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IL. — Critique du Socialisme

SECTION PREMIÈRE. — Proudhon.

La critique de Proudhon n’a pas ménagé les théoriciens socialistes; il s’est montré contre eux particulièrement violent et sarcastique. Lesystème de Fourier (1), dit-il, est la plus grande mystification de notre époque. « Les Saint Simoniens ont passé comme une mascarade » (2). À Louis Blanc il reproche d’avoir empoisonné les ouvriers par des formules absurdes (3). — Un des chapitres les plus fameux des « Contradictions économiques » (4) est consacré à la démolition de l’utopie communiste, aux adeptes de laquelle il manifeste en ces termes violents sa réprobation : « Loin de moi, communistes, votre présence m'est une puanteur et votre vue me dégoûte. » Et ce jugement sévère ne s'adresse pas seulement à quelques individualités déterminées ou à une variété particulière de la pensée socialiste: il vise l’ensemble du système que Proudhon déclare frappé d’un vice irrémédiable. « Le socialisme n’est rien, n'a jamais

été rien, ne sera jamais rien (5). »

Quelles sont les raisons fondamentales qui motivent une aussi dure condamnation?

Dans notre étude des idées morales de Proudhon, nous avons eu occasion de noter une première et grave opposition entre ses‘conceptions et les théories courantes du socialisme. Non seulement nous l'avons vu repousser avec indignation et dégoût la tradition d’immoralisme qui rend d'ordinaire les socialistes pleins d’indulgence pour les revendications d'amour libre et toutes les fantaisies sexuelles, mais, ce qui est infiniment plus important, nous avons constaté qu'entre l'idéal socialiste de vie facile et oisive et l’ascétisme proudhonien aucun rapprochement n’était possible.

À ces divergences éthiques s’ajoutent des divergences d'ordre économique et social qui seules doivent nous retenir ici, et qui ont trait à une conception différente des moyens par lesquels se fera la transformation sociale.

Pour réaliser leur idéal les socialistes utopistes préconisent d'une part l'abolition complète des institutions sur lesquelles repose la société capitaliste — propriété privée et concurrence — d'autre part l’appel soit à /’État soit à l'association. Proudhon au contraire veut transformer mais sans les détruire la propriété privée et la concurrence, et professe à l'égard de l’État et de l'association un scepticisme marqué; il n’a confiance que dans l’organi-

sation naturelle et scientifique des forces économiques.

Prrou. 10

s DE

A) Propriété privée.

Voir en Proudhon un défenseur de la propriété privée cela pourra étonner ceux qui le connaissent seulement par son mot fameux « La propriété c'est le vol... » Ge mot, sans doute, il l’a bien prononcé ; il en revendique même la paternité que d’autres attribuaient à Daniel Stern ou à Brissot de Warville; seulement il nie avoir jamais voulu dire par là qu’il souhaitait la destruction du principe même de la propriété individuelle (1). Bien loin de se considérer comme l'ennemi irréductible de la propriélé, ildéclare qu'il est peut-être au contraire destiné à la sauver des mains malhabiles qui la défendent, de l'empire qui l’absorbe dans son domaine, de l'Eglise qui la convertit en mainmorte, de la bancocratie qui la monétise et l’accapare (2). Son objectif n’est pas de détruire, mais d’épurer, de purger, de corriger la propriété des abus qui la vicient.

Comment pourra se faire cette correction? Est-ce par l'instauration d’une réglementation minutieuse et draconienne? Proudhon, très énergiquement, répond par la négative, et il est logique avec lui-même, car qui dit réglementation dit entrave à la liberté et nous savons avec quel soin Proudhon veille à son maintien intégral.

« La propriété, dit-il, est absolue et abusive; c'est la

(4) Justice [. 3. 401. Cf. Berthod, op. cif., passim. (2) Justice I. 3. 105.

détruire que de lui imposer des conditions et de la réglementer (1). »

Le moyen que propose Proudhon pour supprimer les abus de la propriété sans atteinte à la liberté est double : 1° En premier lieu il compte sur l'action de la propriété sur elle-même; c'est-à-dire sur les limites naturelles qu'apporte au droit de propriété de chacun le droit de propriété des autres membres de la société. « La même liberté d'action étant accordée à tous les propriétaires et la même loi les protégeant également tous, il doit arriver fatalement,dansle milieu économique où elles sont placées, que les propriétés entrent en concurrence les unes contre les autres, tendent à s’absorber réciproquement (2). »

2* En second lieu, il attend beaucoup de l'influence des institutions (3). La société rêvée par Proudhon est très éloignée, nous l’avons vu et le redirons plus d’une fois, de l'idéal anarchiste « uniciste »: elle suppose une organisation très fouillée quoique automatique et naturelle: elle nécessite la constitution d’un droit économique. Or ces règles de droit et ces principes d'organisation viendront limiter l’action de la propriété, la renfermer dans son domaine au cas où elle voudrait en sortir. Peut-être dirat-on que c’est revenir sous un autre nom à l’idée de réglementation. — Mais Proudhon répondrait qu'il n'ya

entre les deux conceptions rien de commun. Les institu-

(1) Théorie de la Propriété, 175.

(2) Théorie de la Propriété, 171.

(3) Théorie de la Propriété, 176-179 et s.

148 ! PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il

tions protectrices qu'il prévoit comme limites à la propriété ne gêneront en rien la liberté individuelle puisqu’elles émanent non d’une autorité agissant par voie de contrainte mais d’un balancement automatique et spontané. La découverte et l'application des lois d'harmonie sociale ne nuira pas plus à la libre expansion des individualités que la découverte d’une vérité scientifique de l’ordre chimique où mathématique; elle l’accroîtra plutôt, et en ce sens Proudhon soutient que les institutions sociales seront moins /imitatives que libératrices (4) de la propriété. Celle-ci restera absolue, au contraire de ce que demandent les réformistes qui s'élèvent contre ce caractère d’absolutisme sans voir qu'il constitue le fond même et l'élément essentiel de la notion de pro-

priété.

B) Concurrence.

« La concurrence, selon Proudhon, est la force vitale qui anime l'être collectif; la détruire, si une pareille supposition pouvait se faire, ce serait tuer la société (2). » Proudhon repousse donc tous les plans de cité future communistes qui mettent à la base de l’organisation de la production la suppression de toute concurrence. |

Hors de la concurrence, déclare-t-il, il ne reste que

cette alternative « l’encouragement, une mystification,

(1) Théorie de la Propriété, 189.

* (2) Cont. Ec. [. 219.

L' Jp

- ou le sacrifice, une hypocrisie » (4). Est-ce à dire qu'il

faut conserver la concurrence en supprimant ses abus,

et comme l'ont dit et essayé certains communistes tenter

de la moraliser. Si l’on veut, mais à condition de maintenir en entier le principe même, et non de le détruire indirectement tout comme détruisent le principe de propriété ceux qui veulent en corriger les abus par une réglementation étroite. |

En réalité ce qu'il faut faire, c’est non limiter et restreindre l’idée de concurrence, mais, la diriger par un principe supérieur, le principe mutuelliste.

Les raisons pour lesquelles Proudhon reste attaché à l’idée de concurrence sont multiples et les avantages qu'il lui reconnaît sont variés; elle est, selon lui, nécessaire à la constitution de la valeur ct aussi à l'essor de la production ; mais surtout il y voit un gage de liberté; la concurrence en ce sens est la « sublimation de la division du travail » : alors que cette dernière absorbait la personnalité du travailleur dans l'atelier, elle, tout au contraire, « fait de chaque subdivision du travail comme une souveraineté où l’homme se pose dans sa force et son indépendance » (2).

Ainsi, par le maintien des institutions de propriété individuelle et de concurrence, la liberté sera sauvegardée ; l'égalité du moins, sera-t-elle sacrifiée ? Proudhon n’en croit rien — car la constitution du droit économique

(4) Cont. Ec. [. 191.

(2) Cont. Ec. [. 179.

aura pour effet de détruire les conséquences inégalitaires etsubversives qu’entraîne aujourd’hui le jeu vicié de ces institutions.

« La propriété, précisément parce que nous l’avons faite absolue, se montrera égalitaire » (4). La concurrence mettra davantage encore en lumière cette égalité, à condition que l’on ait veillé auparavant à la disparition des inégalités artificielles, inhérentes au régime actuel, et qui voilent aux yeux de la foule, l'égalité fon-

damentale des hommes.

C) L'Etat.

Ayant détruit la concurrence et la propriété privée qui sont les fondements et les moteurs de la société actuelle, les communistes sont obligés de substituer à ces régulateurs naturels de l’activité économique des régulateurs artificiels ; Les uns font appel à l'Etat ; d’autres à l’Association. Proudhon n'a confiance dans aucune de ces deux forces.

L'organisation du travail par l'Etat, préconisée par Fourier, Owen, Cabet, Louis Blanc, et plus ou moins implicitement contenue dans tout système communiste, serait à son avis plutôt un recul qu’un progrès. « Quiconque, dit Proudhon, pour organiserle travail fait appel au pou-

voir et au capital a menti — parce que l’organisation du

(4) TA. de la Propriété, 192.

travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir (4). »

Et, en effet, s’il est vrai, comme le proclame Proudhon, que la révolution consiste en « une diminution progressive et systématique de l’action gouvernementale, capitaliste et religieuse » (2), il est clair qu'il serait contradictoire à ce programme de vouloir confier à la souveraineté de l'Etat les fonctions économiques énormes et les pouvoirs de contrainte très étendus que suppose le socialisme étatiste.

Nous retrouverons d’ailleurs, —ce qui nous dispense d”y insister plus longuement, — cette critique proudhonienne de l'Etat et nous verrons que le scepticisme de Proudhon à son égard est si grand que non seulement il se refuse à faire de lui le moteur de l’activité économique, mais qu'il désire voir réduire de plus en plus son rôle, même

politique, et va jusqu’à souhaiter et demander sa complète

disparition.

D) Association.

L'étude des sentiments de Proudhon à l'égard de l'association est particulièrement importante parce qu'il vivait à une époque où la foi en l'association était si grande que le nom « d'associationnislies » est resté comme l'ap-

pellation distinctive des socialistes d’alors.

(4) Cont. Ec. IT. 311.

(2) Corresp. IV. 148. Cf. Confessions d'un Révolutionnaire, p. 22.

On trouve dans les écrits de Proudhon certains passages où l’idéed’association est critiquée très vivement en tant que moyen de résoudre la question sociale et de « régénérer le monde » (1) Les reproches que Proudhon adresse au « principe sociétaire » sont de deux sortes. L'association, dit-il, en premier lieu, est un lien qui répugne naturellement à la liberté et auquel on ne consent à se soumettre qu'autant qu'on y trouve une indemnité suffisante, en sorte qu’on peut opposer à toutes les utopies sociétaires cette règle pratique : ce n’est jamais que malgré lui et parce qu’il ne peut faire autrement que l'homme s'associe (2). Dans ces conditions, et s’il est vrai que le contrat d'association est par sa nature improductif et gênant, il est clair, ses inconvénients croissant beaucoup plus vite que ses avantages, qu'il ne pourra jamais devenir « la loi universelle » (3).

Peut-on dire du moins que l'association, malgré les entraves qu'elle apporte à la libre activité des individus, ait des effets finalement heureux pour l’ensemble de la société par l'accroissement de force productive qui en résulte ? Proudhon se refuse à admettre cette idée et c’est le second point sur lequel il se sépare de l'associationnisme.

« L'association, dit-il, par elle-même, n’a aucune vertu

organique ou productive, rien enfin qui à l'exemple de

(4) Mélanges IIL. 168.

(2) Idée Générale, 83.

(3) Idée Générale, 85,

la division du travail, de la concurrence, etc., rende le tra-

vailleur plus expéditif et plus fort, diminue les frais dé

production, tire d'éléments moindres une valeur plus

considérable, ou qui, à l'exemple de la hiérarchie administrative, offre une velléité d'harmonie et d'ordre (1). »

Sans doute Proudhon ne nie pas que « cent hommes unissant, combinant leurs efforts ne puissent produire dans certains cas non pas seulement 100 fois mais 200, 300, 1.000 fois ce qu'un seul d’entre eux produirait » (2). Il le nie si peu que c’est sur cette vérité expérimentale qu'il base sa théorie de l'exploitation ouvrière, de la plusvalue capitaliste; mais il ne faut pas confondre, dit-il, « union des forces » et « association ». « La force économique, la force collective est un acte impersonnel, l’association un engagement volontaire, un lien de conscience obligatoire au for intérieur et de nul effet quant au travail et à la richesse » (3). Et complétant, précisant sa pensée, il ajoute : « Les vraies forces économiques, sans enchaîner l’homme à l’homme, laissent au producteur la plus entière liberté, allègent le travail, le passionnent, doublent son produit, créententre les hommes une solidarité qui n’a rien de personnel et les unissent par des liens plus forts que toutes les combinaisons sympa-

thiques et tous les contrats (4). »

(1) Capacité, 80.

(2) Capacité, 8l.

(3) Idée Générale, 82.

4) Idée Générale, 89.

L'association rentre t-elle dans cette définition ? Non, évidemment si on voit en elle, comme avaient tendance à le faire les socialistes associationnistes, une sorte de lien fraternitaire basé sur le dévouement et l'altruisme plus que sur la recherche d'avantages économiques personnels. C’est contre cette conception particulière et non contre l’idée même d'association que Proudhon s'élève ; au principe de fraternité ilrêve de substituer le principe de réciprocité (1); au contrat sociétaire le contrat d'échange (2), et pour lui l'association idéale sera celle où les associés, en cherchant par l'union des forces et des capitaux certains avantages, dont ils n’espèrent pas jouir sans cela, s’arrangeront pour avoir le moins de solidarité et le plus d'indépendance possible (3).

À l'association ainsi entendue Proudhon fait une place dans son plan d’avenir, et il déclare n'avoir jamais voulu prétendre que « l’association disparaisse jamais du système des transactions humaines ». Le domaine spécial de l'association au sens proudhonien sera /a grande industrie dans laquelle la production tout entière prendra la forme d’entreprises de producteurs associés, de compagnies ouvrières (4). Puis en dehors et au dessus de ces groupements particuliers, Proudhon place une grande

assoctalion muluelliste, qui devra présenter les carac-

(1) Idée Générale, 92.

(2) Idée Générale, 93.

(3) Idée Générale, 87.

(4) Capacité, 129-142,

tères suivants : entrée libre, poursuite non d’un bénéfice mais d’une garantie, absence d'obligation d'apport, tendance universelle et illimitée (1).

Les générations une fois transformées par la loi mutuelliste, les associations particulières à objet déterminé prendront elles-mêmes, ajoute Proudhon, ce caractère. « Ge seront autant d'Eglises particulières au sein de l Eglise universelle, capables de la reproduire elle-même, s’il était possible qu’elle vint à s’éteindre » (2).

Il serait donc inexact de dire que Proudhon proscrit l’association, mais la conception toute particulière qu'il s’en fait l’éloigne singulièrement des adeptes du principe sociétaire.

Par là encore Proudhon s'oppose très nettement au socialisme de son époque. Il est plus éloigné peut-être

de Fourier ou de Cabet que de Bastiat.

SecrTiox DEUXIÈME. — Le S'yndicalisme révolutionnaire.

Les théoriciens de l'Ecole nouvelle partagent l'opinion défavorable de Proudhon sur les socialistes fraternitaires de son temps. Comme lui ils se différencient plus encore des formes passées et présentes de la pensée so-

cialiste que des doctrines classiques et libérales.

(14) Capacité, 129-142.

(2) Capacité, 142.

1° M. Sorel a plusieurs fois tenté de « désolidariser » complètement le socialisme syndicaliste des multiples variantes du socialisme utopique et a très finement montré comment les utopistes, en prétendant faire œuvre originale et neuve, copient d'ordinaire, purement et simplement la société, le milieu dans lequel ils vivent. Sans doute ils s'efforcent de mettre leurs descriptions en opposition très saillante avec la réalité; ils apportent beaucoup de soin à choisir des formules originales qui déroutent les lecteurs ; en réalité il y a dans leurs utopies nouveauté de formules et d'expressions plus que de fonds ; ce qu'ils fabriquent est une déformation de la société où ils vivent, une anamorphose de cette société; c’est l’image du monde, représentée, réfléchie dans un miroir compliqué, mais non modifiée (1). Et M. Sorel, prenant comme exemple l'utopie fouriériste, de nous montrer comment l’'Harmonien n'est qu’un décalque du bourgeois du Directoire (2). On peut trouver dans l’œuvre de Fourier une description des sentiments des contemporains et à ce titre elle constitue le document le plus important peutêtre qui existe pour l'histoire psychologique de son temps (3), mais il n’y faut pas chercher l’ébauche d’une société vraiment originale.

M. Sorel adresse encore d’autres reproches à Fourier:

(1) Sorel, Le Soc. dans l'Education, p. 232.

(2) Sorel, Le Soc. dans l'Education, p. 232. H. Lagardelle, Les Intellectuels, 354.

(3) Idées socialistes et Faits économiques, p. 302.

son amoralisme lui répugne ; son optimisme lui semble un paradoxe extravagant (1).

Surtout, il se joint à Proudhon pour repousser la conception fouriériste de l'association. IL voit très bien que Proudhon en combattant les utopistes sur ce terrain ne s’est pas déclaré pour cela adversaire de toute association, mais seulement de ces unions fraternitaires fondées sur des vertus quasi évangéliques. Rapprochant des utopistes du xvi siècle les rêves de certains contemporains protestants qui espèrent de la coopérative fondée sur l’altruisme ce que Fourier espérait de l’association fraternitaire (2), il critique les uns et les autres et leur oppose la notion proudhonienne des Compagnies ouvrières reposant «sur le principe commercial de la répartition proportionnelle aux services rendus » (3).

Saint-Simon ne trouve pas davantage grâce devant là critique de nos syndicalistes ; de tous les systèmes utopiques, le saint-simonisme, déclare M. Lagardelle, réalise le type le plus parfait du socialisme des intellectuels (4). Une telle appréciation dans la bouche d'un syndicaliste constitue le blâme le plus sévère.

Hiérarchie, scientisme, étatisme, autoritarisme, despotisme intellectuel, M. Lagardelle passe nécessairement

en revue ces traits divers de la pensée saint-simonienne;

(4) /dées socialistes et Faits économiques, p. 302.

(2) Idées socialistes et Faits économiques, 304.

(3) Idées socialistes et Fuits économiques, 305.

(4) Cf. Les Intellectuels et le Socialisme ouvrier, p. 397.

en elle il retrouve toutes les revendications des intellectuels pauvres, des talents incompris ou des génies méconnus, et termine en déclarant que « vraiment, sous quelque forme qu'on le saisisse, le saint-simonisme apparaîit bien comme le socialisme idéal des professionnels de la pensée » (1).

Un moment effacé par le succès du socialisme scientifique et marxiste, le socialisme utopique, en ces dernières années, à reparu au premier plan ; ce retour à l’utopisme s’est caractérisé surtout par un réveil des idées saint-simoniennes, et l’on à vu « des universitaires, juristes, et autres savants à quatre phrases » (2) parler de civiliser le socialisme tombé dans la barbarie ouvrière en le ramenant aux vieilles sources françaises. En présence de ce mouvement M. Lagardelle pousse le cri d'alarme ; il met en garde le prolétariat contre la propagande dénaturée de ces hommes qui n'ont même pas comme les ulopistes du xIx° siècle le mérite de la sincérité et l’excuse de l'ignorance. S'il est vrai, comme l’a démontré M. Sorel, que les utopies ne sont qu’une déformation de la société que leurs auteurs ont sous les yeux, la tentative des réformistes contemporains tombe d'elle-même ; on ne voit pas quels emprunts pratiques ils pourraient faire, quelle utilisation pratique ils pourraient

demander pour la conduite présente à des systèmes

(1) Les Intellectuels et le Socialisme Ouvrier, p. 417. (2) Les Intellectuels et le Sociatisme ouvrier, p. 417.

« qui ne sont que l'aspect défiguré d’un moment de l’histoire » (1).

Fouriérisme et Saint-Simonisme ne méritent donc pas d’être retenus comme des contributions positives à l’élaboration de la pensée socialiste définitive. Leur seul intérêt est de nous faire saisir de façon tangible comment les doctrines d’une époque sont la traduction de l’état économique et social de cette époque.

Le Saint-Simonisme reste une construction sans valeur et incompréhensible si on le détache de la renaissance du christianisme et du développement accéléré du nouvel ordre industriel (2). De même l’œuvre de Fourier reste inexplicable si l’on ne songe aux théories du xvi° siècle sur l’état de nature, les passions, et les sentiments, et aux mœurs dissolues du Directoire, à son goût pour les fêtes et les plaisirs faciles (3).

20 La condamnation portée par l'Ecole nouvelle contre les formes passées et présentes du socialisme utopique serait à elle seule insuffisante à démontrer de façon générale l'opposition du syndicalisme et du socialisme ; aujourd'hui, en effet, l’utopisme n'occupe plus qu’une place secondaire parmi les modalités diverses de la pensée socialiste ; la diffusion et le succès du marxisme l'ont relégué au second plan et il nous faut voir mainte-

nant en quelle mesure et pour quelles raisons le syndi-

(4) Les Intellectuels et le Socialisme ouvrier, 354. (2) Les Intellectuels et le Socialisme ouvrier, 354. (3) Les Intellectuels et le Socialisme ouvrier, 354.

D er”

calisme révolutionnaire se sépare du marxisme officiel.

Que l'Ecole nouvelle se distingue très nettement du courant marxiste réformiste, c’est un fait tout naturel, sur lequel il est inutile d’insister et que d'ailleurs nous retrouverons plus tard — mais il est au contraire très suggestif de noter qu'elle répudie avec autant d'énergie toute confusion avec le marxisme révolutionnaire — et en particulier avec le guesdisme qui en est l’incarnation française.

Le guesdisme est « l’exaltation suprême de l'Etat moderne » (1); c’est là, selon M. Berth, son caractère essentiel ; c'est aussi le défaut capital qui vicie sa coneepe tion du but et des moyens de la Révolution sociale.

A) But. — Le guesdisme est « une tentative pour réaliser Le socialisme dans le cadre de l’État politique traditionnel, pour donner à l’État moderne un contenu ouvrier » (2); il est conçu comme le dernier terme de l’évolution vers la concentration politique,qui a commencé avec la ruine du particularisme féodal et à laquelle la féodalité capitaliste oppose un dernier obstacle. L'objectif du socialisme doit donc être la conquête des pouvoirs publics ; vers elle doit converger tout l'effort du mouvement ; l’armée guesdiste doit marcher à la conquête de l'État « comme un bloc compact, comme une masse une et indivisible, sans se laisser distraire de son but final par aucune sollicitation des événements contingents ».

(1) Berth, Nouveaux aspects, p.31.

(2) Berth, Nouveaux aspects, p. 10.

:B) Moyens. — Pour rendre cette conquête plus certaine et plus rapide, une centralisation énorme, une discipline de fer sont nécessaires, et lorsque les ouvriers auront pris conscience de leur nombre et de leur force, seront capables d’obéir à un mot d'ordre donné, il suffira à l'état-major dirigeant le parti de leur faire comprendre la valeur du bulletin de vote, de leur faire utiliser ce bulletin dans le sens socialiste, pour que sorte des urnes une majorité qui, légalement, sans à-coup, s'emparant du pouvoir, réalisera la Révolution ou plutôt constatera qu'elle est réalisée (1).

Dès lors, il faut dans l'organisation de la tactique socialiste donner au Parti la première place et reléguer dans l'ombre /e Syndicat.

S'il est vrai que la Révolution se fera dans les cadres de la société politique actuelle, à l’aide d’une substitution au personnel gouvernemental bourgeois d’un personnel ouvrier, le Parti, c’est-à-dire le groupement politique des travailleurs de toute sorte, est l'agent le plus adéquat pour travailler à cette substitution. Le syndicat est un organe utile sans doute comme école primaire de l’action socialiste, mais son rôle est cependant secondaire et accessoire; l’action syndicale sous toutes ses formes, en

particulier sous la forme des grèves, « sursauts chaotiques

(4) 11 semble bien ici que M. Berth déforme le guesdisme; celui ci vise moins à la conquête légalitaire des pouvoirs publics qu’à la conquête par coup de force du pouvoir politique. M. Lagardelle lui-même l'a reconnu, P. $. et C.G.T., pp. 21-22.

Prrou. 11

et convulsifs » (1), répugne aux guesdistes par ses Caractères de dispersion, de confusion, et ils lui préfèrent la belle unité de l’action politique. F

Le Syndicalisme révolutionnaire prend le contre-pied de toutes ces idées ; il conçoit de façon toute opposée le but et les moyens de l’action socialiste.

A) But. — Loin d’être l’exaltation de l’État, le socialisme doit en être la négation; il doit viser non à changer son contenu, mais à le faire disparaître, à le résorber pour faire surgir en pleine clarté la société économique enfin débarrassée de sa carapace politique (2). Cette société nouvelle reposera sur le principe du «travail libre dans la société libre » — c’est-à-dire que l'atelier capitaliste et l'État bourgeois seront non pas simplement transformés par une modification du personnel directeur — mais détruits par une disparition de toute hiérarchie, de toute direction de contrainte.

B) Moyens. — Commentpourrase réaliser un pareil idéal? __ Quels moyens employer pour opérer cette révolution qui apparaît aussi formidable que la révolution guesdiste serñblait facile et prochaine? La lutte contre l'État sous toutes ses formes, — l'éducation par le syndicat de la masse, afin qu'elle devienne apte à ces fonctions nouvelles, sont les deux pièces essentielles grâce auxquelles

corrélativement doit être ruiné l’ordre actuel et préparé

l'ordre futur.

(4) Berth, 11.

(2) Berth, 17.

. À) Lutte contre l'État. — Deux moyens seront mis en œuvre, que l’un et l’autre le guesdisme rejetait : la propagande anti patriotique, la culture de l'idée de grève générale. Alors que Guesde s'était toujours montré patriote, nationaliste même, l'Ecole nouvelle va inscrire l’antimilitarisme, et même, ce qui est plus, l’antipatriotisme, au nombre des articles de son Programmme, et cela est curieux si l’on songe combien peu le syndicaliste révolutionnaire est d'inspiration pacifiste (1). Ce n’est en aucune façon par des considérations d'ordre général sur l'horreur de la guerre et son absurdité que les syndicalistes vont légitimer leur propagande ; ils ne sont au eontraire pas éloignés de croire que la guerre est le moteur le plus puissant du progrès humain et c’est en grande partie sur elle qu’ils comptent pour régénérer le prolétariat que la paix sociale pourrait affaiblir. Leur antipatriotisme s'explique cependant parce qu'il est pour eux un moyen symbolique en quelque sorte de manifester leur dédain parfait pour l’État bourgeois et ses destinées. L'armée, déclare M. Sorel, est la manifestation la plus claire, la plus tangible, et la plus solidement rattachée aux origines, que l’on puisse avoir de l'Etat (2). Dès lors lui retirer tout respect, nier l’idée de patrie sera affirmer de façon éclatante le refus de toute compromission avec

l'ordre bourgeois, avec l'Etat moderne (3).

(1) Sorel, Refl., 82-84.

(2) Sorel, Refl., 82.

(3) Sur les motifs de l’attitude antipatriotique des syndicalistes

Et en même temps, la propagande en faveur de la grève générale, la culture des sentiments de lutte declasse dans le prolétariat donnera à la scission toute sa signification positive. Elle mettra en lumière ce fait, gros de consé-

quences, que le prolétariat ne se considère plus comme

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