I. -- Proudhon
SECTION PREMIÈRE. — Morale Individuelle.
I. — Proudhon a exercé ses facultés critiques sur toutes les idées, sur tous les principes qui constituent le fond et la trame de notre vie sociale. Ni les institutions les plus connues, ni les concepts les plus universellement admis n’ont échappé à sa dissolvante analyse.
Seules les croyances morales ont trouvé grâce devant ses yeux. L’audace et l’irrespect universels de Proudhon font place lorsqu'il aborde ces questions à un conserva-
tisme extrême, à un désir curieux chez ce novateur d’ordinaire si hardi de ne bouleverser en rien les habitudes, les traditions, les idées courantes. « La morale, dit-il luimême, est la seule chose que je regarde comme absolue, non pas quant à la forme du précepte toujours révocable mais quant à l'obligation qu il impose (1). »
Cette attitude particulière à l'égard du problème morale suppose admis que les idées morales constituent un ordre de choses radicalement différent des systèmes religieux, métaphysiques, politiques et autres que construit au contact de l'expérience l’activité spéculative.
Et pour Proudhon en effet, la moraie n’est pas un pro-
(1) Philosophie du Progrès, p. 58.
duit de la pensée pure ou de l’entendement; elle est « une chose sui generis: une révélation de la société le collectif faite à l’homme à l'individu ». Impossible en conséquence de déduire la morale ni de l’hygiène, ni de l’économie, ni de la métaphysique ou théodicée comme ont fait successivement les matérialistes, les utilitaires, les chrétiens dogmatiques tels que Bossuet. La morale tient à autre chose. Cette autre chose que les uns nomment conscience, les autres raison pratique est pour lui « l'Economie sociale, l'être collectif qui nous contient et nous pénètre, et qui, par ses influences, ses révélations achève la constitution de notre âme » (1).
La morale ainsi comprise échappe à toute vérification intellectuelle puisqu'elle n’est pas un produit de l’intelligence. Et loin d’être un objet d’études secondaires pour le sociologue, elle doit passer au premier plan de ses préoccupations puisqu'elle lui permet de saisir en toute sa pureté l'essence de la vie sociale.
Pour Proudhon le problème moral domine tous les autres. « La Révolution, dit-il quelque part, c'est le monde moral nouveau qui travaille à se substituer au monde de l'Eglise, au monde moral ancien » (2). Bien loin de croire que les idées morales d’une époque sont
le reflet de sa constitution sociale et que celle-ci com-
(4) Corresp. VIL p. 370.
(2) Corresp., p. 191.
mande celles-là, Proudhon estime au contraire que c’est de
l'adoption d’une morale rigide et sévère que sortira le
salut des classe opprimées. Pour lui la question morale
n’est pas une question sociale ; c’est, dirait-il presque, la question sociale qui est une question morale. Aussi Proudhon s’abstiendra soigneusement de soumettre les conceptions morales à une analyse rationelle ; il s’abstiendra surtout de les envisager avec cet esprit d'indépendance railleuse et sceptique qui dissout les croyances plus encore qu'une réfutation en règle, et s’il critique parfois les idées morales de ses contemporains, c’est uniquement parce qu'elles lui semblent trop douces et trop faciles et qu’en pareille matière il n’admet ni déviations, ni compromissions, ni indulgence.
L’attitude de Proudhon est donc aux antipodes de celle d’un Stirner, par exemple, et celui-ci l’a si bien compris qu'il s’est attaqué très vigoureusement à cette