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rêts économiques de la collectivité, les malthusiens sont amenés logiquement à le déprimer (1), à lui enlever tout rôle et toute légitimité.
Cette conception repose, soutient Proudhon, sur une idée erronée ; elle fait abstraction des intérêts de la collectivité qui sont le droit et ne comprend pas que l’économie politique se compose de deux parties, l’une et l’autre essentielle : « la distribution des forces et phénomènes en dehors du droit et leur régularisation par le droit ».
C) Ne concluons pas de là que Proudhon soit un étatiste. Nous verrons que personne n’a plus que lui désiré la disparition complète de l'Etat, mais c'est à condition qu'on mette quelque chose à sa place, et que le règne de l'Etat soit remplacé non par la lutte sans frein des individualités mais par le règne de la Justice, constitutive du droit économique.
La régularisation automatique des phénomènes économiques grâce à l'intervention de la Justice est une des idées maîtresses de Proudhon. Par là, il s'oppose très nettement aux « Economistes », qui estiment que les phénomènes de l’économie politique et les lois qui les régissent sont des phénomènes et des lois sui generis, objectifs, soustraits à la volonté et au choix des individus, que la Justice n’a pas à modifier et à changer (2).
(1) Théorie de la propriété, 243.
(2) Justice Ÿ. 3. 459.
* Le rôle de la Justice, selon Proudhon, est au contraire très réel : il consiste à saisir la loi d'équilibre des faits économiques et, comme cette loi qui se découvre dans les moyennes.ne se réalise que très rarement dans la spontanéité des faits, à en faire un principe de droit public et en procurer partout la réalisation dans la pratique ({).
Cette théorie un peu obscure s’éclaircira si nous l’appliquons à un exemple concret : la question de la valeur et des prix. Pour l’économie malthusienne, il n’y a pas de valeur vraie, pas d’autre fixation possible des prix que la fixation naturelle selon la loi d'offre et de demande ; la valeur est essentiellement arbitraire. Pour Proudhon au contraire, ces termes mêmes offre et demande impliquent chacun à un point de vue différent l’idée d’une valeur exacte dont le débat entre l’offreur et le demandeur indique la recherche ; sans doute souvent en fait cette valeur exacte n’est pas atteinte mais jamais on ne s'en éloigne beaucoup: les prix du marché gravitent autour du juste prix. Dans ces conditions le rôle de la science économique bien comprise consiste à rechercher quel est le contenu de cette notion de juste prix, et, une fois que ce contenu sera déterminé, à obtenir que toutes les choses qui font la matière des contrats se vendent, se louent, s’échangent d’après cette règle. Une fois cette
transformation effectuée, le prix des choses étant adequat
(4) Justice I. 3. 160.
à la vraie valeur, « le monde entier serait à l'aise ; la paix serait inviola ble sur la terre ; il n’y aurait plus ni soldats, ni esclaves, ni nobles » (1).
Resterait à savoir comment la science économique pourra obtenir l’observance de ce juste prix, aujourd'hui si souvent violé.
L'appel à l'Etat, à la contrainte, répugne au tempérament individualiste de Proudhon, et il s’en remet à l'espoir que librement les hommes consentiront, ainsi que le leur commande leur intérêt bien entendu, à conformer leur conduite à la règle de justice et qu'il s’établira « une convention tacite et universelle de renoncer réciproquement à l'agio, c’est-à-dire de vendre et faire payer tout au prix le plus juste, qui est le prix moyen de revient » (2).
Retenons seulement ici l’idée de la nécessité d’une pénétration de la justice dans l’économie pour modifier le cours naturel des choses.
Elle suffirait à elle seule à creuser un fossé profond entre Proudhon et les économistes classiques, pour lesquels la Justice n’a point à intervenir dans l’ordre des phénomènes économiques et qui estiment que la meilleure façon d’en assurer le maximum de réalisation possible est encore de s'abstenir de toute intervention arti-
ficielle.
(1) [dée générale, 240.
(2) Idée générale, 241.
* La En.
CONCEPTIONS ÉCONOMIQUES ET SOCIALES 437 SECTION DEUXIÈME. — Le syndicalisme révolutionnaire.
Le but visé par le syndicalisme révolutionnaire est la destruction de la société bourgeoise, et la transformation de l'atelier capitaliste en un atelier de producteurs libres. I nous sera dès lors facile de dégager de leur doctrine une critique de la bourgeoisie et du régime capitaliste : en revanche, pour des raisons sur lesquelles nous aurons à revenir, nous ne trouverons chez eux ni discussion juridique de l'institution de la propriété privée, ni oppo-
sition de principe au libéralisme économique (1).
1° Bourgeoiste.
A) Dans notre premier chapitre nous avons eu l'occasion de noter le peu d'estime qu’ont les théoriciens de l'Ecole nouvelle pour la bourgeoïisie contemporaine. La
classe bourgeoise disent-ils, est aujourd’hui en pleine
(1) Sur ces deux derniers points, voir Sorel, Déc. du Maræxisme, pp. 34-45. L'absence de critique juridique de la propriété privée est une conséquence du matérialisme historique, pour lequel le droit estun reflet de l’économie; l'absence de critique du libéralisme classique tient à ce que les théoriciens du syndicalisme ne prétendentpas faire du socialisme une science ; substituer à la science économique une science nouvelle jugée plus exacte ; ils laissent aux économistes de profession le soin de pertectionner l’économique et sont mêmes pleins de sympathie pour les néo-classiques, entre autres Jevons et Pareto. Les analogies entre le syndicalisme et le manchestérianisme sont mises en lumière dans un article de M. Berth : Catholicisme social et socialisme. Mouv. Soc. 1903, 11, p. 328-329.
décadence; elle a renoncé aux glorieuses traditions de l'époque révolutionnaire, et, de guerrière et combative qu'elle était au siècle dernier, elle est devenue pacifiste, lâche, inconsistante et flasque ; elle n’est plus qu'impuissance, et un seul sentiment la domine, la peur (1).
Les traits essentiels du caractère bourgeois, à notre époque, sont l'absence de toute énergie, de toute « volonté de puissance» l’aviditédesjouissancesimmédiates,des spectacles et des fêtes, l'horreur du travailconsidéré comme une corvée avilissante dont il fautau plus tôt se libérer (2). Et il suffit de nous rappeler l'idéal de vie laborieuse, ascetique même, des adeptes du mouvementsyndicaliste, pour deviner quelle répugnance leur inspire cette vie bourgeoise « factice, artificielle, décolorée. »
B) Si nous cherchons les causes de cette dégénérescence de la classe bourgeoise, la principale nous apparaîtra dans la prédominance de la vie urbaine sur la vie rurale, qui elle-même est une conséquence de la substitution de l’économie échangiste à l’économie naturelle. Le «rural » dont la vie solitaire toute repliée sur elle-même était à la fois étroite et profonde s’est peu à peu effaçé devant le « citadin » dont la vie plus sociale, plus ouverte, est aussi plus superficielle et plus inconsistante, M. Berth et M. Sorel ont particulièrement insisté sur les consé-
quences de cette évolution, et tout comme Proudhon
(4) E. Berth, Mouv. Social. 1907, 4er semestre, p. 97. (2) E. Berth, Marchands. 1907, 9e tome, p. 307-8.
ils ont pour le paysan une sympathie intense. Seulement,
s'ils estiment le paysan, le rural, supérieur au citadin, au
bourgeois, au dessus du paysan comme du bourgeois ils
placent l’ouvrier de la grande industrie « type d’une humanité nouvelle ct supérieure, qui a perdu le caractère routinier, misoneiste, étroitement individualiste du paysan, et qui en a gardé le sens de la vie intérieure, l'amour aigu de la liberté et de l’autonomie » (1)
Et ainsi, dans l'échelle des valeurs sociales l'ouvrier moderne occupe les plus hauts degrés, le bourgeois les plus bas.
C) Pourquoi les syndicalistes révolutionnaires tiennent-ils tant à mettre en pleine lumière la dégénérescence profonde de la bourgeoisie ? On pourrait croire qu’ils veulent par là donner confiance et courage aux classes ouvrières, en leur montrant la fragilité de l’obstacle qu’elles ont à renverser pour établir leur domination.
Une telle interprétation serait une méconnaissance absolue de la pensée syndicaliste. L’affaiblissement de la bourgeoisie ne leur semble pas un phénomène heureux et encourageant, mais au contraire un très grave danger pour l’avenir du prolétariat.
Les théoriciens de l'Ecole Nouvelle craignent d’abord que cet affaiblissement ne se limite pas aux classes bour-
geoises, mais gagne et atteigne le monde ouvrier, lui-
(1) E. Berth, Marchands... 4907, 9e tome, p. 310.
même, et, dans les formes courantes du socialisme, ils n'ont pas de peine à démêler et à blâmer cette infiltration des tendances bourgeoises (1). Mais aussi et surtout ils souhaitent un réveil de la bourgeoisie capitaliste parce que l'existence d’une bourgeoisie active et progressive est à leur avis la condition sine qua non du triomphe de la révolution ouvrière.
« La théorie marxiste de la Révolution, déclare M. Sorel, suppose que le capitalisme sera frappé au cœur alors qu’il est encore en pleine vitalité, quand il achève d'accomplir sa mission historique avec sa complète capacité industrielle, quand l’économie est encore en voie de progrès (2). » Que se passera-t-il, si la révolution se produit en période de décadence économique ? M. Sorel invoque ici pour justifier sa réponse pessimiste l'exemple de la conquête chrétienne et de la chute de l'empire romain. La nouvelle religion n’apporta aucune amélioration sérieuse dans la sitution du monde et, loin d'enrayer la décadence, ne fit que l’augmenter en arrétant le progrès pendant plusieurs siècles. Nous pouvons légitimement penser qu’une révolution sociale accomplie dans des conditions identiques donnerait des résultats comparables ; la transtormation serait toute superficielle et dans un moule un peu différent se coulerait une réalité toujours la même. «Ces institutions demeurant à peu près ce qu’elles sont aujourd’hui, toute l'idéologie
(1) E. Berth, Mouv. soc. 1907, 4er semestre, pp. 97-102. (2) Sorel, Réfl. sur la Violence, p. 30.
ve. D PLUS UT Mere ETS Ar UE FRET LP
bourgeoise serait conservée ; l'Etat bourgeois demeurerait avec tous ses anciens abus; la décadence économique s’accentuerait si elle était commencée (1) ; en un mot ce serait l’échec et la faillite du mouvement prolétarien qui comporte l’avènement d’une société vraiment nouvelle et originale.
Le grand danger qui menace l'avenir du monde peut être écarté par la culture des idées révolutionnaires, parce que la violence découragera les apôtres de la paix sociale et réveillera les énergies endormies de la bourgeoisie.
Mais qu'on ne s’y trompe pas. Le souhait que forme M. Sorel de voir les classes bourgeoises sortir de leur torpeur ne part en aucune façon d'un sentiment de sympathie pour elles, et s’il désire que les deux armées entrent en lutte, c’est parce qu'il croit connaître à l'avance le résultat du combat ; c'est parce qu’il est convaincu que dansun conflit violent la victoire finale restera
au prolétariat.
2 Capitalisme.
La critique du capitalisme est une des pièces du sys-
tème syndicaliste (2), puisque la seule donnée que nous
(4) Sorel, Réfl. sur la Vio'ence, p. 55. Cf. Ruine du Monde an: tique, passim. Le système historique de Renan, passim.
(2) « La question ouvrière est posée par nous, syndicalistes révolutionnaires, de la façon suivante : luttes contre le patronat pour obtenir de lui, et à son désavantage, toujours plus d'améliorations, en
possédions sur la société future — dont par ailleurs nous ignorons complètement quelle sera la structure — est la disparition de la fonction et de la discipline capitalistes rendues inutiles par la main-mise des classes ouvrières sur la direction de l’atelier.
Cependant le jugement porté par l'Ecole Nouvelle sur. le capitalisme est bien différent du jugement de Proudhon. On sent ici l'influence prépondérante de Marx et des méthodes historiques. Le capitalisme est l’ennemi ; et pourtant pour cet ennemi les syndicalistes ne peuvent dissimuler une vive sympathie; sympathie bien compréhensible si l’on songe que c’est à lui qu'est dû l’essor prodigieux des forces productives qu'utilisera demain, le socialisme triomphant. L'ère capitaliste est le stade préparatoire, la période transitoire par laquelle la société devait nécessairement passer ; et si on l'envisage ainsi moins en elle-même que dans l'avenir qu'implicitement elle contient et prépare, ses défauts et ses iniquités passent au second plan, et on ne voit plus en elle que l’agent efficace de la transformation prochaine.
«Le syndicalisme, déclare M. Berth, se considère comme l’héritier direct du capitalisme, et il en admire la puissance de création. (1); il considère le capitalisme comme un merveilleux magicien qui a su grâce à l'audace com-
binée de l'initiative individuelle et de la coopération faire
nous acheminant vers la Suppression de l’exploitation. » Griffuelhes, L'action syndicaliste, p. 12.
(4) Berth, Nouveaux aspects, 31.
surgir du sein du travail social où elles dormaient l’infinité des forces productives humaines (1). »
Toutefois ici comme pour la bourgeoisie, il ne faut pas nous laisser illusionner par ces sentiments. Le syndicalisme n’a de.sympathie pour le capitalisme que dans la mesure où il se détruit lui-même et prépare la tâche du mouvement ouvrier ; et, s’il lui reconnaît une légitimité et une valeur Aëstorique, c'est pour mieux conclure à sa disparition maintenant que les temps sont changés, que son rôle historique est terminé. «Maintenant qu'il a éveillé le génie social, tiré le travailleur de son isolement, plié les hommes au travail collectif, son rôle historique est achevé ; les travailleurs constitués en groupe de production, ayant acquis dans leurs longues luttes contre leurs maîtres l'esprit d’audace et d'initiative en même temps que le sens de l’association libre, peuvent continuer l’œuvre du capitalisme sans avoir besoin de sa tutelle ou de sa férule. Il y a transfusion au sein du groupement producteur de l'esprit d'initiative et de responsabilité individuelle du chef d’entreprise privée actuel; et en même temps la force collective ouvrière maîtresse d’elle-même n'est plus captée et aliénée au
au profit d’un seul (2). »
(4) Berth, Nouveaux aspects, 38.
(2) Berth, Nouveaux aspects, 39.