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II. — L’anticléricalisme de Proudhon

Proudhon est anticlérical par anarchisme, parce que la

(1) Cf. Depitre, compte rendu de Droz in Revue d'Histoire des Doctrines Economiques et Sociales 1909, 2, p. 212-215,

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PIVERGENCES D'ORDRE PHILOSOPHIQUE 267

religion suppose l’agenouillement, et que tout agenouillement, toute soumission à une autorité quelconque, Société ou Divinité, lui semble une insupportable atteinte à la dignité humaine. Il est anticlérical aussi par moralisme, et c’est sur le terrain moral principalement qu'il se place dans son grand ouvrage « De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise » pour critiquer toutes les solutions apportées par l'Eglise aux problèmes sociaux et leur opposer les solutions de la philosophie révolutionnaire,

- Maïs on peut dire que c’est surtout parce que rationaliste que Proudhon est si violemment, si irréductiblement anticlérical ; nous le comprendrons en examinant successivement les arguments qu’il invoque contre l’idée religieuse et la mesure dans laquelle il croit possible de la conserver, en la transformant pour la rendre compatible avec les principes nouveaux.

1° Pour détruire la religion, Proudhon se place sur un tout autre terrain que les philosophes du xvnr siècle qui l’attaquaient par le. ridicule, l’impiété ou le libertinage (1). La science des religions, déclare-t-il, a tué de nos jours le libertinage... À l’irrévérence pour le culte, a succédé son interprétation (2). »

D'autre part, de toutes les formes de la pensée religieuse, il n’en visera qu'une seule, le catholicisme. Ce n’est pas que les autres soient moins critiquables, au contraire ; et, à l'occasion il ne nous cache pas son opinion sur

)NJustice 12; 97:

(2) Justice |, 2, 218.

la faiblesse des théories déistes de la religion naturelle (1) ou l’inanité des discussions protestantes (2). Il estime que « de toutes les religions, le catholicisme est resté ce qu'il yade plus rationnel et de plus complet. L'Eglise de Rome, malgré tant et de si formidables défections, doit être réputée la seule légitime » (3). Mais, précisément pour cette raison, voulant attaquer l’idée religieuse, il s’en prendra à sa forme la plus parfaite, et puisque à son avis « hors de l'Eglise chrétienne et catholique il n’y a ni Dieu, ni théologie, ni religion, ni foi » (4), il estimera avoir suffisamment rempli son œuvre destructrice de l'idée religieuse, quand il aura démoli la construction catholique.

La critique fond:mentale adressée par Proudhon au catholicisme, c’est qu’il est la négation même de l'idée de justice, à laquelle, comme on sait, se ramène d’après lui toute la philosophie moderne. « La religion et la justice, déclare-t-il, sont entre elles comme les deux extrémités du balancier ; quand l’une s’élève, l’autre descend; cela est fatal » (5); et en fait, ajoute-t-il, on peut constater que « la philosophie, partout où elle se montre, est le mouvement antireligieux de l'esprit, la marche vers la science,

objet étranger à la foi » (6).

(1) Justice I, 2, 28.

(2) Justice 1, : 28.

(3) Justice I, 2, 25.

(4) rase 2, 29.

(5) Justice IT, 5, 42.

(6) Justice IT, 5, 8.

Cette antinomie entre la religion et la justice est la thèse fondamentale dont tout l'ouvrage de Proudhon « De la justice dans la Révolution et dans l'Église » n’est qu'un long développement. Proudhon entreprend de montrer comment l'erreur initiale de l'Eglise sur ce point a vicié toutes. ses conceptions, l’a entraînée à nier la dignité personnelle, à méconnaître l’égalité entre tous les hommes, à voir sous un jour inexact le problème économique, à mal comprendre le rôle de l’État, à fausser le système d'éducation, à combattre la liberté, à corrompre enfin l’amour et le mariage.

À mesure que l’idée de justice se préciseet s'affirme, la religion doit donc, par un mouvement parallèle, s’effacer progressivement. « La religion et la société ont cessé de marcher parallélement. Ce que l’une recherche, l’autre le repousse, et comme il n’est pas possible au législateur de se séparer de la société, il en résulte qu'au sein de cette société l'institution révolutionnaire gagne sans cesse du terrain sur l'esprit religieux » (1). Il ÿ a « réduction indéfinie de l’autorité ecclésiastique et prépondérance de plus en plus grande de la raison sur la foi ».

Dans ces conditions, la disparition de l’idée religieuse est fatale, irrémédiable; elle n’est plus qu’une question de temps, et du train où vont les choses, elle n’a plus longtemps à vivre. «De même qu'il y a vingt siècles la

société marchait à l'élimination du paganisme, de

(1) Justice poursuivie, 148.

même aujourd’hui elle semble marcher à l'élimination du christianisme (2). » C'était, suivant lui, l’affaire d’une dizaine d'années (2).

20 Mais, dans l'œuvre de Proudhon, à côté de passages nettement anticléricaux et même antireligieux, on peut en trouver d’autres où l’idée religieuse est affirmée avec conviction. «Je pense à Dieu, écrit Proudhon, depuis que j'existe, et je ne reconnais à personne plus qu’à moi le droit d’en parler (3). » Ailleurs même il affirme que le christianisme « est le monument le plus grandiose de la vertu de l'humanité et de son génie » (4), et il s’écrie : «Oh! le christianisme est sublime, sublime dans la majesté de son dogme et la chaîne de ses déductions ; Jamais pensée plus haute, système plus vaste ne fut conçu, organisé par les hommes (5). »

Et en effet son rationalisme même conduit Proudhon à se relâcher à un double point de vue de la rigueur qu'il manifeste contre l’idée religieuse.

a) Tout d’abord il reconnaît qu’elle a, dans le passé, joué un rôle utile et bienfaisant en ce sens qu'elle à été l'expression, imparfaite sans doute, allégorique et mythique (6) de la Justice et de la Société à l’époque où ces notions n'étaient pas encore arrivées à un développe-

(1) Justice, 138-139.

(2) Corresp. IV, 324.

3) Justice I, 40.

4) Justice I, 92.

(5) Justice I, 164.

(6) Justice I, 98. Conf. d’un Rév., 6. Justice I, 2, 448.

ment complet ; elle fut le berceau d’où la philosophie révolutionnaire est sortie. Aujourd’ hui où l’allégorie doit faire place à la réalité, et où la justice s'affirme ellemême, nous n'avons plus que faire de la religion ; mais nous devons au moins la traiter avec respect, voir en elle « une création provisoire de la conscience universelle » et saluer en elle le génie de l'humanité à son enfance (1).

O) Et aussi la religion étant une manifestation de l'es= prit humain doit par cela même contenir une part de vérité : cette part de vérité, il faut l’extraire et l'utiliser pour les constructions futures ; il faut s'attacher à déchiffrer la symbolique religieuse, « à faire servir ses légendes de témoignage à la raison elle-même, au droit et à la liberté » (2).

Proudhon ne préconise donc pas la destruction complète de toute idée religieuse. Ce serait une entreprise chimérique, car la France est religieuse dans le cœur et dans la raison, et « la religion dans notre incomparable pays est le ferment secret de tout ce qui a vie, autorité et durée ». Seulement s’il admet, s’il veut même la religion, il ajoute aussitôt : « Que personne ne s’y trompe. La religion pour nous n’est pas la symbolique ; c’est le contenu, le mot de la symbolique. »

Cette méthode d'interprétation rationaliste de la religion, Proudhon l’applique à la notion d’Étre Suprême,

(1) Justice I, 164.

(2) Justice I, 97-98.

de Divinité. 11 se garde de nier Dieu, et il proteste toutes les fois qu’on lance contre lui l'accusation d’athéisme (1).

Mais Dieu tel qu'il se le représente diffère notablement du Dieu des religions passées, du Dieu catholique en particulier. Proudhon le fait descendre du ciel sur la terre, et le soumettant, comme toute chose sur terre, à la condition de mouvement et de progrès, il conçoit l’Être Suprême « non plus comme jadis simple, absolu, immuable, éternel, infini en tous sens et toute faculté », mais comme «organisé, progressif, évolutif, perfectible, par conséquent susceptible d'acquisition en science, vertu, etc., à l'infini (2)».Et sa conception est bien résumée dans cette formule : « Dieu n’es/ pas, ne peut pas étre; il ne fait que devenir; c'est à cette condition seulement qu'il est (3). »

D'autre part la notion de divinité telle que l'entend

Proudhon se présente essentiellement avec un contenu

social. « Ce que nous affirmons, cherchons, adorons

comme Dieu n'est autre chose que l’essence de l’humanité, la nature sociale et la nature individuelle indivisiblement unies (4). » Aussi devons-nous arriver un jour

« au remplacement du culte de l Être prétendu supréme

par la culture de l'Humanité (3).

(4) Justice HT, 36-37. Mélanges II. 237.

(2) Philosophie du Progrès, p. 43.

(3) Philosophie du Progrès, p. 44.

(4) Philosophie du Progrès, p. 47.

(8) Philosophie du Progrès, p. 47.

Lorsque nous aurons ajouté que pour Proudhon Dieu appartient à la catégorie des choses qui ne peuvent être ni connues ni démontrées, que l’on peut seulement en affirmer l'existence, mais qu'il doit rester «hors la pratique » et ne peut en aucune façon, à peine de déchéance, être considéré par l’homme comme «un conseiller, un juge, un bienfaiteur » (1), nous aurons terminé l’esquisse de la religion proudhonienne.

Mais est-il permis, sans fausser le sens des mots, de donner à une telle conception l'appellation de religion. Sous prétexte d'épuration, d'interprétation, Proudhon, en réalité, a vidé la construction religieuse de tout son contenu propre; il n’en a gardé que la façade extérieure, les termes et les vocables ; ce qu'il prend pour une idée agrandie de la divinité n’en est que l’évanouissement (2), et, au fond, c’est un système purement intellectuel que

Proudhon a substitué au système catholique,

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