‹ Proudhonisme et Syndicalisme RévolutionnaireChapitre 17 sur 43 · LE A · texte numérisé non relu

LE A

2) Mais pour que la victoire reste au prolétariat, pour qu'il soit capable d’instituer et de faire marcher la société conçue sur le plan d’un atelier sans maître, il faut qu'il ait développé les qualités d'énergie, d'initiative, de vertu, qui sont latentes en lui et ici intervient le rôle prépondérant de l’action, de la vie syndicale. Au parti qui est un organe de la société politique. le syndicalisme révolutionnaire substitue /a classe qui est une formation naturelle de lu société économique. Le parti était une agglomération d'hommes appartenant à toutes les classes et simplement unis par un lien idéologique. La classe est une catégorie d'hommes qui se trouvent au méme étage de la production, qui sont portés par le même plan naturel, et qui forment vraiment un tout organique (1).

Le Syndicat qui groupe des ouvriers, et des ouvriers seulement, prendra donc la place qu'occupait le Parti socialiste dans lequel voisinaient ouvriers, bourgeois, intellectuels, et à cette opposition de recrutement et de forme correspondra une opposition d'esprit Conçu sur le modèle de l'Etat lui-même et de l'atelier capitaliste, le parti était une unité mécanique et administrative, une unité abstraite venant d'en haut, résidant toute dans l'unité de direction d’un commandement omnipotent et omniscient, suivi par des troupes aveuglément obéis santes. — Le syndicat, au contraire, conçu sur le modèle de l'atelier sans maître, visera à réaliser une unité interne

(1) Cf. le développement de cette idée dans Lagardelle, Classe sociale et parti politique, Houv. Soc., juillet-août 4909, p 5.

spirituelle, une unité où des libertés vivantes et agissantes peuvent s’équilibrer sans limites, se composer sans se comprimer les unes les autres.

Selon la parole de M. Berth, l’armée ouvrière n'est plus dans cette conception « un corps mort traîné par un état-major impuissant », c'est « un corps vivant, vibrant, alerte, dont toutes les parties sont actives, l’œil au guet, prêtes à l'attaque, emportées par un élan irrésistible » (1).

Ainsi, malgré l'esprit révolutionnaire commun, guesdistes et syndicalistes sont aussi éloignés que possible les uns des autres.

En réalité, affirme M. Sorel, le révolutionnarisme est, chez les guesdistes, très superficiel. Quand on va au fond des choses, on constate qu'entre tous les socialistes parlementaires il n’y a que des différences de degré, non de nature. Les uns sont comme Jaurès pour la manière douce; les autres comme Guesde ou Vaillant sont pour la manière forte; mais les deux méthodes présentent une identité profonde parce qu’elles « supposent toutes les deux une société bourgeoise entièrement disloquée, des

classes riches ayant perdu tout sentiment de leur intérêt

(4) Berth, p.30. — C'est la même idée qu'exprime G. Prezzolini dans sa Teoria Sindicalista lorsqu'ii déclare : « Le syndicalisme substitue à l'idée passive de la catastrophe marxiste l’idée active de la grève générale (pp. 45-46) et lorsqu'il en conclut que le mouvement nouveau présente un caractère idéaliste et mème religieux très marqué (2d. p. 200-201). Cf. Dolléans, Le caractère religieux du socialisme, Revue d'Ec. Pol. 1906, t. XX, p. 495.

v' 2 TT INTER EUR

mi

de classe » (4), alors qu'au contraire le syndicalisme, cherche par la violence à ressusciter l'esprit de résistance de la bourgeoisie, à dresser l’une en face de l’autre. de chaque côté de la barricade, les deux classes antagonistes. On peut même dire qu'un Jaurès est ici supérieur à un Vaillant parce qu'il met au secours de sa méthode une très remarquable connaissance de la PRSCRDIÈER du monde bourgeois contemporain.

En un mot, « le syndicalisme révolutionnaire n'a pas à recevoir l'impulsion des socialistes dits révolution-

naires du Parlement » (2).

3 S'yndicalisme et marxisme.

La doctrine guesdiste est d'inspiration et de filiation nettement marxiste. Or nous avons, au. début de cette étude, affirmé le caractère marxiste du mouvement syndicaliste.

Comment expliquer que deux systèmes aussi absolument opposés dans leurs principes directeurs et leurs programmes d'action soient dérivés d’une même branche? Un pareil phénomène mérite d’être étudié de près, et, pour le comprendre, il nous faut rechercher avec précision quelle est au juste l'attitude prise par l'Ecole nouvelle à l'égard des idées et des conceptions de Marx.

On pourrait sans paradoxe soutenir que l’œuvre de

(1) Sorel, Reflex. 39.

(2) Sorel, Reflex. 40.

M. Sorel contient en germe, et sous forme dispersée, un réquisitoire formidable contre la construction marxiste à laquelle il reproche des inexactitudes et des lacunes considérables (1).

Les unes et les autres tiennent à une même cause : l'œuvre de Marx — le Capital en particulier — a été écrite au moyen d'observations faites en Angleterre. Or, si l'Angleterre pouvait lui fournir une documentation excellente et complète sur l’histoire du capitalisme, ses origines, son évolution jusqu’à nos jours, en revanche, il y trouvait peu ou point d'éléments, de matériaux sur l’organisation du prolétariat ; il devait donc laisser compiètement cette partie dans l’ombre, feignant de croire, croyant peut-être lui-même, que l’avènement et le triomphe du prolétariat se feraient par les mêmes modes que l'avènement et le triomphede la bourgeoisie, c’est-à-dire par la conquête de l'État, la substitution d’un « Etat socialiste à l'Etat bourgeois ».

D'autre part Marx a versé en une certaine mesure dans « l’utopie » (2). Au « principe abstrait de la nature humaine» des utopies du xvirre siècle, il a substitué le « principe abstrait du prolétariat unique », sans voir que le prolétariat lui-même n’est pas à bien des égards une masse parfaitement homogène ; et ce simplisme l’a con-

duit à certaines théories telles que sa conception de la

(1) Sorel. Déc. du Marx., 9. Reflex., 156.

(2) Sorel, Y-a-t-il de l’utopie dans le marxisme? Revue de Métap. et Morale, 99, p. 152.

valeur qui au fond sont inexactes et ne seraient vraies que «dans une société prodigieusement simplifiée » (4).

Enfin Marx à peut-être trop insisté sur le rôle de la lutte des classes dans l’évolution historique (2). Il n'est pas vrai que la lutte des classes explique toute l’histoire ; elle n’éclaire ni l’histoire primitive de l'humanité comme l’a reconnu Engels, dans une note du « Manifeste », ni l’histoire future du monde lorsque la révolution sociale aura fait disparaître toutes les classes ; or les causes qui ont agi jadis et qui agiront plus tard sur l'humanité doivent exister dès aujourd'hui et il eut fallu les étudier pour compléter et corriger ce qu'a de trop unilatéral l'étude exclusive du facteur lutte de classe comme moteur de l’évolution du monde. |

Marx à donc commis des erreurs, «nombreuses et parfois énormes » (3),-— mais ces erreurs ont encore été augmentées, amplifiées par le zèle inaladroit de ses disciples. Aux marxistes orthodoxes, M. Sorel reproche leur servilité, leur admiration béate pour le Maître, leur absence de tout esprit critique. L'interprétation du marxisme, la recherche des pensées essentielles de Marx et de leur signification réelle n'allait pas sans diffi-

cultés ; il fallait discerner les idées essentielles et les

(4) Sorel, Les polémiques pour l'interprétation du marxisme, Aevue internat. de Sociologie 1900, p. 248. Cf. article Sorel in Journal des Economistes, mai 1897.

(2) Sorel, Préface à Forme et Ess. du Sorialisme, de Merlino,

(3) Sorel, Saggi di critica del maræxismo, 51-57.

170 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Ii

réflexions secondaires qui, ne faisant pas corps avec le noyau de la doctrine, pouvaient être rejetées sans danger ; il fallait aussi, lorsque la pensée de Marx était enfermée Sous forme imagée, mythique, dégager le sens caché de ces images ou de ces mythes.

Au lieu de ce travail fécond mais qui demandait une intelligence et une liberté d’esprit qui faisaient défaut aux marxistes orthodoxes, ceux-ci se sont bornés à donner des résumés de la doctrine plus obscurs que le texte du Maître — ou à exagérer jusqu'à la fausseté certaines thèses marxistes, choisies comme intentionnellement parmi les plus discutables, les moins essentielles ou les moins originales (1). Ainsi de l'idée (très juste selon M. Sorel et qui constitue la supériorité de Marx sur les utopistes) que les classes forment «un mécanisme social» qui sert à transformer la société de fond en comble (2), certains orthodoxes ont conclu à la fatalité de la solution socialiste annoncée par Marx, sans réfléchir que « s’il y a fatalité, il n’y a pas action pensée, réalisée dans un mécanisme déterminé » (3).

Mais, chez M. Sorel, cette critique des marxistes orthodoxes et de certaines parties de l’œuvre de Marx

s'accompagne d’une admiration profonde pour l'en-

(1) Sorel, Réflex., p. 98. Décomposition du maræisme, 1-12. Labriola seul trouve grâce devant ses yeux. Cf. Labriola, Xarl Marx, Préface de G. Sorel, pp. 1-2.

(2) Préf. à Merlino, p. V.

(3) Préf. à Merlino, p. X.

} Lac

semble de la pensée marxiste. La nouvelle Ecole, M. Sorel nous le dit lui-même et l’observation s'adresse surtout à lui, a été formée par des personnes « qui avaient reçu à un très haut degré une empreinte marxiste » (1), et l'étude que ces personnes ont faite ensuite du mouvement syndical les a orientées davantage encore dans cette voie. Seulement elles interprètent de façon singulièrement large la doctrine du maître et par là croient être plus fidèles à son esprit.

Bernstein déjà avait tenté de rajeunir le marxisme en le complétant par l’étude du développement récent des classes ouvrières en Angleterre ; il avait été ainsi amené à considérer la doctrine de Marx comme un compromis entre les deux courants; l’un utopique, l’autre révolutionnaire qui traversent tout le socialisme moderne: compromis instable et provisoire qui devait laisser place à des compromis, à des essais d'équilibre nouveaux lorsque les conditions de fait se seraient modifiées, et c'estle cas pour l'Angleterre par suite du développement de l’organisation ouvrière trade-unioniste (2).

Le caractère particulier des organisations ouvrières françaises, leur esprit combatif, leurs préoccupations révolutionnaires inclinent les théoriciens de l'Ecole nouvelle à croire que la décomposition du marxisme doit

être envisagée d’une autre façon (3).

(1) Réflex. 98.

(2) Sorel, Déc. 10.

(3) Sorel, Déc. 12,

Sans doute le marxisme est un composé d’utfopisme et de b/anquisme, mais il est autre chose que cela; il s'oppose aussi à l’une et l’autre de ces deux formes surannées de la pensée socialiste ; il n’en est pas une simple addition mais une vivification, une transformation à l’aide d’une contribution originale qui est vraiment la partie essentielle de l’œuvre, le «marxisme de Maræ », et c'est cette partie essentielle que le mouvement syndicaliste fera passer au premier plan (1).

Aux utopistes Marx s'oppose parce qu'il se refuse à édifier une critique juridique de la propriété privée, parce qu’il reconnait le productivisme capitaliste, parce qu'il s'occupe de la production, non de la répartition. Aux blanquistes, il s'oppose par l'affirmation de l’idée de classe préférée à celle de parti, par la négation

de l'Etat, par la substitution d'une conception mythique

(1) Dans sa préface à la traduction par Berth de l’ouvrage d’A. Labriola, Æ. Marx, M. Sorel déclare qu'on trouve dans Le Capital : 10 une économie abstraite qui a la prétention d'achever l'œuvre de Ricardo ; %o une histoire économique de l'Angleterre: 30 des observations relatives aux conditions dans lesquelles se fait la grande production. C’est cette troisième partie qui est la plus importante et non la première comme les orthodoxes l'ont cru (p. xxxiv). Fausses en tant que prévisions scientifiques de l’avenir, les théories économiques abstraites de Marx peuvent-elles être entendues comme des « mythes sociaux » ? M. Sore: semble le penser. Mais Labriola (op. cit., p. 221), critique cette opinion Pour lui, toute Pœuvre économique positive de Marx est à rejeter ; il ne faut conserver que sa méthode et c’est le syndicalisme révolutionnaire qui sera le plus apte à faire de cette méthode de fécondes applications. Cf. Berth, Notes bibliographiques, Mouv. Soc, 1905, 2e série, 2, p. 355.

et indéformable de la révolution à une conception politique et opportuniste sous une apparence révolutionnaire. | | |

Les traces d'utopisme et de blanquisme sont donc dans le marxisme, accessoires et accidentelles ; il faut le purger de ces survivances, ne retenir que le noyau de la doctrine, ce qui est spécifiquement marxiste (1).

Et alors si l'on s’en tient.à ce noyau, on s'aperçoit qu'il est tout entier dans les deux notions de calastrophisme et de lutte de classes, auxquelles précisément se ramène le syndicalisme révolutionnaire. On peut donc dire sans exagération « que le marxisme n’est parfaitement intelligible que s’il est éclairé par les thèses syndicalistes, de même que ces thèses ne prennent toute leur signification que pour ceux qui sont nourris de la doctrine de Marx » (2).

1° Marx parle de la société comme si elle était coupée en deux groupes antagonistes, mais l'observation ne corrobore pas, à première vue, cette thèse schématique, qui semble en contradiction avec les phénomènes de la vie courante. |

L'esprit de révolte dont les groupements syndicalistes sont animés, les grèves qu'ils fomentent, la propagande qu'ils entreprennent cn faveur de la grève générale, redonnent à la notion de lutte de classe une clarté et une netteté nouvelles, empêchent qu’elle ne soit étouffée,

(4) Sorel, Dec. 59.

(2) Sorel, Réflex. p. 104.

reléguée au second plan par la notion de solidarité nationale et sociale et ainsi le socialisme n'est plus en danger de sombrer dans un vague et décevant réformisme (1).

- 2° En même temps qu'elle maintient et rend même plus aiguë, plus tranchée, la scission des classes, l’action syndicaliste, par le mythe de la grève générale, donne un sens vivant à la conception catastrophique qui est la seconde idée essentielle du marxisme (2).

Avec l'évocation de la grève générale, déclare M. Sorel, il devient impossible de ne pas voir « qu'une sorte de flot irrésistible passera sur l’ancienne civilisation »: il y a là quelque chose d’effrayant. L'œuvre socialiste devient une œuvre « grave, redoutable, sublime ». Et quand l'idée de la grève générale n'aurait pour résultat que de rendre plus héroïque la notion socialiste, elle devrait déjà, par cela seul, être regardée comme ayant une valeur appréciable (3). | Ainsi, entre la doctrine marxiste et la pratique syndicaliste existe une remarquable concordance ; elles s’éclairent et se fortifient l’une par l’autre, et cette confirmation des idées de Marx par l'expérience ouvrière est peutêtre, prétend M. Sorel, « la meilleure preuve à donner pour démontrer le génie du Maître » (4).

(4) Sorel, Réfl. 104-105. Dec. 60-64.

(2) Sorel, Réf. 405-111. Dec. 60-64.

(3) Sorel, Réflex. p. 410.

(4) Sorel, Réflex. p. 411.

LAS ENEN TES RNT

eu É rie rer Le st y ; PET

* : HE — Critique du Réformisme Politique.

Egalement éloignés de l’économie classique et des formes diverses du socialisme officiel, Proudhon et les théoriciens du mouvement syndicaliste vont-ils adopter une attitude de juste milieu empruntant à l’un et à l’autre des systèmes extrêmes leurs éléments les plus admissibles pour en faire une sorte de mélange savamment et prudemment réformiste ? Ils vont, au contraire, englober dans leur condamnation des systèmes et écoles actuellement existants les variétés diverses du réformisme politique, et les raisons qu'ils invoqueront pour s’en séparer

seront souvent analogues.

SECTION PREMIÈRE. — Proudhon.

Le réformisme politique, ou socialisme d'Etat, est une doctrine qui reconnaît l'existence d’iniquités et d'injustices sociales, mais qui croit possible de iles faire disparaître graduellement, de les atténuer du moins dans une large mesure, par l'intervention réformatrice de l'Etat.

Cette thèse repose, par conséquent, sur la confiance dans le rôle de l’Etat, comme redresseur des inégalités et des injustices. C’est assez dire, déjà, pour qu'on puisse

penser à quel point Proudhon se séparera dé cette ten-

dance par suite de sa défiance à l'égard de l'Etat en général. Il nous faut voir de plus près quelles sont /es raisons de cette défiance, quelle en est l'étendue, quelles en sont les conséquences. |

1° « Le soulagement des classes malheureuses par l'Etat est impossible » (1), déclare Proudhon, parce que le Gouvernement est toujours fatalement, par nature, conservaleur. « Il implique que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela par la raison toute simple qu’il est gouvernement (2). » Par suite, en effet, de la concentration des fortunes entre les mains d’une minorité de privilégiés, l'Etat se trouve placé entre des partis hostiles, dont l’un a pour lui la richesse, l’autre, le nombre (3). Comme le premier est le plus puissant, du fait de la suprématie de l’argent, l'Etat, ballotté pendant quelque temps, finit toujours par pencher de son côté; institué pour la Justice, il est obligé de défendre une chose qui de soi n’est pas juste, qui n'existe que par l'effet de l'ignorance et du préjugé. L'action de l'Etat devient ainsi contradictoire et cette contradiction est inéluctable. En vain essaiera-t-on d'y remédier par des réformes politiques, des modifications de constitutions, des changements de dynastie. La seule réforme efficace

est la suppression complète, intégrale de tout gouverne-

(1) Cont. Ec. I. 288.

(2) Conf. d’un Rev.. p. 22. Cf. Idée Générale, p. 444. -:(3) Justice II, 4, 70.

ES RSA 0e Et MA SN VE

“ment ; il faut, pour les classes travailleuses, arriver « non à conquérir, mais à vaincre le pouvoir » (1).

2 Et surtout, gardons-nous de croire que l'Etat démocratique, que la démocratie politique soient à ce point de vue différents par nature des Etats despotiques. Dernier terme de l’évolution gouvernementale, la démocratie, est la preuve la plus frappante de cette « inévitable

défection du pouvoir à la cause populaire » (2)

Proudhon ne se borne Pas à cette affirmation sommaire ; analysant le Concept même de démocratie, il en fait une critique approfondie, et au régime démocratique il reproche son plébéianisme, son individualisme, son despotisme, trois caractères particulièrement saisissables dans la notion de suffrage universel, qui est la base et le mode de fonctionnement du système.

À) La démocratie est le règne du peuple, de la majorité; de même que la bourgeoisie a succédé aux anciens ordres, elle suppose que la plèbe prendra la place de la bourgeoisie qui se dissout et s'effondre, et assumera les charges de la direction de l'Etat. La foi dans l'avenir et l'aptitude politique de la plèbe est donc un postulat du régime.

Or, Proudhon ne partage pas cet optimisme; la plèbe lui paraît travaillée par les mêmes germes de dissolution, minée par les mêmes contradictions que la bourgeoisie elle-même. Antithèse de la bourgeoisie, elle est,

(4) Cont. Ec. I, 3149. Justice II, 470 ets.

(2) Idée Générale, p. 141.

Prrou. 12

178 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il

comme elle, « sur le penchant de sa ruine »; la même catastrophe les attend l’une et l’autre (1). « Quand la dissolution s'empare d’une société, elle s'attaque à tout : la tête, le tronc, les membres, le corps entier est entrepris. »

« Ge qui manque surtout à la plèbe, c’est l'esprit de révolte. Convaincu de la nécessité de sa condition, le plébéien la subit sans trop se plaindre (2)... Pourvu qu'il n’endure pas trop de misère, la subordination ne le choque point, ne lui pèse rien... Tout ce qu’il souhaite, c’est qu'on augmente son salaire, qu’on réduise ses heures de travail, qu’on diminue le prix du pain et du loyer; qu’on fasse payer l'impôt aux riches ; pour le surplus il vous l’'abandonne »… Il faut lire en entier, dans la Justice (3), ces pages où Proudhon, en un style merveilleux, nous fait le portrait de l'homme du peuple, du travailleur. Digne pendant du portrait du bourgeois que précédemment nous avons analysé, elles sont plus intéressantes encore parce qu'il est rare, chez un révolutionnaire, que la critique du monde bourgeois ne s’accompagne pas d’un optimisme parfois mystique à l'égard du prolétariat et aussi parce que l’on n’a guère coutume, de nos jours, de considérer la patience et la résignation comme le trait principal de la psychologie de l’homme du peuple.

(4) Justice IL, 8, 460.

(2) Justice I, 8, 161.

(3) Justice INT, 8, 461-167.

bee.

Ft MUNT TRE 7 1 der ce tn DORE DR ont Le LS AO CE CS AE APR RUES HE 2 RE

Que Montesquieu et d’autres croient à la sagesse populaire, à ses bons instincts, à ses choix heureux, Proudhon ne partage pas ces illusions, et il veut qu’on fasse Campagne pour les dissiper.

« Prouvez par les faits, écrit-il à un de ses amis (1), que les masses, dans ce qu’elles ont accompli de passable, ont toujours été poussées, sollicitées ostensiblement ou secrètement par des esprits d'élite, formés dans leur sein, et que, chaque fois que le peuple a. été abandonné à lui-même, il n’a su, comme les écoliers imitant leurs maîtres d’études, que copier en marge les exemples qu'il avait eus sous les yeux et faire rétrograder la société, »

B) Gouvernement des masses, la démocratie est donc viciée par ce fait que les masses sont dénuées de tout esprit d'originalité, de toute volonté de puissance ; elle l'est aussi par l'erreur individualiste, nous dirions aujourd'hui alomistique, qui fausse l'institution du Suffrage universel. Toutes les constitutions depuis 1789, même les plus démocratiques en apparence, ont complètement confondu « volonté sociale » et « suffrage universel » (2). Tel qu'elles l’ont institué, le suffrage universel est « l’étranglement de la conscience publique, le suicide de la Souveraineté du Peuple, l’apostasie de la Révolution » (3). I faut Le réformer, le rendre moral,intelligent, démocratique et pour

cela deux conditionssont nécessaires: {°une transformation

(1) M. de Boutteville, Corresp. V. 57-58.

(2) Corresp. V, 268.

(3) Justice Il, 4, 144.

de l’organisme économique par la balance des services ; > la substitution du principe organique au principe individualiste dans le fonctionnement même de la souveraineté populaire; c'est ce que Proudhon formule en ces termes un peu obscurs — qui nes’éclaireront pour nous que lorsque nous aurons dégagé sa construction positive : « faire voter les citoyens par catégories de fonctions conformément au principe de la force collective qui fait la base de la société et de l'Etat » (1).

C) Enfin c'est aussi — c'est surtout — au nom de la liberté que Proudhon se sépare de l'utopie démocratique. Le régime démocratique n’assure-t-il pas cependant à chacun le maximum de liberté ? et ne peut-on pas dire que grâce au suffrage universel les lois votées par nos délégués aux Chambres ne nous sont pas à proprement parler imposées, mais sont en une large mesure consenties par nous? Cette théorie n’a trouvé aucun adversaire plus acharné que Proudhon. « Je ne suis pas libre, déclare-t-il, quand je reçois d’un autre, cet autre s’appelât-il la majorité ou la société, mon travail, mon salaire, la mesure de mon droit et de mes devoirs. Je ne suis pas libre davantage, ni dans ma souveraineté, ni dans mon action, quand je suis contraint à me faire rédiger ma loi par un autre, cet autre fut-il le plus habile et le plus juste des arbitres. — Je nesuis pas libre surtout quand

je suis forcé de me donner un mandataire qui me gou-

(4) Justice Il, & 145.

vérne, ce mandataire fut-il le plus dévoué des serviteurs » (1).

Que faudrait-il done pour que füt institué vraiment un régime de liberté ? Au règne de la majorité, il faudrait substituer le-règne du contrat — non d’un contrat social fictif et faussé à la Rousseau, sorte de construction idéologique qui masque sous un décor d'apparent libéralisme une étouffante tyrannie — mais d’un système de contrats réels et directs, sans fictions, sans représentations (2).

Entre ces deux conceptions il y a un abime ; la seconde seule serait vraiment libérale et républicaine ; la première n’est qu'une forme de monarchie déguisée. «€ Prendre le suffrage universel pour base du droit public, dit Proudhon, c'est affirmer implicitement la perpétuité de la monarchie (3). Et plus loin il reprend cette idée sous une forme plus pittoresque : « Le roi détrôné, déclare-t-il, nous avons mis la plèbe sur le trône, sans vouloir entendre qu'elle était la racine d’où surgirait tôt ou tard une tige royale, l'oignon d’où sortirait le lys (4). »

3° Le septicisme de Proudhon à l'égard de toutes les

formes de gouvernement, de la démocratie comme des

(1) Idée Générale, 216.

(2) Idée Générale, 215-216. Guerre et Paix, I, 292. Idée Générale, 116, 118, 126.

(3) Revol. Démontrée, 81.

(4) Revol, Démontrée, 82,

autres, le rend indifférent à toutes les discussions purement politiques et constitutionnelles, et hostile à tous les projets de réforme économique par l'intermédiaire de l'Etat, auxquels il oppose et préfère les transformations spontanées et naturelles, œuvre directe des masses.

À) Le 25 février 1848, il écrit à un de ses plus chers” amis ses impressions sur la chute du Gouvernement de Juillet. Son état d’espritest celui d’un désabusé ; il estimait peu le système vaincu la veille; mais il n’a pas grande foi dans le système nouveau : « la Révolution qui vient de s’accomplir pourrait bien être une mystification de plus » (1); et il ajoute « vous savez quel cas je fais de ces pauvretés politiques qu’on appelle pompeusement les droits imprescriptibles du peuple : le suffrage universel, le gouvernement des majorités, le régime parlementaire, etc... Je cherche quelque chose de plus positif. » Il est curieux de constater que ce septicisme à l'égard des formes politiques, s'accompagne d’une foi ardente et optimiste en l'avenir du pays. « Certes, dit Proudhon, le progrès de la France s’accomplira quoiqu'il arrive, par la République ou autrement, mais il aurait pu s’accomplir tout aussi bien avec le gouvernement déchu, tel quel, et coûter beaucoup moins. »

Proudhon n'avait pas été enthousiasmé par l'avènement de la République. Il nest pas davantage désolé par sa dis-

parition. « Quand nous serions en Empire, serions-nous

(4) Correspondance II, 280. Cf Droz, 156. Desjardins, 87-88.

donc perdus » (1); cette exhibition ridicule lui paraît, au contraire, utile « pour faire apercevoir, toucher du doigt l’inanité de l'Etat et du Pouvoir » (2).

Le 3 décembre 1851, loin de prendre à la résistance contre le coup d'Etat une part active, il est probable qu'il conseilla au peuple de ne pas recourir aux armes (3), et, quelques mois plus tard, il devait publier un ouvrage caractéristique de son état d'esprit d'alors : « La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat », où il s'efforce d'établir que de gré ou de force Louis Napoléon sera fatalement entraîné dans la voie des réformes sociales et sera pour la Révolution l’agent le plus actif et le plus efficace.

B) Changements de dynastie ou changements de régimes politiques sont sans importance; les vraies et profondes transformations sociales sont d'un autre ordre ; elles n’affectent pas la forme de l'Etat, mais son contenu ; elles ne se font pas par une loi, un décret, un acte quelconque de l'Etat, mais par l’action directe et spontanée des masses. C’est donc à modifier, à élever la mentalité populaire que les propagandistes de la pensée nouvelle doivent apporter tous leurs efforts. Le réformisme politique est une chimère; il l’est doublement : parce que le gouvernement, par définition, est opposé aux réformes sociales — parce qu’une réforme ne peut s'implanter et produire ses effets que si elle est voulue, désirée, imposée

(4) Corresp. III, 98.

(2) Corresp. II, 98.

(3) Droz, 151.

par la masse. « Toute Révolution, selon Proudhon, pour être efficace, doit être spontanée, sortir non de la tête du

pouvoir, mais des entrailles du peuple (1). »

SECTION DEUXIÈME. — Le S'yndicalisme Révolutionnaire.

Révolutionnaire, par définition, le mouvement syndicaliste s'oppose naturellement au réformisme, et cette opposition est si naturelle qu'après l’avoir constatée, on pourrait ne pas y insister; il est intéressant cependant de rechercher les raisons d’une telle attitude, de voir par quels arguments le syndicalisme révolutionnaire démolit le réformisme socialiste (2) ou le so/idarisme radical.

A) Le socialisme réformiste se présente sous l’aspect d’un parti parlementaire; et de ce caractère fondamental dérivent toutes ses erreurs, toutes ses faiblesses, toutes ses tares. Obligés de se conformer aux aspirations et aux idées de la masse électorale pour ne pas perdre la clientèle

ui les soutient, les socialistes parlementaires sont fataleq

(4) Conf. d’un Révol., p. 66. Cf. pp. 22, 25, 58,61, 64, des développements de la même idée.

(2) I peut sembler étonnant que nous examinions ici l'opinion des théoriciens syndicalistes à l'égard du socialisme réformiste et que nous n’ayons pas plutôl entrepris cette étude à l’occasion de leur critique générale du socialisme. Mais c'est que, à leur avis. le socialisme réformiste n'est pas du socialisme ; c'est un prolongement de la démocratie, et il y a antithèse entre le socialisme et la démocratie.

Page 1