‹ Proudhonisme et Syndicalisme RévolutionnaireChapitre 31 sur 43 · III. — Matériailisme historique et syndicalisme révolu · texte numérisé non relu

III. — Matériailisme historique et syndicalisme révolu

tionnaire.

Incapable de nous donner du monde une vision adéquate à la réalité, impuissante à stimuler l’énergie des individus, la philosophie intellectualiste est « d’une incompétence radicale pour la compréhension des grands mouvements historiques » (3).

Selon M. Sorel, elle laisse sans explication les faits historiques les plus marquants, les états d’âme collectifs qui ont eu la portée la plus considérable. Les vertus extraordinaires des Romains dans leur combat pour la conquête

du monde — la foi à la gloire si profonde chez les

(4) Griffuelhes. Synd. et Soc., 33-58.

(2) Berth, novembre 1907, p. 380.

(3) Réfl., Introd. XX VIT,

Grecs — la psychologie du soldat de Napoléon courant joyeusement au sacrifice de sa vie sans autre mobile que l'honneur de travailler à une épopée éternelle, sont pour

Fintellectualiste autant de Causes d’ahurissement, autant

de phénomènes scandaleux dont il se résigne avec peine

à reconnaître l'importance primordiale.

- L'interprétation intellectualiste de l’histoire repose en effet sur une erreur fondamentale ; elle croit à l'influence toute-puissante des idées ; elle estime qu'il suffit de changer un système d’idées pour que la face des choses se trouve renouvelée. Les théoriciens de l'Ecole nouvelle sont en garde contre une pareille conception par la défiance que tout leur système philosophique implique. à l'égard de la raison, de l'idéologie. D'autre part ils se proclament à tout instant disciples de Marx dont ils prétendent avoir renouvelé la doctrine par une intelligente adaptation. Il est tout naturel en conséquence qu’ils adoptent la méthode d'interprétation historique que Marx et Engels les premiers ont formulée et qui est connue sous le nom de « conception matérialiste de l’histoire ».

Et c’est en effet ce qu’ils font. Le matérialisme historique leur parait même la contribution la plus originale et la plus précieuse apportée par le marxisme à la pensée socialiste, et M. Sorel entre autres s’est efforcé, dans la « liuine du Monde antique » et dans le « S'ystème historique de Renan», de montrer combien l'application de cetté méthode à l'étude des origines du christianisme est

féconde de conséquences suggestives et jette une lumière

nouvelle sur une période longtemps mal comprise.

Les cas où M. Sorel découvre des conceptions économiques sous des revêtements purement idéologiques sont innombrables, et la listeque M. Guy-Grand en a dressée est curieuse à parcourir (1). Pour ne citer que deux exemples, on ne peut, dit M. Sorel, comprendre l’Zvangile que si on voit en lui un livre fait « pour des mendiants et non pour des producteurs », — et le Contrat social est inexplicable si l’on ne songe qu’il s’adressait à «une petite république de petits artisans indépendants » (2). |

Peut-être ces vues séduisantes sont-elles plus ingénieuses que rigoureusement exactes ; nous n'avons pas ici à les discuter ; il nous suffisait de les indiquer pour en tirer la preuve indubitable de l’adoption par les théoriciens syndicalistes de la conception matérialiste de l’histoire.

Toutefois, il faut ajouter immédiatement que les adeptes de l’école nouvelle ont une façon toute particu-

lière d'interpréter et de comprendre cette théorie.

(1) Guy Grand, art. cité, avril 1908, p. 336.

(2) Cf. aussi la théorie matérialiste de l'invention exposée dans Ruine du Monde anlique. p. 235, dans laquelle, prenant le contrepied de la doctrine individualiste et aristocratique des talents, M. Sorel soutient que le développement de la techni jue a lieu de façon générale, anonyme, inconsciente, et que les inventions sont comme des créations de la nature qui paraissent quand les conditions sont favorables, quand les matériaux sont prêts, quand les besoins se sont fait sentir.

Le matérialisme historique, dit-on d'ordinaire, explique toule l'évolution sociale par des causes économiques. D'après lui, les rapports de production forment l'infrastructure, l’assise fondamentale sur laquelle repose toute la société, en sorte que, lorsque cette assise se transforme, il s'ensuit fatalement une transformation de toute l’immense superstructure qu’elle supporte (régime politique, construction religieuse, morale, etc.) (4). Et immédiatement on aperçoit que ce système suppose — paraît tout au moins supposer — une conception du monde unitaire, déterministe, amorale ; unitaire, puisque finalement et en dernière analyse tout se ramère au phénomène économique; déterministe, puisque l’homme agit sous la dépendance de forces qui conditionnent nécessairement son action ; amorale enfin, car les théories morales perdent ainsi toute valeur propre, en tout cas, tout caractère d’absolu : ramenées à n'être que des dépendances d’un système économique, elles participent de sa relativité et de sa matérialité (2).

Contre une semblable interprétation, les théoriciens

(1) Cf. la définition d'Engels dans l'Anti-Duhring : « La structure économique de la société est toujours le fondement réel par lequel s'explique en dernière instance la superstructure des institutions juridiques et politiques et des conceptions religieuses, philosophiques et autres. »

(2) Sur ces trois points, voir Turgeon, La conception matérialiste de l’histoire d’après Marx et Engels, Bulletin des travaux juridiques et économiques de la Faculté de Rennes, t. II (4908-9), principalement pp. 7-17, 36-52.

syndicalistes protestent, et on comprend qu ils ne buissenten effet admettre ni cet amoralisme qui répugne” à leurs fortes préoccupations éthiques, ni ce monisme que contredit leur croyance au pluralisme des forces qui animent l’univers, ni ce déterminisme contraire à la théorie bergsonienne de la liberté humaine.

C'est à tort, soutiennent-ils, et par une interprétation étroite, due à la malveillance des critiques et aussi à la maladresse de certains disciples, que l’on s’est représenté sous un pareil jour la philosophie marxiste. En réalité, elle est parfaitement compatible avec l'affirmation de la valeur absolue des idées morales, comme avec la croyance

au libre arbitre de l’homme, et elle ne prétend point —

comme on l’a dit à tort — tout ramener à l’économie. 1° Matérialisme historique et morale. — Le matéria-

lisme historique replace les phénomènes idéologiques sur la base économique, mais, dit M. Berth, il serait inexact d'en conclure hâtivement qu'il subordonne la morale à l'économie, qu’il la tient pour quantité négligeable (1). L'ordre génétique et l’ordre moral sont choses distinctes, et dire qu’un fait dans l’ordre génétique en suppose un

autre, ce n’est nullement affirmer, dans l’ordre moral, la

(1) Cf. aussi sur les rapports du matérialisme historique et de la morale, la théorie de M. Sorel d’après laquelle la lutte des classes est un conflit de droits. Morale et Socialisme in Mouvement Socialiste,

4899, I, p. 210. Cf. L’éthique du socialisme in Morale Sociale, p. 139 en note.

supériorité de l’un sur l’autre (1). En vain objecterait-on à M. Berth que Marx et Engels eux-mêmes ont raillé de façon peu tendre les préoccupations morales. Il répondrait qu'il s'agissait d’une doctrine nouvelle, et qu'on prend toujours plaisir, pour mieux la mettre en relief, à exagérer la doctrine nouvelle. Il répondrait surtout qu'il faut voir dans ces railleries, non la preuve de l’'amoralisme de Marx, mais bien au contraire la marque d’un esprit plus exigeant en cette matière que le commun des moralistes. « Son ironie ne s’adressait pas aux principes mêmes, mais à l'escamotage que la bourgeoisie pratiquait en leur nom. » Et de ce que les marxistes ont dénoncé les hypocrisies moralistes, ont refusé de donner le nom d’idéal à toute espèce de marchandise que l'équivoque pavillon « idéalisme » pouvait couvrir, il serait excessif de conclure que les marxistes rejettent toute morale, aussi excessif, ajoute M. Berth par une comparaison suggestive, que si « on accusait de nier l’amour ceux qui en dénoncent l’abus romantique » (2).

2° Matérialisme historique et libre arbitre. — On prétend d'ordinaire que le marxisme implique le fatalisme. Quelle erreur! déclare M. Berth. Le marxisme est tout au contraire une doctrine « d’action vivante et

(1) Berth, Dialogue social, p. 17. Dans un article du Mouv. Soc. : € Un Marx inédit », 2e série, t. 1, p. 97 et ssq., M. Berth semble nier le « moralisme » de Marx, mais en réalité il s’attaque uniquement à la prétention de faire de Marx un possibiliste, un adepte de la morale

solidariste ou utilitaire.

(2) Le Système Historique de Renan, 186.

libre » (1). L'histoire humaine, en effet, selon Marx, est l’histoire du travail humain: mais le travail, c’est la transformation de la nature par l’homme ; l’homme est donc le propre créateur de son histoire. Du moins, dans cette création, agit-il d’une façon nécessairément déterminée, en sorte que l’histoire serait le déroulement de phénomènes successifs liés entre eux par des rapports de cause à effet indissolubles? Bien loin d’être une conséquence du matérialisme historique, une pareille thèse serait au contraire une conception purement intellectualiste «en ce qu’elle substituerait à la variété imprévisible du devenir historique l’unité d’un plan où tout en quelque sorte est donné d’un coup, de toute éternité » (2), l’histoire n'étant plus que l’exécution prévisible de ce plan dans une sorte de temps mathématique qui n’ajoute rien, qui ne crée rien. Cette conception déterministe repose sur une erreur facile à percer et due à la culture scientifique ; la science étudie ce qui est déjà réalisé, la cristallisation en quelque sorte de l’histoire. Il semble alors que l’histoire se fasse par dessus la tête des hommes ; le devenir une fois devenu apparaît toujours comme une chose » (3).

En réalité il a été un progrès vivant. Il y a dans l’histoire des commencements absolus, des moments créateurs, et, pour cette raison, à une époque donnée, et à supposer quon ait une connaissance aussi parfaite que

1) Dialogues, p. 25.

{ (2) Système historique, p. 183.

(3) Dialogues. p. 23.

possible de l’état actuel du devenir historique, on ne peut en tirer scientifiquement des prévisions rigoureuses sur l'avenir. L'avenir est absolument imprévisible, et pour partie il sera ce que notre activité libre aura voulu qu'il soit (1).

Comment concilier cette thèse avec le « fatalisme social », qui est à la base du marxisme. Pour M. Berth la conciliation est facile et il suffit d’un peu de réflexion pour voir s’évanouir l’antinomie entre la nécessité et la liberté. « La vérité, déclare-t-il, c’est que la liberté plonge dans la nécessité des racines très lointaines, et que c'est de la nécessité que sort la liberté » (2). En d’autres termes, et pour employer un langage moins abstrait, c'est en obéissant aux lois du régime actuel, en ne faisant rien pouren atténuer les caractères, mais au contraire en le laissant se développer selon ses principes propres, que le prolétariat arrivera à surmonter ce régime et à faire naître le système nouveau de production libre ; «de la fatalité capitalistesortira ainsi /a liberté ouvrière » (3).

On voit ce qui dans ce système subsiste du matérialisme historique tel qu'on l’entend vulgairement. Sans doute il est possible à l’activité libre de l’homme d'agir

sur le cours des événements historiques ; mais pour que

(1) Cf. la critique du déterminisme dans Sorel. La science et la morale in Questions de Morale, pp. 13-14.

(2) Nouveaux aspects, p. 20.

(3) Cf. Sorel, Conclusion aux Enseig. sociaux, Mouv. Social 1905, 3, 290-294.

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son action soit efficace, ilfaut qu’elle s'exerce par le moyen d’une transformation de l'organisme économique. « Nous ne pouvons pas plus nous évader de l’ossature économique à laquelle nous sommes attachés en tant que faisant partie d’une classe déterminée que nous ne pouvons nous évader de notre propre corps. Et cette division de classes tient à l’organisation économique que détermine en dernière analyse l’état de la technique (1). »

Bien loin d'inciter les masses prolétariennes à une sorte de fatalisme quiétiste, le matérialisme historique leur donne ainsi un regain d'activité en leur indiquant un procédé d'action efficace et certain. Et il est si vrai que cette méthode d'interprétation de l’histoire favorise et stimule l’action humaine que, fut-elle inexacte, on devrait encore la conserver comme une bienfaisante illusion. « L'homme en effet, dit M. Berth, a besoin pour agir fortement de croire qu'avec lui collaborent de vastes puissances naturelles et sociales, qu'avec lui travaillent les énergies profondes de l’histoire elle-même, et qu'avec son effort conspire tout l'univers (2). » En nous affirmant que nous travaillons dans le sens même de l'histoire, le matérialisme marxiste nous donne la conviction que notre action réussira : par là il double notre énergie; «à notre effort s'ajoute comme un coefficient

d’éternité et d’infinité » (3).

(1) Dialogues, 27. Sorel, Préface à Merlino, p. V. (2) Dialogues, 21.

(3) Berth, Dialog. 23.

30 Economie et idéologie (1). — Le matérialisme historique, dit-on enfin souvent, ramène à l'économie toutes les manifestations de la vie sociale ; il voit dans le phénomène économique le fait qui finalement et en dernière ‘instance détermine tous les autres. Selon M. Berth, c’est là encore une interprétation complètement erronée : ainsi entendu, le matérialisme historique serait « une sorte d’intellectualisme retourné, où l’économie Jouerait -un rôle analogue à celui du concept ou de l’idée dans l’ancienne philosophie » (2).

Le propre au contraire du matérialisme historique est de « distinguer ce que dans la philosophie bergsonienne -on appelle des plans de conscience non symétriques, -mais élayés en quelque sorte et n’ayant entre eux aucune relation d'ordre causal » (3). M. Sorel l’a parfaitement compris lorsque, discernant trois moments dans la manière dont l’homme prend contact avec le réel, il montre que dans deux de ces moments, dans la pure création esthétique et les pures relations sentimentales, l'influence de l’économie sur la pensée est complètement absente (4). Et ici encore il y a rectification, mais non abandon du matérialisme historique, car nos auteurs proclament aus-

sitôt que ces formes de l’activité spirituelle ne se présen-

(1) Cf. Sorel, Illusions du Progrès, Mouv. socialiste 1906, 6, 308, et Y a-t-il de l’utopie dans le marxisme, Revue de métaphysique et morale, mars 1899, pp. 464-167.

(2) Berth, Syst. Hist., 186.

(3) Berth, Syst. Hist., 186.

(4) Sorel, Système historique, Introduetion, p. 84.

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tent que très rarement à l'état pur, en sorte que pour qui voit les choses en gros, par grandes masses, — et c’est le cas de l'historien, — c’est par l’économie que nous prenons le plus généralement contact avec le monde; c'est en conséquence à la technique qu'il faut le plus souvent avoir recours pour expliquer les institutions, et, par leur intermédiaire, les idéologies (4).

Entre la philosophie proudhonienne, rationaliste et intellectualiste et la philosophie syndicaliste, tout imprégnée de défiance contre l'intelligence et la raison, l'opposition nous apparaît maintenant absolue, irréductible.

Comment expliquer alors que les théoriciens du syndicalisme aient cru voir en Proudhon un de leurs ancêtres, même au point de vue philosophique? (2) Comment expliquer surtout qu'un philosophe de profession, M. Bernès, ait fourni à cette thèse un argument très fort, en déclarant « reconnaître et admirer dans le système proudhonien l’esquisse déjà remarquable d’une philosophie de l’action » (3).

Une pareille interprétation de la pensée de Proudhon

(4) Sur les ressemblances et les différences de cette conception avec la théorie hédonistique des économistes, cf. Sorel, Ruine du Monde antique, 112-475. Cf. aussi, La Science dans l'Education, pp. 113- 116 et 209.

(2) Berth, Anarchisme individualiste, Mouv. Soc. mai 1905, 2e série, LAND 20;

(3) Bernès, La morale de Proudhon in Etude sur la Phil. morale au xixe siècle, p. 143.

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n'est pas dénuée de toute vraisemblance. Pour l’étayer, on invoque certaines déclarations de Proudhon, telles que « l’idée avec ses catégories naît de l’action et doit revenir à l’action », et l’on en conclut que sa philosophie est avant tout pratique, s’oppose aux constructions intellectualistes théoriques, et annonce déjà les systèmes contemporains qui donneront à la vie, au fait, à l’action, la place d'honneur que jadis occupait l'idée.

À y bien réfléchir on s'aperçoit que cette interprétation est singulièrement fragile. Sans doute Proudhon a le souci constant d’enserrer dans son système philosophique la réalité complexe sous tous ses aspects ; la philosophie proudhonienne est synthétique ; elle donne à l'action la place qui lui est due; et Proudhon proteste quand on lui reproche ainsi qu’à tous les penseurs de parler toujours et de n’agir jamais.

Mais dans sa notion même de l’action, dans sa façon de comprendre la pratique, la préoccupation rationaliste domine encore, et elle le conduit à ramener finalement l’action à l'idée, à poser la suprématie de la théorie sur l’exécution.

« L'action, déclare-t-il, c’est l’idée, car c’est en conséquence de l’idée que tout s'exécute, et l’on agit suffisamment dès lors qu’on répand dans l'atmosphère intellectuelle les germes de la société future (1). » Et ailleurs,

montrant l'utilité d'écrivains théoriques qui comme lui

(1) Curresp. IV, 197,

définissent les principes, il s'exprime en ces termes plus significatifs encore : « L'idée d’abord, l’idée pure, l’intelligence des lois de Dieu, la théorie; la pratique suit à pas lents, circonspecte, attentive à la succession des événements, et fidèle à saisir sur le méridien éternel les indications de la Raison Suprême » (1).

La philosophie de l’action a pu avoir dès le milieu du xix° siècle des précurseurs, peut-être Marx ou F. Nietzche. Il est difficile d’en voir un dans Proudhon.

(1) Corresp. I, 281.

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