CHAPITRE II
La doctrine sociale de Proudhon s'oppose tout à la fois aux théories des économistes défenseurs de la société actuelle, et aux projets des réformateurs socialistes. Elle consiste essentiellement en une tentative de conciliation, grâce au principe fédéraliste, de l’idée d'égalité, niée par les uns et de l'idée de liberté méconnue par les autres. Or, tout comme Proudhon, les syndicalistes révolutionnaires critiquent avec âpreté tant le monde économique dans lequel nous vivons que les formes diverses du socialisme traditionnel, et l'idéal qu'ils poursuivent est fortement teinté de fédéralisme. L’analogie entre les deux doctrines est donc évidente; mais, pour en apprécier l'étendue, il convient de les examiner en détail et parallèlement, d’abord dans leur partie critique, — puis dans leur essai de reconstruc-
tion positive.
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Critique de l’ordre aetuel.
SECTION PREMIÈRE. — Proudhon.
La société actuelle se caractérise par le règne politique de la bourgeoisie, et la suprématie économique des capitalistes ; elle a son fondement dans l'institution de la propriété privée, et son expression doctrinale dans le libéralisme économique. La critique vigoureuse de
Proudhon n’épargne aucun deces quatre éléments. D
1° Bourgeoisie.
Depuis la Révolution, il n'existe plus de castes, de classes nettement tranchées et délimitées ; cependant on peut déterminer sans peine le contenu de la classe bourgeoise. Selon Proudhon,la bourgeoisie comprend trois catégories de personnes: 1° Ceux qui vivent surtout du fermage de leur terre, du loyer de leurs maisons, de l’intérêt de leurs capitaux, des bénéfices de leurs entreprises, et qui s'opposent aux prolétaires, lesquels vivent du produit de leur travail personnel ; 2 Les petits industriels, artisans, fabricants, boutiquiers, cultivateurs etc., établis à leur compte ; 3° Ceux des ouvriers ou employés dont le revenu dépasse d’une certaine quantité le revenu moyen
de tous les membres de la nation (1).
(1) Justice II, 6, 159.
Tous ces individus présentent un certain nombre de caractères communs, qui constituent Le {ype bourgeois, et de ce type Proudhon nous a donné à plusieurs reprises l’exquisse (1), une exquisse peu flattée, que d’aucuns qualifieraient de caricature. Pour la bourgeoisie, Proudhon professe un mépris profond. Il lui reproche surtout d'envisager toute chose sous l'angle utilitaire, et de se faire ainsi de la vie une conception plate et terre à terre, fermée à toutes les pensées nobles, à toutes les actions désintéressées.
« L'idée qui absorbe l’intellect du bourgeois, à laquelle il ramène tous ses sentiments, toutes ses spéculations, au mètre de laquelle il juge les hommes et les choses est la richesse. Sa catégorie fondamentale est celle de l’utile ; elle seule éclaire et lui rend visibles les objets placés sous son horizon... Le bourgeois apprécie le bien, le beau, le juste, le vrai, le saint d’après la valeur vénale des objets ; ce qu'il admire dans les produits de l’art, c’est ce qu’ils coùûtent; ce qu’il estime de la science et de la philosophie, c'est ce qu'elles peuvent rapporter. Sa raison ne se plie point à l’idée qu’on puisse être homme de mérite et n'avoir su faire fortune (2). »
De ces prémisses résulte une série de conséquences quant à la façon dont le bourgeois comprend la morale, la politique, la philosophie, la famille:
Sa morale tient dans le principe fondamental « de la
(1) Justice II. 6. 159 ; Capacité, p 51 ; Capacité, p. 117 ets. (2) Capacité, 162.
vertu, pas trop n’en faut » (1). Ce qui le retient n’est pas la peur de mal faire, c'est la peur d’être vu. «La perte de sa considération, de son crédit, de sa clientèle l’affecte au suprême degré, l’indélicatesse par elle-même fort peu. Il ne mourra jamais de ses remords, il pourrait mourir de chagrin. »
En politique sa seule maxime sera : « Sauver les intérêts quoiqu'il en coûte » : les idées de justice, d'honneur, de patrie ne tiendront pas dans son esprit devant les considérations d'intérêt ou les craintes d'agitation. Æn philosophie le bourgeois serait sceptique si le scepticisme n'exigeait un certain effort d'intelligence ; il se contente de l’éclectisme qui le dispense de raisonner et d'approfondir. « Le bourgeois est chrétien et voltairien ; il admire l'Evangile et il lit la Pucelle. » Dira-ton que du moins le bourgeois est bon père de famille. Proudhon répond que « ce qui lui paraît surtout admirable dans l'union conjugale, c’est la dot : dans la paternité, c’est la succession ». En sorte que partout nous retrouvons, viciant toutes ses conceptions, toutes ses idées, cet amour de la richesse qui est le trait distinctif du bourgeois.
Le bourgeois est essentiellement un sensualiste et un jouisseur ; il voudrait ne pas mourir, « capable qu'il se sent de jouir sans se lasser, du bonheur tel qu'il le com-
prend, pendant toute la durée de l'éternité ».
Méprisable pour sa petitesse d'esprit, la bourgeoisie l'est aussi pour son parasitisme. Le bourgeois vit du travail des autres ; il n’est pas lui-même un producteur. Qu'il soit marchand forain, commerçant domicilié en gros ou en détail, commissionnaire, prêteur d'argent, banquier, le bourgeois cherche sa fortune dans le trafic (À) ; il se spécialise dans le rôle d’intermédiaire des échanges et tout son effort, en développant sa clientèle, est de se faire remplacer à l’atelier par des travailleurs à gages ; pour lui, « il reste dans son magasin, dans son comptoir, présidant à la vente, causant avec les chalands et tenant ses écritures (2). » Par là il « fuit le travail et se sépare de la catégorie des vrais producteurs » (3).
Heureusement, le règne de cette classe touche à sa fin et la juste sanction de ses fautes et de sa dégénérescence sera sa prompte disparition : « La bourgeoisie est défiaitivement condamnée, s’écrie Proudhon; nous assistons à sa mort morale (4). »
Aujourd'hui déjà la bourgeoisie est en décomposition ; à l'intérieur même de cette classe, jadis homogène, une scission grave s’est produite.
. La première des trois catégories dans laquelle elle se
(4) Capacité, 160-161. CF. Berth, Intellectuels, Politiciens et Marchands, Mouv. Soc. 1905.
(2) Capacité, 160-161.
(3) Capacité, 160-161,
(4) Capacité, 469.
recrute s'est différenciée des deux autres pour devenir la « haute bourgeoisie » ou féodalité industrielle. Celle-ci après avoir roulé de catastrophe politique en catastrophe politique, parvenue au dernier degré du vide intellectuel et moral s’est résolue en une masse qui n’a plus rien d'humain que l’égoïsme (1) : elle cherche en vain des sauveurs Car il n’y a plus pour elle de salut. Quant aux deux autres catégories qui constituent la basse bourgeoisie ou classe moyenne, leur sort n’est pas plus enviable : « Attaquée de front par la hausse des salaires et le développement de la société anonyme; sur les flancs
par l'impôt et la concurrence étrangère ou libre
échange » (2), la classe moyenne va s'éleignant de jour
en jour; elle est fatalement destinée à se résorber dans le prolétariat, et la meilleure tactique à suivre pour elle serait de consentir à cette fusion qui lui sera imposée de force, si elle ne l’accepte de bon gré.
Sous quelqu’aspect qu’on l'envisage, la bourgeoisie est donc destinée à disparaître de la scène économique ; qu'elle le sache ou non son rôle est fini ; elle ne saurait aller loin et elle ne peut pas renaître, et sa place sera prise, pour le grand bien de la civilisation, par la plèbe ouvrière « qui de plus en plus malgré sa pauvreté et son ignorance, se pose, s'affirme, parle de son émancipation, de son avenir, d’une transformation sociale qui doit changer sa condition et émanciper tous les travailleurs
(1) Capacité, p. 179.
(2) Capacité, p. 178.
tué :
du globe (1). La bourgeoisie a vécu. tirons le rideau sur le mort » (2).
2° Capitalisme.
Proudhon n'est pas plus tendre pour le capitaliste que pour le bourgeois; à l’un comme à l’autre, il reproche d’être parfaitement inutile, de ne rendre à la société aucun service appréciable et par conséquent de vivre du travail d'autrui. L'existence d’une classe de gens dont la fonction unique consiste à tirer profit, sans travail personnel, de la possession des moyens de production, lui apparaît même comme la cause de tout le mal et sa suppression résoudrait, pour ainsi dire, le problème social par l’accroissement inouï, colossal, du bien-être général qui en résulterait.
L'objectif des révolutionnaires doit donc être d'arriver à ce que chaque travailleur soit à lui-même son propre capitaliste et de cette transformation résulteraient selon Proudhon les conséquences suivantes : « 1° Les 5 milliards prélevés aujourd’hui sur les travailleurs par les capitalistes resteraient à ceux qui les produiraient; % Les citoyens vivant actuellement du capital seraient amenés à prendre part au travail, par conséquent à produire euxmêmes 5 milliards qu'ils dévorent, ce qui porterait immédiatement la production de 9 milliards à 14; 3° Enfin, par la suppression de toutes les entraves capi-
(1) Capacité, p. 50.
(2) Justice II. 6. 169.
Prrou. 9
talistes, de tous les droits sur la production, la circulation et la consommation, droits perçus tant par les détenteurs de capitaux que par l'Etat, le travail serait augmenté de moitié et par conséquent la richesse annuelle doublée ».
Et dès lors Proudhon peut conclure que « par le doublement de la production et l’égale répartition, le bienêtre ou revenu moyen du travailleur serait presque
quintuplé (4).
3 Propriété privée.
La propriété privée est l'institution fondamentale sur laquelle repose notre société contemporaine. C’est à elle que Proudhon s’est surtout attaqué et beaucoup ne connaissent guère en Proudhon que l’auteur de cette parole célèbre : « La propriété c’est le vol. » Mais précisément parce que cette partie de l’œuvre de notre auteur est la plus connue, nous n’y insisterons pas (2).
D'ailleurs si Proudhon a essayé de montrer que la propriété ne se justifie par aucun principe juridique — usucapion, prescription, travail, conquête, ou concession du législateur —, il n'a pas examiné la question sous l’angle le plus intéressant : celui de l'utilité sociale,et, pour cette
raison, le socialisme moderne n’a conservé que peu de
(1) Mélanges 1. 199-200,
(2) Voir Proudhon : Premier et deuxième Mémoires sur la Propriété. Desjardins, op. cit., t. II, p. 404-181, et surtout Berthod, P. J. Proudhon et la Propriété.
choses de la critique proudhonienne de la propriété. Quant au point de savoir en quelle mesure malgré sa critique Proudhon est resté attaché à l'idée de propriété individuelle, ce n’est pas le lieu de l’examiner ici, et nous
la retrouverons plus loin à propos de la critique des systèmes communistes.
4° Libéralisme économique.
Les économistes classiques se sont constitués les défenseurs de l’ordre bourgeois et des privilèges capitalistes. Aussi il n’est pas étonnant que Proudhon se sépare d’eux complètement. Mais il est particulièrement curieux de noter les objections fhéoriques qu'il leur oppose parce que elles nous permettent de pénétrer au cœur même de la doctrine prudhonienne et de voir en quoi son individualisme se différencie de l’individualisme « orthodoxe ».
A) Proudhon reproche aux économistes classiques, aux malthusiens, comme il les appelle, d’avoir un cute excessif de la liberté, de voir en elle un dogme intangible, une fin en soi. Sans doute la liberté est une chose désirable; « j'affirme, déclare-t-il, autant qu'homme du monde la liberté ; je la veux et la revendique, mais elle ne me suffit pas. Je réclame en outre dans mes relations avec mes semblables de la vérité, de la mutualité et
du droit » (1). Or c’est ce dont ne se préoccupent point
(1) Capacité, p. 300.
les économistes ; ils estiment que la liberté peut par ellemême suppléer aux lois de la conscience, aux principes de la science et du goût, et lorsqu'ils ont poursuivi l’établissement du libre échange, du libre travail, de la libre concurrence, du libre crédit, etc. leur tâche leur semble terminé, et ils ne se soucient point d'introduire dans ces diverses institutions les principes d'équité et de garantie. C’est, dit Proudhon, qu'ils méconnaissent la vraie signification du mot de liberté. Quand on parle de liberté, on peut prendre ce mot dans deux sens très différents : «ou bien l’on entend parler d’une liberté entourée de toutes les garanties de sincérité, de mutualité et d'égalité que réclame le droit économique » ; dans ce cas ilest clair que la liberté, ainsi pratiquée, ne peut être «que loyale, utile, féconde, absolument irréprochable ». et Proudhon s’en proclame partisan énergique. Ou bien l’on entend parler de liberté illimitée, pratiquée en dehors de toute réserve de droit, de mutualité, égalité etsureté. Celle-là n'est qu’une forme déguisée de la licence et une prime à la mauvaise foi; Proudhon la repousse et convie à la repousser « tout économiste honnête homme et soucieux des intérêts de son pays » (1).
Prenons comme exemple la théorie du commerce international. Proudhon n’est pas protectionniste ; il est libre échangiste de façon radicale, complète, c’est-à-dire
qu'il n’admet à la liberté des échanges entre nations
(1) Capacité, p. 308.
aucune restriction, aucune limitation ; mais pour que le régime libre-échangiste puisse, à son avis, être établi, une condition nécessaire et préalable est requise: la transformation du régime économique de la société par le principe de mutualité. Alors seulement pourraient être évités les excès et les désastres, parce que la protection existerait du fait même du système de mutuel garantisme, dans les conditions les moins onéreuses, les plus libérales et les plus efficaces ; « la douane serait inutile et pourrait être partout abolie, et chaque nation, maîtresse chez soi, sûre d'elle-même, n'aurait rien à craindre ni de la concurrence ni de l’hypothèque étrangère » (1).
B) Proudhon reproche encore aux économistes — et c'est un autre aspect de la même objection — de méconnaître la so/idarité économique et sociale, qui unit les membres-d’une même société. Cette insolidarité économique, cette non-moralité des transactions, préconisée par l’économie politique de l’école angiaise (2) est devenue un principe, une théorie, une doctrine. Les malthusiens réclament la propriété indépendamment du droit, la concurrence indépendamment du droit, la liberté d'exportation et d'importation indépendamment du droit, la commandite industrielle, la Bourse, la Banque, le salariat, le fermage indépendamment du droit (3). Et,
l'Etat étant l’organe du droit et le représentant des inté-
(1) Capacité, 319.
(2) Capacité, 173.
(3) Théor. de la Propriété, 243.