‹ Proudhonisme et Syndicalisme RévolutionnaireChapitre 18 sur 43 · CIE · texte numérisé non relu

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ment amenés à faire subir à l'idée socialiste, des déformations, des déviations de toute sorte.

1° Ils faussent d'abord la notion de /utte de classes en la considérant comme un principe de tactique électorale (1). L’antagonisme des riches et des pauvres, des « arrivés » et des « ratés » leur apparaît comme un fait à exploiter dans un intérêt personnel, et ils se constituent les avocats de la classe des déshérités, qui est la plus nombreuse dans la société. Dans ces conditions, ils interpréteront le concept de lutte de classe de la façon qui leur permettra de s’assurer les succès électoraux les plus complets ; ils s’adresseront « à tous les mécontents sans se préoccuper de savoir quelle place ils occupent dans le monde de la production » (2) ; aux catégories diverses de ces mécontents, ils parleront des langages divers. promettant par exemple aux ouvriers de la grande industrie la socialisation des moyens de production, et aux petits: paysans le maintien de la propriété rurale; enfin, ils mettront au premier plan de leurs préoccupations la culture de la haine dont ils vivent, et rempliront leurs programmes de projets démagogiques (3).

2° Même incompréhension de la notion même de wiolence et de son rôle. Les socialistes parlementaires ne la bannissent pas complètement; ils parlent de temps à autre

d'insurrection et de révolte pour entretenir les sentiments

(4) Sorel. Réflex., p. 12-18.

(2) Sorel, Réflex. 13.

(3) Sorel, Réflex. 14 et sq.

socialistes de leurs électeurs, mais, le plus souvent, ils sacrifient aux préjugés du public contemporain contre la violence, et, « dans le but de rehausser leurs prestiges d’humanitaires, ne manquent jamais de repousser tout contact avec les anarchistes ». En effet, les députés socialistes trouveraient peu d'électeurs s’ils ne parvenaient à convaincre le grand public qu’ils sont « des gens très raisonnables... , fort ennemis des anciennes violences et uniq ement occupés à méditer sur la philosophie du droit futur » (1).

3° S'ils rejettent la lutte de classes au vrai sens marxiste, et la violence prolétarienne, par contre, et pour les mêmes raisons démagogiques, les socialistes parlementaires se montrent particulièrement indulgents pour les utopies de toute sorte ; ils les considèrent comme parfaitement irréalisables, mais utiles pour leur acquérir des suffrages par les perspectives de bonheur facile qu'elles font miroiter aux yeux des foules (2). Il n’est guère qu'une seule conception qu'ils traitent d’utopique, c’est celle de la grève générale, qui précisément ne l’est à aucun degré ; mais c’est qu’ils en ont peur et qu’ils sentent que cette idée « est si bien adaptée à l’âme ouvrière qu'elle est capable de la dominer de la manière la plus absolue et de ne laisser aucune place aux désirs que

peuvent satisfaire les parlementaires » (3).

(4) Sorel, Réflex. 65.

(2) Sorel, Réflex. 96-97.

(3) Sorel, Réflex. 97,

4 C’est également par peur qu'ils ont sourdement cherché, dans les débuts du mouvement, à discréditer les organisations ouvrières, syndicats et coopératives (1). D'ailleurs, lorsqu'ils ont vu que malgré leurs efforts ces organismes se développaient, ils ont changé de tactique et ont essayé de se concilier les bonnes grâces des groupements nouveaux. Ils y ont parfois réussi. Mais heureusement le mouvement syndicaliste révolutionnaire est venu entraver ces manœuvres, déjouer ces tentatives de séduction, et aujourd'hui le fossé est profond qui sépare le réformisme parlementaire et les organisations prolétariennes.

B) La politique de paix sociale, à l’aide de réformes graduelles, préconisée par le parti radical et radical-socialiste, et à laquelle -M. Léon Bourgeois a donné une construction, un vêtement doctrinal ne trouve pas davantage grâce aux yeux des syndicalistes révolutionnaires. Au solidarisme ils reprochent son but pacificateur et les moyens qu'il prétend employer pour atteindre ce but.

1° D'après M. L. Bourgeois, la lutte des classes est un fait qu’il faut s’efforcer de faire disparaître par les progrès de la solidarité nationale et sociale. À la guerre entre les classes comme à la guerre entre les nations, il faut substituer la paix, l’union, la concorde.

« Le développement d’une pareille doctrine, déclare

M. P. Olivier, dans le Mouvement socialiste, est un des

(1) Sorel, Réflex. 125-129.

traits les plus inquiétants de l'heure présente ; il est la marque et la cause d’un très grand affaiblissement des énergies » (1). Il suffit ici de rappeler le rôle que les syndicalistes révolutionnaires attribuent à la guerre, aux vertus guerrières, dans l'évolution du monde pour comprendre queile décadence, quelle dégénérescence entrainerait à leur avis la disparition de l'esprit de lutte.

: 2° Mais supposons même cet idéal de paix social désirable et indiscuté, une objection subsisterait encore contre le solidarisme du fait des moyens qu'il préconise pour réaliser son idéal. L’argumentation des syndicalistes est ici très intéressante, et il importe de nous y arrêter quelques instants. L'idée générale en est parfaitement résumée, condensée, dans cette formule de M. G. Sorel : « La paix sociale alimente la lutte des classes (2). » Plus, en effet, patrons, bourgeoisie, Etat, s'efforcent par une politique de réformes sociales d'améliorer le sort des classes ouvrières, et par là de faire disparaître, d’atténuer en tout cas l’ardeur de leurs revendications, plus s’accentue et se renforce le mouvement révolutionnaire, plus s’organisent les luttes, plus s’exagèrent les prétentions des ouvriers. Et ce n’est pas là une coïncidence accidentelle, mais une liaison logique, malgré son apparence paradoxale. Lorsque la condition des travailieurs se trouve

améliorée par une grève réussie ou une intervention légis-

(1) Mouv. Soc. 1907, 2e semestre, p. 90.

(2) Voir pour le développement de cette idée : Réflexions, pp.19-31,

ltive de l'Etat, les ouvriers en tirent cette conséquence que les nécessités économiques ne sont pas aussi rigoureuses que les patrons ou les non interventionnistes le prétendaient au début du conflit et de la discussion; ils s’aperçoivent que lorsqu’ « une pression énergique est exercée par en bas sur la volonté du maître, cette volonté trouve moyen de se libérer des prétendues entraves de l'économie » (1). Dès lors, ils pensent à de nouvelles conquêtes et lorsqu'ils en ont l’occasion et se sentent en force, ils recommencent la lutte, encouragés bien plutôt que contentés par leurs premières victoires, par les premières concessions patronales. Ajoutons que l’idée de « devoir social », sur laquelle repose la thèse solidariste, est la traduction théorique de cette indétermination des limites précises où commencent et où finissent les Justes reven dications. Sur quelle base faire reposer, à l’aide de quels principes dégager le contenu de cette idée de « devoir social »; comment en élaborer une conception qui puisse être admise par les patrons et les ouvriers? À mesure que, par le développement des idées solidaristes, la notion de devoir social augmente d'importance, il apparaît de plus en plus clairement qu’elle n’est que le manteau idéologique sous lequel se cachent les conflits de force. L'ouvrier ne considère plus alors le patron que « comme

un adversaire avec lequel on traite après une guerre » (2)

(1) Sorel, Réflex. p. 24.

(2) Sorel, Réf. p. 24.

et la convention intervenue n’est qu’un armistice pendant lequel on se prépare à de nouveaux combats (1).

Ainsi le solidarisme et la politique de paix sociale manquent complètement leur but. La réconciliation des classes à la suite d’un équitable règlement de compte est une chimère dont leurs efforts mêmes montrent toute la vanité. Preuves et indices de l’affaiblissement de l1 volonté, de la puissance bourgeoise, les idées solidaristes sont une raison nouvelle pour le prolétariat d’avoir confiance dans l'issue du conflit; elles constituent le meilleur agent de préparation révolutionnaire des masses prolétariennes.

C) A côté et au-dessus de ces critiques adressées aux modalités contemporaines et contingentes de l'esprit réformiste, il est nécessaire, pour saisir toute l'étendue de la critique syndicaliste en ce domaine, d'indiquer rapidement pour quelle raison fondamentale le mouvement nouveau s'oppose en son essence même à l’idée réformiste. Ce sera pour nous une occasion de noter, de façon particulièrement nette, l’analogie avec Proudhon puisque la critique de l’État démocratique que nous avons étudiée dans son œuvre va se retrouver, en termes plus caractéristiques encore, sous la plume des théori-

ciens de l’École nouvelle.

(4) C’est pourquoi les syndicalistes considèrent le contrat collectif de travail comme un simple traité de paix n’entrainant aucune obligation juridique et susceptible de dénonciation à tout instant. Cf. G. Pirou, Les conceptions juridiques successives du contrat collectif de travail en France. Paris, Rousseau, 1909.

Dans une série d’études très remarquables (1) sur les origines historiques du syndicalisme français, M. Lagar-

delle s’est efforcé de montrer que la cause essentielle de

la naissance et du rapide développement du mouvement

syndicaliste révolutionnaire fut la désillusion profonde des ouvriers lorsqu'ils eurent constaté l’évolution parlementaire du socialisme politique (2). La caractéristique du syndicalisme français est d’avoir arraché la classe ouvrière à la superstition étatique et démocratique, d’avoir accentuée, rendue irrémédiable, la rupture entre l’État et le mouvement ouvrier.

Sans doute, bien avant que fût né le courant syndicaliste, il existait de nombreux ouvriers qui n'avaient à l'égard de l’État que méfiance et scepticisme; mais leur critique, leur négation étaient purement abstraites — et visaient surtout l’État bourgeois traditionnel, oppresseur par fonction, par nature même, du prolétariat. L’attitude anti-étatiste du syndicalisme est singulièrement plus féconde, plus démonstrative. L'expérience de Ja COrrup-

tion parlementaire du socialisme, de la déviation que

(1) Les origines du Socialisme Parlementaire en France : Mouv. Soc., 1909, 2e sem. pp. 81,170, 241, etses Chroniques politiques et sociales.

(2) Zd 242. L'opposition du syndicalisme au réformisme politique se traduit dans la pratique par une critique très violente de toutes les lois ouvrières. On sait que la C. G.T. a entrepris une campagne contre la loi sur les retraites ouvrières, qu'elle traite de « duperie » et« d’escroquerie ». Sur la critique syndicaliste des lois ouvrières, consulter : Pelloutier, Histoire de Bourses, p.53. Delessalle, Les deux méthodes du syndicalisme, pp. 8-9. Pierrot, Syndicalisme et Révolution, pp. 21-22, etc.

l'infiltration des idées démocratiques lui a fait subir, renforce la négation de l'État en joignant une vérification expérimentale aux thèses anarchistes abstraites, et surtout en montrant que l'État démocratique, autant, plus même que toute autre forme d’État politique, est un mécanisme oppresseur et extérieur à la vie, et qui, sous son aspect réformateur et bienfaiteur, reste au fond aussi tyrannique que sous ses formes anciennes. « La dernière incarnation de l’État est aussi la mort de l’État; il perd tout prestige du jour où sa vraie nature est enfin révélée au prolétariat désabusé (1). »

Guéris des politiciens, les ouvriers vont dès lors changer de tactique, se retirer dans leurs organisations respectives et delà mener la lutte avec leurs moyens propres (2). Et ce qu'il faut noter ici pour bien marquer toute l’importance de la réaction anti-démocratique, c’est que, dans l’organisation même de leurs forces, dans le fonctionnement de leurs institutions et les procédes de leur tactique, les ouvriers syndicalistes répudieront complètement les principes el les méthodes démocratiques (3). Ainsi, pour prendre l'exemple le plus frappant, on ne s’inquiétera pas,

on ne se préoccupera pas de faire rentrer dans le syndicat

(4) Id. 260.

(2) Zd. 241.

(3) Est-il forcé que le syndicat soit une école d’antidémocratisme. M. D. Halévy (auquel est adressée la préface des Réflexions sur la Violence) estime, au contraire, que « le syndicat est une démocratie » et qu'il « mène les socialistes à la modération ». (Essais sur le mouvement ouvrier, p. 74-76).

sil

la totalité des travailleurs, pour dégager ensuite sur les diverses questions qui les intéressent la volonté de la masse par le procédé du suffrage universel. « La minorité consciente agira sans tenir compte de la masse réfractaire des .inconscients que l'esprit de révolte n’a Pas encore vivifiés, que l’on Peut considérer comme des zéros humains, n'ayant que la valeur numérique d’un zéro ajouté àun nombre s’il est placé à sa droite » (1), et M. Pouget de conclure sur l'exposé de ces méthodes d'action par les lignes suivantes très significatives : « Ainsi apparaît l'énorme différence de méthode qui distingue le syndicalisme du démocratisme ; celui-ci par le mécanisme du suffrage universel donne la direction aux inconscients, aux tardigrades (ou mieux à leurs représentants) etétouffe les minorités qui portent en elles l’avenir. La méthode syndicaliste, elle, donne un résultat diamétralement opposé ; l'impulsion est imprimée par les conscients, les révoltés, et sont appelées à agir, à partici- Per au mouvement, toutes les bonnes volontés » (2). Opposition de la classe sociale au parti politique (3), de l’action directe à la médiation (4), du producteur concret au citoyen abstrait, (toutes les thèses maîtresses

du syndicalisme révolutionnaire sontune réaction contre

(1) Pouget, La C. G. T., p. 95.

(2) Pouget, La C. G. T,, pp. 35-36.

(3) . Lagardelle, Classe sociale et Parti politique, #. S. 1909, 2e sem., p. 5.

(4) Action directe et Médiation, Cf. Olivetti, M.,S.1907, 2e sem., 26. Prrov, 13

le réformisme politique auquel l'École nouvelle préfère l'organisation autonome et indépendante de la classe ouvrière, dressée en face de l’État démocratique avec

mission de le renverser un jour (1).

IV, — Anarchisme et Fédéralisme.

La critique du libéralisme économique, du socialisme traditionnel, du réformisme politique se trouve à la fois chez Proudhon et chez les syndicalistes révolutionnaires, exprimée souvent en termes analogues, motivée par des considérations similaires.

Le parallélisme va-t-il se poursuivre si nous abordons la partie constructive de leur système économique et social ?

Un caractère commun semble apparaître à première vue entre les deux conceptions : l'inspiration anarchaste.

Que Proudhon soit anarchiste, cela paraît résulter sans discussion possible de ses déclarations mêmes. Dès le

premier mémoire sur la propriété (2), il proclame que

(4) Lagardelle. P. S. et C. G.T., p. 19. L'importance de l’opposition entre le socialisme et la démocratie est bien marquée dans Berth, La politique anticléricale et le socialisme, Revue Soc. 1902, t. 36, pp. 522 et ssq.

(2; « Je me suis déclaré anarchiste dès 1840 », dira-til plus tard,

non sans orgueil, Prince. Fédératif, pp. 109 et 110.

l'anarchie est la forme de gouvernement dont nous approchons tous les jours: il le répètera (1) en 1848 dans la Solution du problème social, en 1849 dans les Confessions d'un Révolutionnaire (2), en 1851 dans l’Zdée générale de la Révolution au xIX° siècle (3), en 1863 enfin, deux ans avant sa mort, dans le Principe Fédératif (4).

À mesure que les années s’écoulent, ses opinions se sont modifiées sur bien des points, mais son adhésion à l'idéal anarchiste est restée inébranlable, elle s’est au contraire précisée, fortifiée chaque jour. D'ailleurs les anarchistes ont salué en Proudhon non seulement un théoricien de leurs idées, mais même le père, le fondateur de tout le courant anarchiste, et l’on connaît l’hommage que lui a rendu Kropotkine (3), comme aussi ses relations avec Bakounine et Herzen.

De même, tous les critiques qui ont essayé de dégager les idées maîtresses de la philosophie syndicaliste ont noté les liens étroits qui l’unissent à l’anarchisme : liens

historiques puisque, en fait, une notable fraction des

(1) Solution du Problème social, in fine.

(2) Conf. d'un Révol., chap. 1x.

(3) Idée Gnérale, p.109.

(4) Principe Fédératif, p. 29.

(5) Voir l’article de M. Lair, Proudhon père de l’anarchie, Annales de l'Ecole des Sciences politiques, 11 septembre 1909, p. 588, et Valois, La Monarchie et la classe ouvrière, pp. 406-128; voir aussi la brochure de Lorulot et Yvetot, Le syndicalisme et la transformation sociale.

La

militants syndicalistes, M. Pouget, parexemple, sont d’anciens anarchistes, entrés dans les organismes syndicaux pour y faire pénétrer leurs conceptions, les arracher aux superstitions légalitaires et étatistes ; — liens logiques aussi, qui sautent aux yeux si l’on songe à quelques-unes des thèses essentielles de l'Ecole nouvelle telles que l’appel à la volonté de puissance des prolétaires, le scepticisme à l'égard de la démocratie et des institutions gouvernementales, la vision mystique d’un état futur, conçu sur le modèle et sur la base de l'atelier sans maître.

Mais à ces arguments d’autres en sens contraire, aussi impressionnants, peuvent être opposés.

Proudhon., sans doute, s’est affirmé anarchiste, mais, n'a-t-il pas écrit aussi: « L’anarchie, la dissolution, c'est la mort (1); » n’a-t-il pas reconnu et proclamé la nécessité d'une organisation politique, la réalité de l'Etre Social, l'impossibilité de supprimer complètement l'Etat, théories qui toutes sont absolument incompatibles avec la thèse anarchiste Bakounine et Kropotkine sont des disciples de Proudhon ; mais d’autres anarchistes notables, tel Stirner ou J. Grave (2), ont mis en lumière les divergences profondes qui distinguent l'idéal proudhonien de l'idéal anarchiste.

Le caractère anarchiste du mouvement syndicaliste

n’est pas moins vivement contesté; les théoriciens les

(1) Capacité, p. 146.

(2) Sur le rapport de Stirner et de Proudhon, voir Desjardins, Introd., t. I, p. XXI.

plus considérables de l'Ecole nouvelle le nient avec énergie (1), et insistent sur les oppositions théoriques et pratiques que l’on peut relever entre leurs conceptions et celles des adeptes de l’anarchisme contemporain. sent donc nécessaire de ne pas se contenter de l’affirmation d’une commune inspiration anarchiste, pour en conclure sans autre démonstration au parallélisme des constructions positives du Proudhonisme et du Syndicalisme : c’est seulement un examen direct des deux Sysitèmes qui nous mettra en mesure d'apprécier leur degré de similitude, et cet examen nous fournira en même temps les éléments d’une solution à la controverse sur la part d'anarchisme que renferment l’une et l’autre théorie.

SECTION PREMIÈRE. — Proudhon.

Nous avons vu que certaines des prétendues contradictions de Proudhon se résolvent, s’atténuent du moin, lorsqu'on procède à un examen attentif et approfondi de ses idées, et qu'il est possible de ramener à l’unité plusieurs de ses thèses d’apparenceinconciliables. Il est dans son œuvre d’autres contradictions, d'autres variations,plus profondes, plus importantes, dont il est difficile à l’interprète de bonne foi de nier l'existence, mais qu'il est

facile d'expliquer par l’évolution de ses idées sous la

(4) Voir surtout Berth, Nouveaux aspects, in fine,

DL EN ed re *

leçon des événements historiques dont il fut le spectateur, en une petite mesure même, l’acteur.

La période de 1840 à 1865 fut plus que toute autre

féconde en révolutions, en bouleversements politiques et

sociaux, qui nel pouvaient pas ne pas impressionner un observateur attentif comme Proudhon.

L'échec, l'avortement du grand mouvement d'idées qu'il avait vu se développer pendant sa jeunesse, auquel la Révolution de 1848 avait donné libre carrière, et qui se terminait par le coup d'Etat de 1852 et le silence de l’Empire,était de nature,sinon à lui inspirer la désillusion et le découragement,— un véritableoptimiste ne renonce jamais complètement à ses espérances et à ses rêves, — du moins à teinter ses conceptions d’une relative modération, à lui faire paraître moins proche, et moins facile, l’instauration de la société nouvelle.

L'évolution des idées de Proudhon sur la propriété est la plus frappante illustration de cette atténuation progressive, sous la pression desfaits, de thèses poussées au début jusqu’à leurs conséquences logiques extrêmes.

De même, si nous comparons l'idéal social de Proudhon au début et à la fin desa vie, nous constatons nne transformation profonde, et le meilleur moyen, le seul pour bien saisir ses vues économiques et sociales positives, est de les étudier successivement dans leur expression radicale et originaire, puis dans la forme plus complexe, moins facilement saisissable parce que moins unilaté-

rale, qu'il leur donne dans ses derniers ouvrages. Après

se

avoir rêvé d’un monde où la jusiice intégrale et la liberté illimitée se concilierait spontanément et sans contrainte externe, par les progrès de la science et du droit économique, nous verrons Proudhon renonçant à cette chimérique vision, reconnaître que justice et liberté ne peuvent coexister sans de réciproques sacrifices, que la contrainte gouvernementale peut être réduite mais non complètement supprimée, que l'organisme politique ne peut être d'ores et déjà immergé dans l'organisme économique, mais seulement réédifié sur les bases nou-

velles du principe fédéraliste,

À) Premier système.

La société rêvée par Proudhon peut être définie d’un mot: une société où régnerait la Justice absolue, c'est-àdire l'égalité parfaite entre les hommes, — sans que la liberté individuelle se trouve le moins du monde restreinte. Cet idéal, en soi, u’a rien que d’assez banal, et on peut dire qu’il est celui de tous les réformateurs sociaux ; mais la plupart considèrent qu’un pareil régime, pour si désirable qu’il paraisse, est en fait irréalisable sous cette forme radicale,que la liberté illimitée engendre l'inégalité et qu inversement la justice ne peut être instaurée sans de sérieuses limitations à la libre expression des individualités ; dès lors, suivant leur tournure d'esprit, ils choisiront de ces deux principes celui qu’ils préfèrent et sacrifieront l’autre ; les individualistes déclareront

funeste et chimérique la poursuite de l'égalité ; les socia-

listes se résigneront sans trop de peine aux restrictions, aux mutilations de la liberté individuelle, toutes les fois qu'elles leur paraîtront indispensables à l'établissement, ou au maintien de la justice sociale.

La position de Proudhon est toute différente. Pour lui, la justice et la liberté loin de s’opposer se fortifient, s’appellent, se supposent l’une l’autre. « C’est par la justice que la liberté multiplie sa puissance ; c’est par la liberté que la justice s’idéalisant acquiert cette vertu pénétrante qui en fait la plus vivace de nos inclinations et la plus sublime de nos idées (1). » Et ailleurs protestant contre la conception des doctrinaires, d’après lesquels la révolution sociale viendrait « créer une garantie d’ordre aux dépens d'une liberté quelconque » il déclare qu'à son avis la révolution « ajoute, à une liberté qu’elle maintient et consolide, une garantie » (2).

De même, et, sous une forme un peu différente, c’est encore au fond le même problème, on opposed'ordinaire liberté et unité sociale, et les anarchistes conçoivent souvent la transformation sociale commeune substitution de la liberté à l'unité. Tel n’est pas le système de Proudhon. « L'absence d'unité est impossible, car l’unité est la Loi de tout ce qui a vie, de tout ce qui est organisé. » Seulement à l’unité factice,artificielle, unité de coercition et de

contrainte, qui règne dans nos sociétés modernes, il faut

(4) Justice II, 9, 39 (2) Mélanges II, 43.

substituer « une unité spirituelle, ordrée, intelligible, qui nous rallie par toutes les puissances de notre conscience et de notre raison, et cependant nous laissela pensée libre, la volonté libre, le cœur libre » (4) ; il faut réaliser « une unité qui, ajoutant à toutes nos libertés, s’accroisse à son tour et se fortifie de ces libertés mêmes » (2).

Ainsi conciliation de la Justice ct de la Liberté, de l'unité et de l’individualité, tel est le but que se propose Proudhon et qu'il croit possible, facile, d'atteindre.

Le moyen à employer lui paraît très simple : c’est l’élaboration d'une science économique nouvelle, grâce à laquelle l'harmonie pourra être établie dans le monde.

Pour éclaircir cette conception et en saisir toute l’originalité, il faut éludier successivement les deux idées sur lesquelles elle repose : Prépondérance des questions économiques sur les questions politiques; constitution scientifique du droit économique.

Nous examinerons ensuite en ses traits généraux l’aspect synthétique de la société que Proudhon édifie sur

ces bases nouvelles.

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