III. — Scientisme et positivisme
Proudhon rejette comme surannées toutes les conceptions religieuses. Va-t-il donner aux problèmes qu'elles essayent de résoudre une solution métaphysique ? Pas
davantage. Proudhon est positiviste, c’est-à-dire qu’il
(1) Justice IN, 7, p. 170.
(2) C'est précisément le reproche que Proudhon adressait à certains de ses adversaires. Justice I, 2, 116.
Prrou. 18
proclame l'impossibilité pour l'esprit humain de rien connaître à la nature profonde des choses, à ce qui se cache sous les phénomènes sensibles, objet des recherches scientifiques. Exaltation de la science considérée comme le seul mode de connaissance, critique de la spéculation métaphysique, tels sont les deux aspects essentiels de la pensée positiviste, et nous les trouvons parfaitement marqués chez Proudhon.
La confiance de Proudhon à l’égard de la science est assez évidente pour qu'il soit inutile d’insister sur ce point. Qu'il suffise de rappeler que c’est sur les progrès de la science qu'il compte pour résoudre le problème social, puisque, ainsi que nous l'avons vu, son anarchisme suppose la constitution d’une science économique nouvelle grâce à laquelle toutes les difficultés se trouvent aplanies.
On pourrait au contraire, à première vue, contester la prétention de voir en Proudhon un critique de la métaphysique. Aussi il ne sera pas inutile de montrer rapidement comment, malgré les apparences, Proudhon n'est pas plus métaphysicien qu’il n’est religieux, comment sa façon de comprendre la métaphysique en est la négation même.
« La philosophie, déclare-t-il, est la recherche de la raison des choses... Par raison, l’on entend le comment et le pourquoi des choses, en opposition à leur nature
qui est impénétrable (1). » Et ailleurs il reprend cette
(1) Programme IV.
idée dans des termes analogues. « Iln’y a dans les choses que les rapports qui soient accessibles à nos intelligences ; quant à leur nature en soi, elle nous échappe (1). »
L'absolu est donc parfaitement inconnaissable : il est en dehors de l’investigation scientifique. Mais cela ne veut pas dire que ce côté transcendental des choses doive être déclaré inexistant. Et ici Proudhon critique les théories de ceux que d'ordinaire on appelle les athées, et avec lesquels il ne veut pas être confondu. Si l’athée, déclare-t-il, se bornait à nier l'absolu, l’ensoi des choses, comme objet direct et positif de la science à la manière des réalités phénoménales, l’athée en cela ne se tromperait pas ; il serait dans les vraies conditions de la méthode; il n’y aurait rien à lui reprocher... Mais le véritable athée va plus loin; il rejette comme illégitime le concept même d’absolu (2). Et, pour Proudhon, c’est là une erreur. « L'absolu existe » ; c'est la seule chose que nous puissions en dire; mais cela au moins nous pouvons et devons l’affirmer. En effet, si l'absolu n'existait pas, la science elle-même tomberait faute de base. « L’athéisme niant, et cela sans motif, ce que l’entendement suppose de toute nécessité, un substratum des phénomènes, nie par là même la légitimité de tous les concepts; il s’interdit la science. » Et
Proudhon de conclure par ces mots : « Une telle néga-
(1) Justice IL, 7, p. 8.
(2) Justice III, 7, 36.
tion est du chaotisme, du nihilisme. L’athéisme se croit intelligent et fort; il est bête et poltron. »
S'il est vrai que l’en-soi des choses soit absolument en dehors de nos recherches et que, après avoir affirmé son
existence, nous ne puissions rien espérer en connaître de
plus, il est clair que la métaphysique, au sens où l’on entend d'ordinaire ce mot, n’a plus d'objet, puisqu'elle se proposait précisément de percer le mystère que l'on déclare a priori impénétrable.
Et, en effet, Proudhon se demande comment, dans un siècle savant et positif comme le nôtre, il peut exister encore des métaphysiciens, des professeurs de philosophie pure, des gens qui enseignent à la jeunesse à philosopher en dehors de toute science, de tout art, de toute littérature et de toute industrie, des gens en un mot « faisant métier le moins consciencieusement du monde de vendre l’Absolu » (1). Si l’on veut maintenir la métaphysique, il faut lui donner un autre objet ; il faut qu'elle vise simplement à étudier « la formation des catégories ou idées conçues par l'esprit en dehors de l'expérience, mais à l’occasion de l’expérience, leur collection et classement » (2). Ainsi entendue la métaphysique « est tout entière dans la grammaire, et « son enseignement appartient au maître d'école ». On peut même dire qu’elle
est le préliminaire de toute science et que tout homme
(4) Programme, p. XIX.
(2) Justice INT, 7, 26 ; Il, 6, 74 et ssq.
si peu qu’il sache, tout homme qui parle, pourvu qu’il se comprenne, est métaphysicien. Entre la métaphysique telle qu’on la conçoit d'ordinaire, c’est-à-dire la recherche des réalités ultra-phénoménales, et la métaphysique telle que la comprend Proudhon, on voit qu'il n’y a rien de commun. De même que sous le vocable de divinité, il avait substitué au Dieu des religions une notion intellectuelle et abstraite, de même sous le nom de métaphysique il entend purement et simplement la logique, l’étude des conditions mêmes du savoir (1).
Reste à expliquer comment Proudhon s’est montré si âpre et si dédaigneux à l'égard du fondateur du positivisme, À. Comte. On sait qu'il s’est exprimé sur lui en ces termes : « La lecture de cet animal de Comte, le plus pédant des savants, le plus maigre des philosophes, le plus plat des socialistes, le plus insupportable des écrivains, me soulève ; il faut dégager aussi la Révolution de celui-là (2). »
Mais quand on cherche sous la violence du langage à déméêler les raisons de cette condamnation, on voit que le grand reproche que Proudhon adresse à Comte est somme toute de n’avoir pas été assez positiviste, d’avoir cru qu'il était trop aisé de purger son entendement des conceptions transcendentales..., « qu’il suffisait de dire
à la métaphysique « partez », et à la théologie, « allez-
(4) Programme IV.
(2) Correspondance V, p. 7.
Yous-en» pour qu'elles déguerpissent, et finalement, après avoir condamné métaphysique et théologie, de s’être laissé choir dans les deux gouffres dont il voulait préserver l'humanité. Et pour étayer cette affirmation Proudhon s'efforce de montrer que le comtisme tend invinciblement par la déification de l'humanité à une restauration religieuse (1): il se demande si ce grand Etre humanitaire, ce vrai grand Etre, auquel A. Comte rapporte toute justice, toute institution, et toute pensée n’est pas tout simplement «un Dieu en corps et en âme auqnel ïl ne manque plus que le nom » et il conclut en déclarant qu'il n’a manqué à A. Comte « qu'un peu de logique pour reconstruire de toute pièce le catholicisme » (2 Quelle que soit la valeur de ces critiques, que nous n'avons pas à examiner ici, retenons seulement qu’elles ne portent que contre une partie secondaire de la doctrine de Comte, et qu’elles n'infirment en rien la thèse que nous avons soutenue et d’après laquelle Proudhon, par sa foi dans la science et son scepticisme à l'égard de la métaphysique, mérite d’être rangé parmi les adeptes de la pen-
sée positiviste.