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II. — L'utilisation syndicaliste de la philosophie nouvelle

À la philosophie intellectualiste, ruinée dans les deux concepts essentiels qui lui servaient de base, une philosophie nouvelle est actuellement en train de se substituer. Il estsingulièrement malaisé d'en donner une exposition

dogmatique, non seulement parce qu’elle est de formation

(1) Tome VII, p. 346.

(2) De la critique de la notion de progrès, on pourrait rapprocher la critique entreprise en plusieurs endroits de son œuvre par M. Sorel de l’idée de droit naturel. Réf. sur la violence, introduction, pp. 20 et ssq. ; cf. Les Syndicats Industriels, Revue Soc. 1902 1P2p-4159;

touterécente, mais aussi parce que, par définition même; elle répugne à toute tentative de réduction en un corps de doctrines claires, abstraites et logiques. C'était bon pour l’intellectualisme avec «ses parcs de concepts bien taillés et bien alignés » (1) de présenter le monde sous l’aspect d’un « groupe immuable de solides stables », d’en faire admirer l’agencement et la belle ordonnance. Une pareille philosophie pouvait plaire aux gens du on del aux beaux esprits chez lesquels l'amour de la clarté et de la logique n’est qu’une forme de la paresse. Elle ne saurait convenir aux esprits plus sérieux qui ont reconnu que « la réalité, c’est la mobilité », que penser c'est, pour retrouver le mobile, invertir le cours naturel de notre intelligence qui aime à se fixer dans le stable et le solide (2).

Aussi bien, ce qui est surtout intéressant pour nous, c'est moins de scruter dans ses détails ce courant philosophique nouveau que de rechercher en quelle mesure les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire croient possible d’en tirer une utilisation sociologique.

À tout instant M. Sorel et M. Berth invoquent à l’appui de leurs thèses les conceptions de la philosophie antiintellectualiste, en particulier les enseignements de

M. Bergson, pour lequel ils professent une admiration

(1) Berth, Le système historique de Renan, Mouv. Soc. août-sept, 1907, p. 180.

(2) Berth, Le système historique de Renan, Mouv. Soc. août-sept, 1907, p. 180.

toute spéciale au point de déclarer que son livre sur l’Évolution créatrice « aura autant d'importance dans l’histoire de la philosophie que la Critique de la Raïson pure » (1). M Bergson a surtout appliqué ses idées dans le domaine des sciences naturelles. Selon M. Sorel il y a lieu de vivifier par elles l'étude des phénomènes sociaux, et c'est là surtout qu’apparaîtront leur originalité et leur fécondité. À la lumière de la philosophie bergsonienne s éclaireront et se légitimeront les conceptions essentielles de l'Ecole nouvelle, ses idées politiques, ses vues économiques et sociales, sa façon de concevoir la pratique révolutionnaire.

1° On a dit parfois que M. Bergson voulait détruire la science et niait la nécessité des concepts. C'est là, pour M. Berth, une interprétation inexacte. Loin de nous ramener au pur empirisme ou au simple dilettantisme sentimental ou littéraire, M. Bergson veut qu’ « appuyés sur la science, nourris d’elle profondément, et préalablement affranchis par elle du chaos sensible, nous retrouvions le réel et la vie profonde — la durée vécue — par cet effort sui generis qu'il appelle l'intuition philosophique » (2) ; il veut en un mot que nous transcendions « le concept. »

Mais si nous comparons le « concept », manifestation de l’activité intellectuelle de l’homme, avec l'Etat, mani-

festation de son activité politique, nous découvrons

(1) Sorel, L'évolution créatrice, Mouv. Soc., oct. 1907, p. 257. (2) Berth, Marchands... Mouv. Soc., juillet 1907, p. 5. Prrou, 20

entre l’un et l’autre des analogies remarquables. De même que le concept est une libération qui risque d’asservir à moins qu'on ne le transcende, de même l’État moderne, progrès sur la confusion de l’ancien régime, œuvre de libération pour la vie sociale, doit être transcendé, afin d'éviter la compression et la servitude qu’entraine la centralisation étatique.

Or c’est à cette tâche que se voue le syndicalisme. Nous savons qu'il est également distant, sur le terrain des conceptions politiques, de l’étatisme guesdiste et de l’anarchisme uniciste, qu’il veut par de là l’universel abstrait et la particularité sensible retrouver l’universel concret.

N'est-ce point là une position en tous points identique

à celle que sur le terrain philosophique a adoptée M. Berg-

son ? Celui-ci tout en s’appuyant sur la science veut « retrouver la vie profonde, dénaturée et faussée sous les exagérations conceptuelles ». Le syndicalisme révolutionnaire, semblablement, veut, tout en restant sur le terrain de l'Etat moderne, « retrouver la vie sociale, défigurée, et étouffée sous les exagérations étatistes » (1).

La critique de l’État, chez les théoriciens de l’École nouvelle, prend plus particulièrement l'aspect d’une critique très vive de la démocratie et de ses institutions. Ici encore la philosophie bergsonienne leur fournira des arguments. Qu'est-ce en effet que la démocratie sinon

l'expression politique de l’intellectualisme avec tous ses

(1) Berth, p. 6.

défauts, toutes ses tares ? Qu'est-ce que le suffrage universel » Sinon une philosophie du discontinu, une méconnaissance de la réalité sociale dans son unité profonde et interne ?

Il faut aller plus loin encore et dire que la philosophie bergsonienne, en même temps qu’elle nous aide dans la critique des systèmes politiques, nous indique la voie dans laquelle une solution doit être cherchée. A l'« ordre géométrique », M. Bergson oppose l’« ordre vital », que d'ordinaire on considère comme étant le désordre et l’anarchie, et qui, en réalité, pour être tout l’opposé de l'ordre géométrique, n’en est pas moins un ordre, et même un ordre bien supérieur. L'anarchisme fédéraliste qui est l'idéal du syndicalisme révolutionnaire ne serait-il pas l’analogue de l'ordre vital? Loin d’être le chaos, la confusion, comme se le figurent les penseurs bourgeois, ne réalise-t-il pas cette unité interne, cet « ordre libre » différent à la fois de l'ordre gouvernemental et du désordre, de l’anarchisme stirnérien? (1).

2° Mais c’est surtout sur le terrain économique que la parenté entre le bergsonisme et le syndicalisme va apparaître éclatante. La thèse essentielle de l'Ecole nouvelle en ce domaine est l’exaltation des producteurs, et plus particulièrement des travailleurs manuels de la grande

industrie contemporaine. Or, le producteur, c'est

(1) Berth, Marchands... mars 1908, p. 215-220.

« l'homme non théorique, l’antithèse de l’intellectuel,. la vivante contradiction de l’alexandrin (1). »

De plus c’est lui et lui seul qui peut vraiment consommer la scission complète entre la société bourgeoise et le mouvement ouvrier. « C’est en tant que producteur que le prolétariat industriel se révolte contre le mode de production capitaliste et l’ordre social qu'il a engendré. C’est aussi en tant que producteur qu’il crée des institutions nouvelles, renversant les systèmes traditionnels de la morale et du droit (2). »

Mais pourquoi recommander avec tant d’insistance à la classe ouvrière l'isolement absolu, la scission radicale et irréductible? Ici encore, en dernière analyse, c’est la philosophie bergsonienne qui nous apportera les raisons profondes de la thèse syndicaliste et nous expliquera comment le repliement sur soi est la condition d’une pensée vraiment libre, comment être soi-même est la formule même de la liberté (3).

Enfin la philosophie bergsonienne nous expliquera pourquoi le producteur, l'ouvrier syndiqué mérite d’être placé au premier rang dans l'échelle des hommes. Il unit, déclarent les théoriciens du syndicalisme, la profondeur de vie intérieure d’une chose rurale, avec la mobilité et

l'inquiétude de progrès d’une chose urbaine.

(4) Berth, Marchands... mars 1908, p. 214.

(2) Lagardelle, Mannheim, Rome, Amiens, Mouv. Soc. 1906, 2e série, t. 7, p. 250.

(3) Bouglé, article cité, p. 412.

Traduisons cette idée en langage bergsonien.

- Dans les organismes sociaux antiques, où l'échange était peu développé, l’homme vivait d’une existence repliée sur elle-même, d’une vie qui avait la profondeur de l’enstinct, mais qui en avait aussi l’étroitesse, l’exclusivité, l’immobilité. Les sociétés capitalistes, où l'échange et la vie urbaine passent au premier plan, marquent l’époque de prédominance de l’éntelligence. Point de concentration des marchands, des intellectuels et des politiciens, la ville est le lieu où s’élaborent les idées abstraites, le domicile d’élection de l'intelligence. Avec le syndicat moderne la conciliation se fait entre l'instinct et l'intelligence : « l'instinct, grâce à son immersion dans l'intelligence, devient désintéressé et s'appelle intuition » Et la supériorité du travailleur moderne se trouve du même coup établie, si l’on admet, avec Bergson, que l'intuition est le mode de connaissance le plus parfait.

3° Quelle tactique préconisent les théoriciens du syndicalisme pour assurer le triomphe rapide de la révolution sociale? C’est la propagande en faveur de l’idée de grève générale qui leur semble le moyen le plus efficace pour préparer les producteurs à leur rôle nouveau, et ainsi hâter le passage de l'atelier capitaliste à l'atelier sans maître. Mais cela ne veut aucunement dire qu'ils croient la grève générale possible et pratique, ni surtout

que le tableau qu'ils en donnent soit dans leur esprit

(4) Berth, Intellectuels, Mouv. Soc. octobre 1907, p. 304-312.

l’image anticipée, mais exacte, de la façon dont s’accomplira, réellement, dans les faits, la transformation de la société (1). Pour eux l’idée de grève générale est un mythe, et nous avons déjà en bref indiqué ce qu'ils entendent par là. Le mythe est un tableau, « un noyau d'images utiles pour coordonner les efforts, pour stimuler les énergies (2). » Il importe peu de savoir en quelle mesure ce tableau renferme des détails destinés à apparaître réellement sur le plan de l’histoire future ; — un mythe, comme dit M. Sorel, n’est pas un almanach astrologique ; — même si la description qu’il donne est complètement fantaisiste, le mythe conserve cependant son intérêt, sa valeur, à condition qu'il ait été, au cours de la préparation de la révolution, un élément de force, qu'il ait surexcité les sentiments de révolte et d’action des prolétaires, qu’il ait donné à l’ensemble des pensées révolutionnaires « une précision et une raideur que n'auraient pu leur fournir d’autres manières de penser » (3).

Cette théorie curieuse ne se comprend bien que si on

(4) On pourrait rapprocher de la théorie de M. Sorel ces lignes de Proudhon : « Notre mission est de redonner au monde des croyances, des lois, des dieux, mais sans que nous-mêmes pendant l'accomplissement de notre service, nous conservions ni foi, ni espérance, ni amour (Cont. Ec. Il, 83). Cf. Pareto, Manuel d'Ec. Politique, p. 415. Les analogies entre Pareto et M. Sorel sont nombreuses (Cf. p. 480 le Jugement élogieux de Pareto sur les Réflexions sur la Violence). Cf. aussi p. 498.

(2) Bouglé, art. cité, p. 412.

(3) Réflex., p. 94.

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la rattache à la philosophie de M. Bergson, plus précisément à sa psychologie.

D’après M. Bergson, lorsque nous agissons, noussommes très rarement libres ; la plupart du temps nous vivons extérieurement à nous-mêmes ; nous n’apercevons de notre moi que son fantôme décoloré ; nous parlons plus que nous ne pensons (1).

Mais dans les moments exceptionnels où nous agissons vraiment, où nous prenons en toute liberté une décision grave, nous faisons effort pour créer en nous un homme nouveau ; nous créons un monde tout artificiel, placé en avant du présent, formé de mouvements qui dépendent de nous Quand ces mondes artificiels sont imaginés et pensés non par un individu isolé, mais par des masses, ils sont susceptibles d’une description imagée ; ce sont des mythes sociaux ; et l’on conçoit l’importance que prend alors le mythe dans l’histoire puisqu'il apparaît au moment où se produisent les grands mouvements populaires et fait comprendre ces mouvements que la philosophie intellectualiste est impuissante à expliquer. |

IL faudra d’ailleurs se garder de donner du mythe une description trop précise. C’est une organisation d'images capables d'évoquer des sentiments, mais dont la supériorité consiste en ce qu'elle présente un caractère d'infinité, de profondeur, d’obscurité, qui rend impossible de l’exposer entièrement en paroles.

(1) Bergson, Données immédiates de la conscience, p. 176,

« Grâceau mythe nous obtenons une intuition du socialisme que le langage ne pouvait pas nous donner d’une manière parfaitement claire — c’est la connaissance parfaite de la philosophie bergsonienne » (1).

De même il ne faudra pas chercher à analyser de tels systèmes d'images, comme on décompose une chose en ses éléments ; il faudra les prendre en bloc, comme des forces historiques. « Le mythe ne se prête point à une décomposition du changement en tranches successives, dont il soit possible de faire une série, et qui, étant étalées sur un long espace de temps, puissent être regardées comme formant une évolution...; le mythe donne la révolution en bloc, comme un tout indivisé » (2). Et ici encore il y a réminiscence de la philosophie Bergsonienne puisque ce terme de tout indivisé lui est emprunté, et que c'est sous cette forme qu'elle se représente le mouvement.

En même temps que l’idée de grève générale, la conception catastrophique de l’histoire se trouve ainsi revivifiée par les découvertes les plus récentes de la spéculation philosophique. Peut-être ohjectera-t-on que cette position des théoriciens du syndicalisme est vraiment trop facile puisque par définition même ils déclarent le mythe social à l’abri de toute réfutation, et que par ce procédé on en

arriverait à présenter comme indiscutables les fantaisies

(4) Réflex., 96.

(2) Décomposition, 55.

les plus folles. Mais, en réalité, pour échapper à la discussion : analytique et intellectualiste à laquelle donnaient priseles utopies et Les plans de prévision scientifique de l’avenir, le mythe n’en tombe pas moins sous le coup d'un certain genre de critique. Il est clair qu'un mythe aura plus ou moins de valeur suivant qu’il répondra plus ou moins parfaitement à son but, qui est la surexcitation des sentiments, la création de mobiles d’action.

Sur ce terrain on peut discuter l’idée de grève générale, et, pour l’apprécier, il faut voir si en fait le tableau de la grève générale est producteur dans l'âme des prolétaires de forces révolutionnaires. L’hésitation n'est pas permise, au dire de M. Sorel, et il suffit, pour répondre par l’affirmative, de consulter les militants qui sont à même de connaître l’état d'âme des masses.

Mal comprise et dénigrée par le socialisme et par le syndicalisme international, l’idée de grève générale est une création de la classe ouvrière française, « une idée qu'elle a produite d'elle-même, couvée, élaborée dans son sein, une idée qui a émergé des profondeurs de son âme et quelle n’a pas cessé de creuser, de mürir chaque jour davantage » (1). C’est un état d'âme collectif absolument nouveau, une intuition sociale entièrement neuve, et où l’on retrouve les qualités propres à notre race:

promptitude à l’action, esprit inventif et artiste (2).

(4) Berth, Intellectuels, #. S. oct. 1907, p. 315. (2) Berth, Intellectuels, #. $. novembre 1907, p. 380.

M. Berth, après Griffuelhes (1), oppose au génie de l’ouvrier français avec son sens aigu de l’action, sa nervosité ardente, la rapidité de sa réflexion, le caractère de l’ouyrier allemand, analytique et raisonneur, qui sous prétexte de penser rumine interminablement sans s'apercevoir que «ruminer n’est pas penser, mais se perdre en la matière comme en un sable mouvant » (2). Cette opposition fondamentale des deux races explique, à son avis, la répugnance de la social-démocratie pour la grève générale et son adoption enthousiaste par le syndica-

lisme français.

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