IV. — Opinions politiques
Le système politique de Proudhon devient clair, logique, cohérent, lorsqu'on l’envisage comme une conséquence,
une déduction de sa philosophie rationaliste.
(L)sCont Er, 274 (2) Justice HI, 7, 34.
1° Proudhon est démocrate et républicain, parce que le régime démocratique, parce que la république, reposent sur l’idée d'égalité politique et conduisent à la réalisation de l'égalité économique.
La loi française sortie de la Révolution de 1789 nous a déclarés tous égaux devant la loi, et ce principe est la base de notre démocratie. Proudhon ne peut qu’applaudir à une pareille conception ; il montre comment philosophiquement elle se justifie, comment ilest naturel que deux hommes inégaux par le savoir acquis, le travail effectif, les services rendus, aient cependant une situation juridique et politique équivalente, parce qu’il n'y a pas entre eux « inégalité de qualité dans la raison » et que « la quantité de savoir n’ajoute rien à la qualité philosophique du savoir » (4).
Le législateur révolutionnaire a donc eu à son avis raison de décider qu’il ne serait fait aucune acception de personnes, et c’est parce qu'elle repose sur cette idée philosophique très exacte que la démocratie deviendra le régime politique des sociétés modernes.
De plus la république démocratique est « le gouvernement dans lequel le droit et la liberté jouent le premier rôle par opposition à toutes les autres formes de gouvernement fondées sur la prépondérance de l'autorité et de la raison d'Etat » (2).
(14) Programme, p. XXX.
(2) Justice IT, 4, 171,
Et c’est une seconde raison pour laquelle Proudhon s'en déclare partisan et voit en elle « la forme de gouvernement à laquelle tend l'humanité » (1).
Enfin et surtout la démocratie conduit à l'égalité économique. L'égalité politique une fois déclarée, mise en pratique par l'exercice du suffrage universel, la tendance de la nation est à l'égalité économique. « Entre l'égalité ou le droit politique et l'égalité ou le droit économique il existeun intimerapport, en sorte que là où l’un des deux est nié, l’autre ne tardera pas à disparaître » (2) et qu’inversement là où l’un règne, l’autre devra un jour ou l’autre triompher (3).
Proudhon est donc très nettement démocrate, et il protesle contre ceux qui lui dénient ce titre. « Et moi aussi, affirme-t-il, malgré mon dédain des urnes populaires, j'appartiens à la démocratie, je ne me sépare pas d'elle, et nul n’a le droit de m’en exclure (4). »
Seulement de ce qu'il accepte la démocratie avec toutes ses conséquences sociales, et même pour ses conséquences sociales, il s'ensuit qu’il s'oppose absolument aux démocrates non socialistes qui prétendent maintenir l'inégalité économique après avoir proclamé l'égalité politique. « Pour moi, déclare-t-il, le socialisme est le terme formel, l'expression complète de la République (5). »
1) Justice I], 4, 171.
2) Capacité, 214.
) Justice I, 8.
9) Mélanges II, 132.
Tant que le socialisme ne sera pas instauré, nous serons donc en présence d’une démocratie incomplète, tronquée, d'une caricature de la vraie démocratie. Et c’est à cette caricature que Proudhon ne ménage ni injures ni sarcasmes. Parfois il donnera à sa critique une forme si radi- Cale qu'il paraîtra s'attaquer à l’idée démocratique ellemême, où au principe même du suffrage universel. Mais en réalité quand on examine de près ses invectives, on voit qu’elles portent non contre la forme républicaine, mais contre les déviations qu’elle subit.
La vraie république n’existe encore nulle part et elle n'a jamais existé (1), car tant que le droit économique n'aura pas été institué, on pourra dire non pas seulement que la démocratie est incomplète, mais qu’elle est fondamentalement viciée ; l'égalité politique restera en effet un mythe tant que l'inégalité économique subsistera. Les garanties politiques, les seules que nous possédions actuellement, ne peuvent dans une société inorganisée « qu’ajouter encore à l'instabilité de l'État et tiennent la porte toujours ouverte à l’usurpation et au despotisme » (2).
À côté de l'inégalité économique, il est encore un autre obstacle au fonctionnement actuel du régime démocratique véritable, c'est le manque d'éducation du peuple
auquel le suffrage universel remet le droit de diriger la
(1) Justice II, 4, 174.
(2) Justice Il, 4, 172.
société. « Rien n’est moins démocrate que le peuple... Le peuple français pour quelque temps encore entend qu'on le gouverne. Quelle idée d’avoir voulu faire de cet enfant un souverain! Quelle fiction lamentable dans la série déjà si longue de nos fictions! »
Malgré ces critiques, en raison même de ces critiques, Proudhon reste démocrate : tout au plus peut-on dire que, démocrate par amour de l’égalité et de la liberté, il sacrifierait le régime démocratique s’il lui était démontré qu'il conduit à la tyrannie et au despotisme. C’est pour ce motif qu'il refuse de s'incliner devant les aliénations de sa souveraineté que consent le peuple encore mal habitué à l'exercice de ses fonctions politiques. Mais la condamnation qu’il porte alors n’atteint pas l’idée démocratique en elle-même; elle vise seulement une tentative d’application inopportune et incomplète. Proudhon met le socialisme au dessus des erreurs du suffrage universel, mais il ne sépare pas dans ses vues d'avenir la démocratie du socialisme; il considère celui-ci comme un prolongement de celle-là (1).
2° Parce qu’il veut l'égalité et la justice, Proudhon est démocrate, et il cesserait de l'être s’il constatait une antinomie entre le régime démocratique et les principes supérieurs qu'il désire voir triompher.
De même Proudhon est patriote et déclare que l'ab-
(1) En ce sens Guy-Grand. Nietzche et Proudhon, Pages Libres, in Grande Revue, 10 janvier 1910, p. 160,
sence chez un Français de sentiment patriotique est « une monstruosité » (1). Mais s’il aime la France, c’est parce qu'elle est « la patrie des chantres de l’éternelle Révolution » ; c’est parce que « malgré toutes ses servitudes, en aucun lieu de la terre, ni dans l’Europe, ni dans l'Amérique, l'esprit qui est tout l’homme n'est aussi libre que chez nous » (2). C'est pourquoi si la France se dérobait à sa mission, si elle cessait d’être l'agent du progrès et de la liberté, les sentiments patriotiques de Proudhon disparaîtraient du même coup. Dans une lettre à son ami Beslay, il nous a donné son Opinion exacte en quelques mots qu’il faut citer parce qu'ils nous apportent la clef de ses apparentes contradictions sur la question. « Là où l'homme trouve justice, là est la patrie. Pauvre nation française, apostate au 18 Brumaire, apostate au 2 Décembre, insolente vis-à-vis de ses rois constitutionnels, rampante avec ses despotes, sans principes, sans dignité, sans conscience! Je serais homme à immoler ma patrie à la justice, si j'étais forcé de choisir entre l’une et l’autre » (3).
D'ailleurs si ces lignes sont intéressantes en ce qu'elles nous font saisir les raisons du patriotisme de Proudhon, il faut ajouter aussitôt que jamais il n’a cru être obligé à un choix pareil. Optimiste au milieu des tristesses et des déceptions les plus graves. il a toujours
(4) Capacité, #41.
(2) Rév. démontrée, 280. Mélanges III, 33.
(3) Corresp. IV, 255-256.
= FONTESRE
fait confiance à la France, comme il faisait confiance à l’idée démocratique. Aussi nous avons le droit de tirer de ce rapide examen des opinions politiques de Proudhon une double conclusion : C’est qu'il fut profondément démocrate et patriote, et que les raisons et en même temps les limites de ses convictions démocratiques et patriotiques se trouvent dans son amour passionné de la
Justice.