‹ Proudhonisme et Syndicalisme RévolutionnaireChapitre 19 sur 43 · I. — Prépondérance des questions économiques sur les · texte numérisé non relu

I. — Prépondérance des questions économiques sur les

questions politiques.

Reprenant et développant une théorie de Saint-Si-

(4) Capacité, 149.

(2) Capacité, 148,

mon (1) auquel il rend hommage d’avoir le - premier aperçu cette capitale vérité, Proudhon estime que « la société est en train d'accomplir pour la dernière fois le cycle gouvernemental », et que le mécanisme des pouvoirs politiques tend de plus en pus à être remplacé par « l’organisation des forces économiques » (2).

La Révolution de 1848 marque une des étapes les plus saillantes de cette évolution. Motivée par des causes purement économiques, elle est la manifestation éclatante de ce fait que « ce n’est plus l'honneur monarchique ou la vertu républicaine qui mènent les Etats », mais « la nécessité du pain quotidien ». C'est pourquoi la Révolution de 1848 fut si prosaïque, si dénuée de tout lyrisme; c’est pourquoi elle n’a inspiré aucun poète. Nous ne sommes plus en 1793, au temps des luttes politiques, des clubs, des grandes paroles. « L’épopée est finie pour nous, et si trivial que cela paraisse, nous sommes condamnés à faire une besogne non de héros, mais de commis (3). »

Débarrassons-nous donc des allures romantiques qui conviennent à d’autres époques, mais qui ne sont plus de mise aujourd'hui. « Bon gré, mal gré, il faut nous

résigner à n'être que des pékins (4). »

(1) Idée Générale, 127.

(2) Phil. du Progrès, p. 48.

(3) Mélanges I, 13. Cf. ces paroles de M. E. Berth : « Resorber la politique dans l’économie, on ne saurait trop le répéter, tel est le but du socialisme », Houv. Soc. 1905, 2e série, 2, p. 208,

(4) Mélanges I, 14.

Cette importance croissante prise par les problèmes économiques est grosse de conséquences ; elle doit entraîner la subalternisation de l'Etat, qui est un organisme politique, la déchéance de l’Église, qui n'apparaît plus que comme une « sœur de charité vieillie et maussade », la ruine des systèmes de Rousseau, de Robespierre, de Montesquieu, de tous ceux qui n’ont pas compris la vanité, l’inanité des discussions politiques (1). Les réformateurs sociaux devront porter tous leurs efforts du côté des progrès de l’ordre économique ; ils devront chercher à organiser la circulation et le crédit, à augmenter la production, à perfectionner l'atelier qui est aujourd'hui l'unité constitutive de la société (2).

A plusieurs reprises même, Proudhon est allé plus loin, etil a posé cette prépondérance des phénomènes économiques non plus comme une caractéristique des temps nouveaux, mais comme un fait général et de tous les temps. Et l’on a pu dire alors qu'ici il dépassait Saint- Simon et fondait réellement le matérialisme historique. « Les lois générales de l’histoire sont les mêmes, a-t-il écrit quelque part (3), que celles de l’organisation sociale...La propriété est le principe le plus fondamental à l’aide duquel on puisse expliquer les révolutions de l’histoire.» Et ailleurs il s’exprimait en ces termes qu'il faut intégra-

lement reproduire : « En dépit de leur majesté d’apparat,

(4) Corresp. V, 66.

(2) Cont. Ec. 1, 208.

(3) Th de la Propr., 231.

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les fonctions politiques jouent un rôle bien moins essen-

tiel que les fonctions économiques. Avant de légiférer, d'administrer, de bâtir des palais, des temples. et de faire la guerre, la société travaille, laboure, navigue. échange, exploite les terres et les mers... Entre les fonctions économiques etles fonctions politiques, il existe un rapport analogue à celui que la physiologie indique chez les animaux entre les fonctions de la vie organique et les fonctions de la vie de relation ; c’est par celle-ci que l'animal se manifeste au dehors et remplit sa mission entre les créatures; mais c’est par les autres qu’il existe et tout ce qu'il fait dans sa liberté d'action n’est à vrai dire qu'un conclusum plus ou moins raisonné de ses puissances primordiales (1). »

En lisant ce passage,on ne peut pas ne pas songer à la théorie marxiste de l'infrastructure et de la superstructure, et il semble bien que sous des images empruntées à des mondes différents, l’idée générale soit la même. Nous retrouverons cette question plus loin (2). Pour le moment, il nous importe peu de savoir si c’est à Proudhon que revient le mérite d’avoir le premier aperçu l'interprétation matérialiste de l’histoire. Il suffit de s'en tenir à la première partie de sa thèse, À l’affirmation de la prépondérance, à notre époque et dans

l'avenir, des questions économiques, pour en conclure

(4) Capacité, 162. Voir autres textes dans Muelberger, p. 58-59, et dans Droz, 88-89 note. Voir aussi infra, 2e partie, ch. t, (2) Voir 2e partie, chap. 1,

que c'est dans ce domaine quil faut chercher la solution

du problème social.

- II — Constitution scientifique du droit économique ({).

La Révolution doit substituer le régime économique ou industriel au régime gouvernemental, féodal et militaire, de la même manière que celui-ci, par une révolution antérieure, s'était substitué au régime théocratique ou sacerdolal.

Mais il y a bien des manières de concevoir cet établissement d'un régime économique ; on pourrait croire qu'il se réalisera par une orientation nouvelle dans les fonctions de l'Etat; que celui-ci pénétrera dans la sphère des activités économiques pour les régulariser, les réglementer, assurer leur conformité avec les besoins de la vie collective, ou de la Justice sociale. Ce n’est pas ainsi que l'entend Proudhon. L'organisation des forces économiques, qu'il préconise comme seul mode efficace de réforme sociale, doit être à son avis l’œuvre non de l'Etat mais des volontés libres des individus. Faut-il donc supposer une subite transformation des mentalités humaines,

une disparition soudaine des exactions, des lésions, des

(1) M. Sorel a le premier clairement aperçu le caractère Juridique de la construction Proudhonienne. G. Sorel, Quelques mots sur Proudhon : Cahiers de la Quingaine, 13e de la 2e série. p. 24.

abus auxquels donnent lieu aujourd'hui les manifestations de l’activité libre? Faut-il admettre que l’égoïsme, qui est à la base de ces abus, disparaîtra pour faire place au triomphe des idées de solidarité, d’altruisme, de fraternité. Nous savons Proudhon trop ennemi du romantisme révolutionnaire et des illusions fraternitaires, pour admettre que telle ait pu être sa pensée. Toujours l'intérêt personnel restera le moteur le plus puissant de l’activité humaine, le seul sur lequel on puisse compter pour édifier une réforme durable, — mais c’est moins de lui que de l'ignorance des hommes que vient tout le mal. Le jour où ils sauraient vraiment quelle est la loi des faits économiques, ils seraient aveuglés de cette vérité que leur intérêt personnel lui-même leur commande d'agir conformément à la Justice. Faisons donc tous nos efforts pour les éclairer, pour dégager les lois véritables qui commandent l’évolution des phénomènes économiques, et à mesure que se constituera la science économique, le problème social se résoudra de lui-même.

On objectera peut-être que la science économique n’est plus à faire, qu’elle est déjà en partie constituée, que de nombreuses lois économiques sont déjà connues, et qu’il ne semble pas que les progrès de cette science économique aient contribué si peu que ce soit à faire disparaître, à diminuer du moins,les inégalités, les injustices sociales. Proudhon répond « qu’il ne regarde pas comme science l’ensemble incohérent de théories auxquelles on a donné

depuis à peu près cent ans le nom officiel d'économie

politique, et qui, malgré l’étymologie, n’est autre chose que le code ou la routine immémoriale de la propriété » (4).

La science économique véritable présentera les caractères suivants :

- 4° Elle doit être imprégnée de relativisme, c’est-à-dire qu'elle ne doit pas envisager seulement l’ordre économique d’une époque ou d’un pays, en considérant comme immuables les phénomènes dont il se compose, éternelles les lois qui régissent ces phénomènes ; elle doit « embrasser l’ordre humanitaire non dans telle ou telle période de sa durée ni dans quelques-uns de ses éléments, mais dans tous ses principes, et dans l'intégralité de son existence; comme si l'évolution sociale répandue dans le temps et l’espace se trouvait tout à coup ramassée et fixée sur un tableau qui, montrant la série des âges et la suite des phénomènes, en découvrirait l'enchaînement et l’unité » (2). Et dès lors les institutions, que la fausse science économique, que l'école malthusienne considère comme les plus stables, les plus indispensables à la vie économique, apparaîtront comme des moments transitoires de l’évolution, qui céderont la place un jour, quand leur rôle sera achevé, à des formes plus perfectionnées. De conservatrice et traditionnaliste qu’elle était auparavant, la science économique devient progressive et révolutionnaire ; elle donne

(4) Contr. Ec. I, 35.

(2) Contr. Ec. I, 43.

aux réformateurs des motifs d'espérer et leur indique dans quelles voies diriger leur action.

2° En second lieu la science économique ne doit pas se fermer à priori à toute considéralion de Justice. « Je crois, dit Proudhon, être le premier qui avec une pleine intelligence du phénomène ait osé soutenir que la Justice et l'économie devaient non pas se limiter l'une l’autre, se faire de vaines concessions, ce qui n’aboutirait qu'à une mutilation réciproque et n’avancerait à rien, mais se pénétrer systématiquement, la première servant de loi à la deuxième (1).

Pour bien comprendre cette position de Proudhon, il faut, anticipant sur nos explications postérieures (2), noter que pour lui la Justice n’est pas seulement une idée subjective, une construction idéale de l'esprit, à laquelle nous essaierions de plier les réalités, mais la loi mêm» de l'Univers, loi méconnue jusqu'ici par suite de l’ignorance des vrais rapports scientifiques — ou parce que l'humanité n'était pas arrivée encore au dernier stade de son évolution. Justice et science a priori sont convergentes ; automatiquement les progrès de la science entraineront la disparition des iniquités, des injustices de toute espèce.

Cette foi dans la science, cette croyance en la réalité de la Justice sont des caractères par lesquels Proudhonisme et Syndicalisme s'opposent; nous n’y insistons

(1) Justice I, 3, 68.

(2) Voir 26 partie, chap. 1, pp. 7-8.

donc pas pour l'instant, il était nécessaire seulement de

les indiquer pour comprendre sur quelles bases s’édifie

l’anarchisme proudhonien.

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