CHAPITRE PREMIER
T3 J - 5 Ps a
| L'opposition entre l’état d'esprit conservateur et l’état d'esprit socialiste se manifeste avec une particulière acuité sur le terrain économique, mais, d’une façon plus ou moins apparente, il est facile de la retrouver dans tous les domaines de la vie sociale.
Ceux qui croient à la possibilité d’une société meilleure radicalement différente du monde actuel, ne bornent pas d'ordinaire leurs projets de réforme au cercle étroit de l’activité économique et ils préconisent une transformation profonde non seulement du mode de production et de répartition des richesses, mais aussi de toutes les institutions juridiques, politiques, de tous les concepts moraux. La chute du régime capitaliste doit dans leur pensée s'accompagner de la déchéance de l'Etat bourgeois, de l’abandon de la morale traditionnelle, de la substitution à la famille actuelle d’un organisme plus souple et plus rationnel basé sur l'affection mutuelle et l'émancipation
de la femme. Le socialisme prend la défense de la femme
comme du travailleur et pour les mêmes raisons parce qu’ils sont les éternels opprimés, et que la cité de l'avenir ne peut maintenir une oppression quelconque. Et, dans cette lutte pour l'émancipation de la femme, il rencontre ses adversaires ordinaires les « traditionnalistes qui combattent par intérêt toute innovation » (4).
Un des articles du programme socialiste consiste donc à faire de la femme « un individu social autonome et complet » (2). Sur cette base s'édifiera une famille nouvelle d'où seront bannies toutes contraintes légales et toutes ces règles étroites qui avaient pour objet la sauvegarde du bien familial. Chaque homme ou femme choisira désormais de plein gré son conjoint, en obéissant uniquement aux motifs psychologiques ou physiques d’après lesquels se détermine la préférence (3).
Et de cette transformation de la famille résultera un élargissement de la morale, un abandon partiel de ses préceptes et de sa discipline. |
A la morale théologique ou Kantienne basée sur un impératif catégorique se substituera une morale «terrestre
et utilitaire ».
(4) Bebel : La Femme, trad. fr., Paris, Carré 1891, p. 9 : « La Femme et les travailleurs ont tous deux ceci de commun que, de temps immémorial, ils sont des opprimés. »
(2) Fournière : Théories Socialistes au xixe s. Introd. pp. XXII-
(3) Weill : Mouvement Social en France, p. 444. Cf., Fournière : Idéalisme Social.
FAUA ETT
PRÉOGCUPATIONS MORALES 17
D'autre part seront abandonnées toutes les règles traditionnelles et routinières qui ne s'expliquent ni ne se légitiment par une nécessité absolue et que maintient seul l'intérêt des olasses dirigeantes.
Par ce double travail d’assouplissement et de critique
le principe moral lui-même n’est pas atteint logique-
ment. En fait il en souffre beaucoup et se réduit peu à peu à un vague altruisme sentimental, ennemi de toute con-
trainte, de toute sanction légale, tendant plus ou moins
nettement à la réduction au minimum des lisières que
la loi morale apporte à la libre expansion des individualités.
La littérature socialiste des années quarante est dominée par cet esprit d’individualisme moral. Saint-Simoniens (1) et Fouriéristes (2) préconisent l’amour libre ou la polygamie et tous les réformateurs de l’époque, sauf une exception, se déclarent partisans de l'émancipation de la femme, de l'élargissement du mariage, de l’assouplissement des règles morales (3).
À l’aurore du xx° siècle la pensée socialiste s’est modifiée sur bien des points, mais sur la question morale elle n’a pas varié. Les marxistes englobent la morale
dans le mépris qu'ils ont pour les constructions idéolo-
(1) Bazard : Discussions morales, politiques et religieuses, 1-8.
(2) Fourier : Théorie des quatre mouvements, p. 192-3.
(3) Pour la classification des théories socialistes sur la question de l'amour et du mariage, voir Menger : L'Etat Socialiste, chap. sur « le Mariage », pp. 176-192.
Prrou, 2
giques. Le socialisme idéaliste, par la plume de son porte parole autorisé, M. Fournière,émet sur la morale de l’avenir des vues presque identiques à celles du socialisme de 48. Quant aux anarchistes les uns sont franchement immoralistes, et les autres, s’ils mettent la morale à la base de leur construction sociale, entendent parler du moins d'une morale purementaffectiveets'unissentaux socialistes pour revendiquer l'émancipation de la femme et bannir la morale bourgeoise (1).
Socialistes etanarchistes ont bien senti que la morale, la vraie morale, intransigeante, rude et sévère, ne va pas sans des sacrifices, des souffrances, des obligations ou des contraintes pénibles. Or la vision de la société future doit être assez séduisante pour que les hommes aient le désir ferme et la volonté ardente de l’instaurer au plus vite. Et c’est pourquoi les réformateurs bannissent tout élément susceptible d'apporter quelque entrave à la liberté ; c’est pourquoi ils proclament l’affranchissement de la femme, le droit de l'enfant, la liberté du conjoint désireux de rompre les liens qui l’enchaînent. Pareillement et pour les mêmes raisons ils s'efforcent, en matière non plus de morale individuelle et familiale, mais de morale sociale, de présenter sous un aspect enchanteur et paradisiaque la cité de demain.
Ils escomptent, grâce au perfectionnement du machi-
(4) B. Malon : Socialisme Intégral, T, 3T1 « L'amour et le Mariage d’après les idées socialistes ».
nisme comme à l'obligation du travail pour les oisifs d'aujourd'hui la possibilité d’une extension indéfinie de la production et, par la surabondance des richesses, la fin du paupérisme ; ou encore ils croient légitime d’espérer faire perdré au travail tout caractère pénible en le transformant en un exercice attrayant. En un mot l'idéal socialiste est un rêve de vie libre et facile.
A cette presque unanimité de la pensée socialiste sur la question des tendances morales, il est cependant deux notables exceptions. Proudhon au xix° siècle, les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire de nos jours, s’élèvent contre cette absence ordinaire chez les réformateurs socialistes de préoccupations morales, contre cet idéal de vie facile, contre cette apologie de l’oisiveté dans l’abondance.
C'est le trait commun le plus caractéristique et le plus apparent que présentent les deux doctrines. C’est par lui que nous commencerons notre étude, en essayant de présenter successivement en une synthèse fidèle la morale proudhonienne et la morale syndicaliste sous leur double
aspect individuel et social.