V. — La justice comme fondement de la morale
Proudhon rejette à la fois la morale religieuse et l’immoralisme ordinaire des socialistes ; il veut transformer, épurer la morale sans la détruire, et cette œuvre de laïcisation se traduira à son avis par une substitution de l’idée de justice aux sentiments de fraternité ou de charité comme base et principe de l'obligation morale. Naturelle « parce qu'il est de l'essence de tout être vivant de produire spontanément ses mœurs », perfectible « parce que la science du bien et du mal, comme toute autre science, est pour l’homme naturel le fruit de l’expérience », la morale proudhonienne est surtout rationelte « parce que dans ses déductions pratiques elle n’emploie d'autre instrument que la raison » (4).
Ge rationalisme moral est tellement tranché que cer-
tains critiques ont pu reprocher à Proudhon de ne voir
(1) Justice poursuivie, p. 154.
dans l’homme que la raison, et de se refuser à y voir le sentiment, de considérer l'être social seulement sous ses rapports de justice sans vouloir le considérer aussi sous ses rapports d'affection, de solidarité, de miséricorde (1).
Et une pareille critique n’est pas sans fondement. La fraternité apparaît à Proudhon comme un engagement équivoque, qui de même que le plaisir, l'amour et beaucoup d'autres choses, sous l'apparence la plus séduisante renferme plus de mal que de bien, et il s’en méfie à l’égal de la volupté. Ce serait folie que de vouloir appuyer sur un tel sentiment toute la morale. La fraternité et la charité ont en effet deux graves défauts : elles sont trop faciles à pratiquer, et trop peu réfléchies. À ce double point de vue la justice leur est supérieure; il en coûte plus de rendre justice que de faire amour ou charité (2), et alors que l'affection est instinctive, le respect, qui est une forme de la justice, est le résultat d’un raisonnement (3). Aussi Proudhon va-t-il jusqu'à soutenir que « la justice est plus haute que l'affection qui nous attache à père, mère, enfant, compagnon. Elle ne nous empêche pas de les aimer; elle nous les fait aimer d’une autre manière en vue de l'Humanité ».
Ce fondement rationaliste explique et fait comprendre
les caractères de rigidité, de sévérité que revêt la morale
(1) Mad. Adam, /dées antiproudhoniennes, pp. 6-7. (2) Corresp. VII. 102.
(3) Justice I, 2, p. 4.
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proudhonienne et qui ont paru à beaucoup si choquantes, si inadmissibles. |
Il n’est pas exagéré de dire que Proudhon condamne toutes les formes du sentiment, en particulier et surtout la plus vive : l'amour. « L'adoration d’une femme quelle qu'elle soit, a-t-il déclaré, est un vice (4). » L'amour ne trouve grâce devant ses yeux qu’à une seule condition : c'est qu’il soit « noyé dans la Justice » (2};tet l'on arñivera à ce résultat par le mariage. Le couple conjugal en effet est l'organe même de la justice : on peut le définir une Justice organisée. « Produire de la justice, tel est le but supérieur de la division androgyne : la génération et ce qui s'ensuit ne figure plus ici que comme accessoire (3). »
Le mariage, en tant qu’il subordonne l'amour à la justice, apparaît donc comme une correction de la nature, et c'est précisément « cette qualité de correctif qui d’après toutes les analogies civilisées fait sa légitimité, par conséquent sa noblesse » (4).
En particulier le mariage corrigera l'amour sur deux points, lui fera perdre deux caractères qui le viciaient : l'exclusivisme et la passion. Chacun de nous désormais, tout en ne possédant conjugalement qu'une seule per-
sonne du sexe opposé, aimera d'esprit et de cœur toutes
(4) Corresp. VIIL, 374.
(2) Justice IV, 11, 132.
(3) Justice IV, 41, 97.
(4) Justice IV, 19, 42.
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les autres (1). « Que chaque homme aime toutes les femmes dans son épouse, et que chaque femme aime tous les hommes dans son époux (2). » De même la fin de l'amour chez l'être raisonnable étant autre que la possession et cette fin se réalisant le plus souvent sans attendre la possession, l’union conjugale sera accomplie dans les meilleures conditions possibles, si toutes les convenances sont respectées, si le devoir et la vertu y figurent comme élément principal alors même que le penchant amoureux serait presque nul (3).
Dès lors il n’est pas excessif de dire que Proudhon en voulant épurer l’amour s'attaque à ce qui en est l'essence même; il a senti qu’il y avait antinomie entre l’idée de Justice et le sentiment, comme il avait vu l’incompatibilité entre la religion et la raison; et il sacrifie le sentiment tout comme il avait sacrifié l’idée religieuse, pour que la Justice reste seule à régir le monde.
C'est encore son attachement à l’idée de justice qui explique le mépris de Proudhon pour la femme (4). De même c’est au nom du principe de justice qu’il cherche à améliorer le sort de l’humanité et non point du tout par sensibilité ou par sympathie, car il aimait peu ses semblables (5).
(1) Justice IV, 11, 127.
(2) Justice IV, 14, 129.
(3) Justice IV, 11, 127.
(4) Justice IV, 11, 30.
() Isambert, 330, 336-7.
Et l’on pourrait poursuivre l’analyse. Il n'est pas chez Proudhon une conception philosophique, sociale, politique, morale, qui ne se rattache par quelque côté à l'idée générale qui obsède sa pensée. Malgré des contradictions qu’il serait puéril de nier, malgré des incohérences et des flottements inévitables, l’œuvre de Proudhon pourtant si touffue, si complexe, présente uneunité profonde, parce qu’elle est dominée par le souci constant de faire en tout et partout triompher la Justice et la Raison (1).
SECTION DEUXIÈME. — L'antiintellectualisme syndicaliste.
Le principal théoricien de l'école nouvelle, M. Georges Sorel, estun esprit trop personnel, trop original pour se faire purement et simplement le commentateur d’une doctrine quelconque. Nous savons avec quelle liberté il interprète, complète, corrige La pensée de Marx dont il se réclame ; nous aurons l’occasion de noter combien en certaines matières ilse sépare de Proudhon, dont il est par ailleurs l’admirateur et le disciple. De même au point de vue philosophique il serait exagéré de dire qu'il adopte entièrement les théories de Bergson ou qu'il se rallie
sans réserve au courant pragmatiste.
(1) En ce sens Moride : Marx et l’idée de Justice, Revue Histoire des Doctrines économiques et sociales, 1909, 2, pp. 170-174.
Analysant l’ouvrage de M. Boutroux « Science et-religion dans la philosophie contemporaine », M. Sorel a eu l'occasion de nous faire directement connaître son opinion sur le pragmatisme, et son jugement est plutôt une critique qu'un éloge.
« Le pragmatisme, déclare-t-il, est une théorie suscitée
pour défendre le catholicisme et abattre l’orgueil de la science (1).» Mais on peut tirer une grave présomption contre la valeur de cette théorie de ce fait qu’elle n’a exercé aucune influence sur les travaux scientifiques. « Les savants ont continué à chercher dans leurs laboratoires une précision toujours plus grande, sans se soucier des prétendus critiques de la science qui voulaient en faire regarder les résultats comme douteux. » . EtM. Sorel termine par ces mots qui ressemblent bien à une condamnation. « Que peut être une philosophie qui vogue sans tenir compte des faits et que négligent ceux qui produisent les choses qu’elle assure devoir contrôler (2) ? »
Également pleine de réserves est l'opinion de M. Sorel sur la philosophie bergsonienne. Dans sa longue étude sur « l’évolution créatrice », il montre comment à son avis les théories de M. Bergson, à côté d'aperçus nouveaux très
remarquables, renferment des erreurs ou des obscurités
(1) G. Sorel, La Religion d'aujourd'hui. Revue de Métaphysique et de Morale, 2e article, mai 1909, pp. 416-417. (2) G. Sorel, article cité, p. 447.
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nombreuses qu’un travail de libre critique doit s'efforcer de corriger ou de faire disparaître.
> Cependant, si l’on s’en tient à l'esprit plutôt qu’à la lettre, si l’on envisage la philosophie pragmatiste ou bergsonienne en ce qu’elles ont d’essentiel et de commun, il devient alors exact de dire que M. Sorel et ses adeptes y donnent leur adhésion, et cherchent à en tirer une utilisation sociologique (1).
Le syndicalisme révolutionnaire se caractérise par une défiance très nette contre l'idéologie, contre l’intellectualisme ; de l’ancienne philosophie rationaliste il nie non seulement l'efficacité pratique, mais aussi la valeur théorique; et il s'attaque aux deux concepts sur lesquels elle reposait : la confiance en la scrence, la foi au progrès. Sur ces deux points le syndicalisme révolutionnaire trouve un appui précieux dans le courant philosophique nouveau. Et cette critique du rationalisme marquera d’une empreinte curieuse toutes les théories po/itiques, économiques, et sociales de l'École syndicaliste, en même temps qu’elle détermina la factique à suivre pour
ruiner le monde capitaliste.