serait d'avance vaincue: dans ce cas, à la violence il faut substituer la ruse et c’est alors qu'intervient « le sabotage » Qu’entend-on par là ? (2) C'est la mise en œuvre de la maxime : «à mauvaise paye mauvais travail », et la transposition dans la tactique française d’une pratique que les Anglais connaissent depuis longtemps, le « Go- Canny ». Le sabotage en un mot consiste pour l’ouvrier mécontent du salaire que le patron lui octroie ou de toute autre condition de son travail, à repondre à l'insut-
(4) Exemple : L’agitation pour la suppression des bureaux de placement ou la journée de 8 heures. Cf. Griffuelhes, L'action syndica-
liste, pp. 23-26.
(2) Boycottage et Sabotage, rapport de la commission du boycottage au Congrès corporatif tenu à Toulouse en septembre 1897. Dépôt
45, rue Lavieuville, Paris.
PRÉOGCGUPATIONS MORALES 115
fisance de rémunération Par une insuffisance de travail qui rétablit l'équilibre : les procédés de réalisation seront d’ailleurs multiples et variés : ralentissement dans la production pour l’ouvrier payé à la journée; détérioration de machines ou atteinte à la qualité du produit pour l’ouvrier qui travaille aux pièces, etc.
Ici encore, il saute aux yeux que de pareils procédés sont en opposition avec la morale de M. Sorel par le discrédit dont ils frappent le travail et par l'appel à la ruse qu'ils comportent comme succédané de la violence. Et comme M. Sorel exprime toujours, avec brutalité même, et sans crainte des froissermnents, sa pensée et son opinion, il ne s’est pas gêné pour dire combien il regrettait cette tactique du sabotage, combien peu elle lui semblait apte à «orienter les travailleurs dans la voie de l'émancipation » (4).
Pour lui, afin d'assurer l’affranchissement futur, c’est dans un sens tout opposé qu'il faudrait agir ; il faudrait « amener les jeunes gens à aimer leur travail, à considérer tout ce qu’ils font comme une œuvre d’art qui ne saurait être trop soignée, à chercher l’intelligibilité de tout ce qui se passe dans l'atelier : » il faudrait, en un mot, « les rendre à la fois consciencieux, artistes, savants dans
tout ce qui regarde la production » (2). On ne saurait
(4) Sorel, Le Syndicalisme Revolutionnaire, Mouv. Soc., nov. 4905, P. 277. Cf. Berth, Marchands, Intellectuels et Politiciens, Mouv. Soc., novembre 1907, 2e semestre, p. 84.
(2) Sorel, Avenir soc. de Syndicats, p. 82-86. Cf. aussi Guy Grand, art. précité, no 72, pp. 370-71 en note,
concevoir une opposition plus fradicale, et ‘s’il est vrai, comme le prétend Desplanques dans les « Temps Nouveaux », que cette question du sabotage soit la pierre de touche qui peut servir à distinguer les véritables syndicalistes des intellectuels qui tentent de se mêler à eux, nous sommes obligés de conclure qu'entre M. Sorel disciple de Proudhon et les militants syndicalistes aucune
confusion n'est possible.
IT. — Toutefois cette conclusion serait exagérée. Dans les milieux ouvriers eux-mêmes, on peut constater une résistance aux tactiques de sabotage : elles sont plutôt la caractéristique d’un groupe de violents et d'agités à l’intérieur même du mouvement, qu'un trait distinctif commun à tous les syndicalistes ouvriers, et surtout, de ce que sur ces deux points spéciaux, néo-malthusianisme et sabotage, il y a contradiction entre les conceptions des ouvriers et celles des théoriciens, il faudrait se garder de conclure à une absence complète de préoccupations morales dans les milieux ouvriers syndicalistes.
1° Les hautes théories de l'amour dévouement ou de la chasteté gage de force leur sont sans doute étrangères et, cependant, lorsqu'on lit discours ou tracts des apôtres ouvriers du mouvement d'émancipation, on est frappé de sentir chez eux un désir très vif d'arriver, par une série de mesures libératrices, à restaurer la vie de famille
intime et affective que souvent entravent aujourd’hui les
PRÉOGCUPATIONS MORALES 117
dures nécessités de la société capitaliste. Ce soucise manifeste particulièrement dans les revendications pour la journée de huit heures. Actuellement, disent les propagandistes, il arrive souvent que les divers membres d’une famille ouvrière ne se rencontrent pour ainsi dire jamais au foyer domestique, et que le père au retour d’une longue journée de labeur peut à peine trouver le temps d’embrasser ses enfants, sans avoir le loisir de s’occuper de leur éducation ou de leur instruction (1).
Tout en faisant la part de ce qu’il peut y avoir dans cet argument d'appel à la pitié et aux sentiments de la bourgeoisie, il faut reconnaître que le rêve d’une vie familiale hante l'esprit des ouvriers épris d’une existence plus douce et qu’à ce point de vue une analogie peut être facilement établie avec les idées de Proudhon ou de M. Sorel.
% De même lorsqu'ils préconisent telle mesure d’apparence incompatible avec les principes les plus élémentaires dela morale, par exemple la pratique du sabotage, les militants font un curieux effort pour démontrer qu'ils sont au contraire en cela même les observateurs les plus scrupuleux de l'honnêteté (2): ils dénoncent les fraudes
et tromperies qui sont d’usage dans le monde commer-
(1) La journée de 8 heures dans le bâtiment, brochure en vente a CCG pre
(2) G. Yvetot, À B C Syndicaliste, pp. 44, 45, et surtout Griffuelhes in Griffuelhes et Niel, Les objectifs de nos luttes de classes, p.01:
cial et industriel à l'égard des consommateurs et montrent qu'en se refusant à participer à ces fraudes, mieux encore en prévenant le client du piège qui lui esttendu, les ouvriers contribuent à ramener à l'observation des principes de probité commerciale ceux-là qui trop souvent cherchent à les violer.
3° Mais surtout il y a entre les théoriciens et les adeptes ouvriers du mouvement syndicaliste une préoccupation commune qui suffit malgré des divergences de détail à leur mériter, aux uns et aux autres, le titre de moralistes révolutionnaires, c’est la conviction de la nécessité d’une action individuelle et volontaire; et cette réaction contre le fatalisme, le déterminisme social a permis de dire que l'Ecole Nouvelle était un « retour à Kant» on pourrait ajouter : et un « retour à Proudhon ».
Le mouvement syndicaliste, qu’on l’envisage dans l’expression que lui donnent les théoriciens, ou dans l’aspect qu'il présente chez les militants, est essentiellement une philosophie de l’action. « L’aetion, déclare M. Lagardelle, c'est là le commencement et la fin du syndicalisme » (1).
L'Ecole Nouvelle réagit contre cette croyance que le mouvement économique, par la concentration croissante des capitaux et des industries, conduit insensiblement le monde, malgré lui et à son insu, du capitalisme au socialisme. Elle se refuse à admettre qu'il suffise pour édifier
un monde plus libre que la société capitaliste suive le fil
(4) Le parti soc. et la C. G. T., p. 29.
de sa propre évolution. Sa conception de l’évolution historique donne une place très importante au libre arbitre humain, c’est-à-dire qu’elle ne croit pas possible de déduire du présent l'avenir. La thèse de l’imprévisibilité de l'avenir est une des idées chères à M. Sorel (1).
« Nous ne pouvons prétendre, déclare-t-il, avoir sur l'avenir des vues scientifiques, mais uniquement des vues indéterminées exprimables seulement dans la langue de l'imagination artistique. »
Dans ces conditions le socialisme n’apparaît plus comme le terme inéluctable de l’évolution historique ; il se peut qu'il se réalise mais celà n’est point certain. « Le prolétariat, déclare M. Berth (2), peut faillir à sa mission; il n’y a pas de nécessité objective à ce que le socialisme se réalise ».
Si donc les prolétaires tiennent à s’émanciper de la tutelle patronale, s’ils veulent instaurer le régime nouveau, qu’ils ne comptent pas que ce régime sortira de luimême et automatiquement, au bout d’un temps plus ou moins long, du régime capitaliste actuel ; qu’ils sachent au contraire que la transformation ne s’effectuera pas sans un effort personnel et direct. Voilà la grande leçon que leur apporte l'Ecole syndicaliste. Avec M. Lagardelle elle leur dit : «N’ayez foi qu’en vous seuls! Le salut est
en vous! Le monde ne sera que ce que vous le ferez.
(4) Sorel, La Science et la Morale, pp. 10-12. (2) Mouv. Soc., 2e série 1906-7, p. 167. Cf. 2e partie, chap. 11.
. Déployez donc toutes vos énergies et mettez à l'épreuve toute votre puissance d’action (4) .»
Et ici les théoriciens ne font que dégager la signification exacte de la pratique des militants. Qu'est-ce que l'action directe sous toutes ses formes? Sinon « l’appel constant à l'effort personnel du prolétariat, à ses ardeurs combatives, à ses appétits d’héroïsme » (2). N’enseignet-elle pas aux hommes, contrairement aux allégations d’un déterminisme historique suranné, qu'il n’y a rien de fatal et que ce sont les hommes eux-mêmes qui font leur histoire. Qu'on relise les tracts édités à propos de la propagande pour la journée de 8 heures ou la suppression des bureaux de placement, partout on retrouvera comme un leit-motiv, sous la plume des militants, cet appel constant à la volonté ouvrière.
C'est à ce titre que M. Lagardelle voit dans le syndicalisme révolutionnaire un agent puissant de progrès moral et déclare qu’il lui maintiendrait son adhésion même s’il savait que ses rêves d'avenir ne dussent jamais se réaliser. « Au souffle de l’action prolétarienne, déclare-t-il, il y a quelque chose de changé et là où l’on ne trouvait hier que des êtres asservis, commencent à se lever des hommes. Dans un temps qui a perdu le sentiment de sa dignité, on est plus heureux que jamais de
trouver une école qui n'hésite pas à faire appel aux
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= PRÉOGCUPATIONS MORALES 121
forces vives de la personne. humaine et donne un exemple permanent de courage et d'énergie; grâce à elle, on peut dire que le prolétariat est entré vraiment dans la période de « l'éthique vivante » (1).
Or, cette réaction contre le fatalisme social au nom de l’individualisme et du libre arbitre, cette croyance à l'efficacité de l’action volontaire, nul ne l’a plus énergiquement soutenue que Proudhon, et par là une analogie profonde se trouve exister entre les idées proudhoniennes et la base même de la pratique syndicaliste.
L'idée du libre arbitre humain, capable de détruire, de renverser les lois naturelles, a été maintes fois exprimée par Proudhon. « L'homme, dit-il, dans la Justice, a le privilège entre toutes les créatures dont il résume les attributs divers, non seulement de réagir ou de ne pas réagir à son choix contre le dehors, mais de résister à sa propre spontanéité sous quelque forme qu’elle le sollicite, organique, intellectuelle, morale, sociale : d’user et d’abuser de cette spontanéité ; de la détruire ; en un mot
de nier en soi et hors de soi tout fatalisme en se posant
(1) On peut se demander dans quelle mesure cette philosophie de l’action est compatible avec le matérialisme marxiste dont se réclament nos théoriciens du syndicalisme ; nous reviendrons sur cette question plus loin quand nous chercherons à déterminer le sens exuct pris dans leur système par la conception matérialiste de l’évolution historique. Notons seulement ici que, pour eux, celte conception, loin de nous dispenser d’agir, nous donne le moyen d'agir efficacement sur le monde. Berth, De !’Utopie à la Science, p. 410.
lui-même et de plus en plus comme expression renversée de l'absolu » (1).
« La fatalité, dit-il ailleurs, ne gouverne pas la société; la géométrie et les proportions arithmétiques ne régissent pas ses mouvements, comme la minéralogie et la chimie. Il y a là une vie, une âme, une liberté qui échappe aux mesures précises, fixes, gouvernant la matière. Le matérialisme, en ce qui touche la société, est absurde ».
Le prolétaire est donc maître de sa destinée; il tient en main son sort; il ne peut plus se reposer sur d’autres ou sur les événements du soin d'instaurer la société nouvelle ; c’est lui qui décidera si oui ou non il consent, par une action lente, continue, difficile, mais nécessaire et efficace, à travailler à la libération de la classe ouvrière.
Et cette idée commune à Proudhon et à l’école syndicaliste toute entière est l'élément le plus capable de surexciter, de développer les forces morales du prolétariat. Par le rôle prépondérant qu’elles donnent à l’activité individuelle libre dans l’évolution sociale, la philosophie proudhonienne et la doctrine syndicaliste « stimulent les joies latentes de l'individu, refoulent ses mauvais désirs de passivilé et font surgir au premier plan ces facultés d'enthousiasme, ce besoin de combat, cette soif de conquête qui l’illuminent et le portent jus-
qu’au sublime » (2).
(4) Justice IT, 8, 50.
(2) Lagardelle, P. S.et C. G 1, 31.
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