‹ Proudhonisme et Syndicalisme RévolutionnaireChapitre 33 sur 43 · I. — But final · texte numérisé non relu

I. — But final

Nous savons que Proudhon considère toute l’évolution historique comme une marche vers la réalisation complète et définitive de la Justice dans le monde. Quelle structure présentera la société, lorsqu'elle aura atteint ce but final vers lequel elle se dirige nécessairement, et dont les efforts des hommes peuvent hâter l'avènement. Proudhon, s’il se refuse à nous donner une description minutieuse de la cité future, croit tout au moins pouvoir nous affirmer qu'elle se présentera sous l'aspect d’une universelle conciliation et que son instauration sera rapide et facile. Cette double affirmation est la manifestation la plus nette du caractère pacifiste et optimiste dont toute l’œuvre de Proudhon est empreinte.

1° Caractère conciliateur. — La place prépondérante qu'occupe dans l’exposé de la doctrine de Proudhon l'étude des contradictions de toute sorte qui remplissent le monde a souvent fait croire aux commentateurs que Proudhon voyait dans l’antagonisme la loi même de l’univers. Une pareille interprétation ne résiste pas à une étude attentive et impartiale. Proudhon lui-même a affirmé à

maintes reprises et de façon très nette le caractère cons-

tructeur de son œuvre (4). Sans doute il déclare qu'il y à actuellement une opposition et un combat constant entre

toutes les forces qui constituent la société : mais il ne

croit pas ce combat nécessaire et éternel, et il estime

qu'il cessera lorsque l’homme par sa raison aura trouvé le moyen de tenir en équilibre les éléments multiples dont se compose l'univers... (2). La croyance à la per-

manence de l’antagonisme dans l'humanité, loin d'être

une thèse chère à Proudhon, est au contraire une des

idées les plus opposées à toutes ses conceptions philosophiques et sociales, puisqu'il voit en elle « une suite du dogme primitif de la chute ou du péché originel (3) et le fondement de la notion d Etat » (4).

Ce n’est pas à dire que la lutteet la guerre n'aient pas leur utilité, mais cette utilité, c'est précisément de préparer, de rendre possibles, la transaction, la paix. « Cest, dit Proudhon, par la diversité des opinions et des sentiments et par l’antagonisme qu'elle engendre que se crée, au dessus du monde organique, spéculatif et affectif, un monde nouveau, le monde des transactions sociales, monde du droit et de la liberté, monde politique, monde moral. »

Ne nous laissons donc pas impressionner par le spec-

{) Voir entre autres : je Générale, p. 103: Mélanges 11, 176 ; Corresp I; p. 172. IV. 213. VI, 285.

(2) Corresp. VIT.

(3) Mélanges II, 16.

(4) Mélanges III, 16.

es cel eus =

tacle du chaos actuel ; considérons-le comme une période transitoire, comme une étape indispensable, et travaillons à en raccourcir la durée. Pour ce faire, il faut rechercher la raison profonde des contradictions présentes. « Si la contradiction est dans la science, déclare Proudhon, si par conséquent elle infecte la loi et trouble la société, cela provient de ce que nous ne sommes pas encore arrivés en fait de justice aux principes premiers, aux idées mères,à ce que nous appellerons le décret organique de la raison pratique dans les diverses catégories de l’ordre social (1). »

Quant au moyen à employer pour résoudre ces antinomies, Proudhon a varié d’opinion. Sous l'influence d'Hégel il avait cru d’abord que l’antinomie devait se résoudre en un terme supérieur, la synthèse, distinct des deux premiers, la thèse et l'antithèse. Mais bientôt il proclame que c'était là une erreur de logique autant que d'e\périence, dont il est revenu. « L'antinomie, ajoutet-il, ne se résout pas ; là est le vice fondamental de toute la philosophie Hégélienne. Les deux termes dont elle se compose se balancent soit entre eux, soit avec d’autres termes antinomiques, ce qui conduit au résultat cherché (2). »

C'est donc dans un système de balancement, d’équilibre universel, que va consister la solution de toutes les contradictions, eten particulier des contradictions sociales,

(1) Justice I, 8, 11.

(2) Justice I, 3, 179,

PO NE Ph | LÉ F D En Etes F2 1 - 5 Ls

et le socialisme entendu au sens proudhonien sera « la doctrine de la conciliation universelle » (1).

. Ce que le socialisme attaque, c’est l’antagonisime universel. Le socialisme prétend qu’on ne pourra établir la paix qu’en identifiant les termes contraires. « Travailleurs et capitalistes, producteurs et consommateurs, doivent être identifiés comme l'ont été par la révolution de Février les électeurs et les éligibles (2). »

On objectera sans doute à Proudhon que ce n’est pas ainsi quese présente d'ordinaire le socialisme, et que luimême a souvent insisté sur l'opposition naturelle et fatale des partis et des classes. Mais, répond-il, « quand le socialisme fait ainsi l’'énumération des grands intérêts qui divisent naturellement toute société, il ajoute que cette division sociale doit entièrement disparaître et faire place à une fusion définitive par l'intervention des rapports entre le capital et le travail, entre l'autorité et la liberté, entre la raison et la foi » (3).

Le socialisme est donc bien loin de reposer sur la lutte des classes; ce sont ses ennemis qui lui empruntant cette classification toute scientifique et tendant à la faire passer de plus. en plus «de la métaphysique, où elle doit rester, dans la société, où il faut la détruire » (4), travaillent à

rendre l’antagonisme irrévocable.

(4) Mélanges II, 74.

(2) Mélanges II, 74.

(3) Mélanges Il, 138.

(4) Mélanges II, 159,

332 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE If

La révolution sociale va prendre dans ces conditions un caractère tout particulier : il ne peut plus être question d’un combat entre la bourgeoisie et le prolétariat, d’où le prolétariat sortirait vainqueur, mais de la recherche d'un équilibre entre les classes, ou plutôt de la fusion de toutes les classes actuellement antagonistes en une classe moyenne. « La distinction actuelle entre les deux classes. est un simple accident révolutionnaire... Toutes deux doivent s’absorber réciproquement dans une conscience supérieure (1). » Ainsi s'explique et s’éclaire l'opinion de Proudhon — d'apparence un peu contradictoire — sur le prolétariat et sur la bourgeoisie, ainsi que son apologie des classes moyennes.

a) Ni le prolétariat ne lui apparaît comme devant être l'unique moyen et l’unique bénéficiaire de la révolution. Ni la bourgeoisie ne lui semble dénuée de tout avenir, et par là se rectifie ce qu'avait de trop unilatéral et forcément d’inexact l’exposé que nous avons donné plus haut de ses idées sur ces deux points (2).

Si la classe travailleuse est capable, à elle seule, ou du moins avec leseul concours de quelques citoyens éclairés de réaliser la liquidation sociale et la constitution de la propriété foncière, en revanche elle est, par l'insuffisance de ses vues et son inexpérience des affaires, incapable de

gérer d'aussi grands intérêts que ceux du commerce et de

(1) Capacité, 51.

(2) Voir première partie, ch, 10, sect. 4 et 2.

la haute industrie, et conséquemment au dessous de sa propre destinée (1). Dès lors, il fautsoit attendre qu’elle ait fait sa propre éducation, qu'elle soit devenue capable de remplir sa mission, soit plutôt faire appel au concours de la bourgeoisie. Cette seconde solution paraît paradoxale s’il est vrai que le bourgeois est, par nature, conservateur. Mais une telle opinion est une erreur.

« Les bourgeois, en réalité, furent de tout temps les plus intrépides, les plus habiles des révolutionnaires (2), » et s'adressant à eux, dans la préface de l'?dée générale de la Révolution au xix° siècle, Proudhon leur rappelle que c’est eux, eux seuls, qui ont posé les principes, jeté les fondements de la Révolution, il les adjure, eux qui ont vu naître tant de despotismes depuis les Césars jusqu'aux cadets des Bourbons, de ne pas faillir à leur destinée, et il termine par ces mots : « la Révolution vous tend les bras; sauvez le peuple ; sauvez-vous vousmêmes, comme faisaient vos pères, par la Révolution (3). »

La bourgeoisie d’ailleurs est poussée dans cette voie par d’autres raisons plus positives que ses traditions historiques ; son intérêt même, si elle l'entend bien, la conduira à aider de toutes ses forces à la transformation sociale. « Bien que le prolétaire, en raison de sa misère

actuelle, ait plus à attendre de la République que le bour-

(1) Idée Générale, p. 235.

(2) Idée Générale, p. 1.

(3) Idée Générale, p. 8.

y LA

geois plus à l'aise et mieux instruit, il n’est pas moins évident que l'intérêt de ce dernier est énorme (4). »

Ce n’est pas tout pour lui d’avoir conquis à force de veilles et de sacrifices un certain bien-être : il faut qu'il se préserve, lui et les siens, « de toute rechute en servage, rechute toujours imminente, sous la loi du capital, par l'incertitude des affaires, par les stagnations forcées, et les chances de plus en plus multiples de banqueroute. »

Or, cette préservation lui sera apportée par l'Etat social nouveau de mutuel garantisme qui assurera au bourgeois « le capital et le débouché, c’est-à-dire, avec les moyens de produire, l'écoulement des produits ».

Le problème économique et social prend ainsi une ampleur nouvelle. Tant que le prolétariat était seul intéressé à la Révolution, la question révolutionnaire se présentait boiteuse; on n’y apercevait guère « qu'un déplacement de fortunes, un ignoble jeu de bascule ».

Son but et son objet deviennent singulièrement plus élevés s'ils se dépouillent de toute exclusion, de tout égoïsme, si « les solutions qu’elle fournit ne font aucune distinction du prolétaire ni du bourgeois, » si « elles embrassent indifféremment tous les intérêts, toutes les classes », si elles sont au dessus des antagonismes « abso-

lues comme la vérité même » (2).

(1) Mélanges III, 124.

(2) Mélanges, 161.

Et en même temps son triomphe devient plus facile, puisqu'elle ne se heurte plus à aucune résistance, puisqu'elle ne peut plus légitimement inspirer de crainte à personne.Et c’est pourquoi l'on ne saurait trop blâmer les propagandistes révolutionnaires qui cherchent à ‘semer l’épouvante dans le camp de la bourgeoisie, qui essayent d'effrayer le propriétaire. Il y a là, déclare Proudhon, un vrai contre-sens, et il serait infiniment plus naturel et plus efficace de substituer le conseil à la menace, de montrer aux propriétaires combien ils ont intérêt au triomphe de l’idée révolutionnaire, et de s’en faire ainsi des alliés précieux plutôt que des ennemis redoutables.

b) Toutefois gardons-nous d’exagérer la sympathie de Proudhon pour la bourgeoisie et l'importance du rôle d'avenir qu'il lui prédit.

La Révolution se fera par la bourgeoisie, parce que la classe exclusivement travailleuse n’a pas voulu ou n’a pas su prendre l'initiative du mouvement, parce que les efforts des révolutionnaires ont été contrariés, paralysés par les mauvais conseils des utopistes et des démagogues. Mais cette faiblesse du prolétariat, qui rend nécessaire l’entrée en scène de la classe bourgeoise, est un fait que Proudhon déplore amèrement, et il regrette que les travailleurs soient obligés, pour obtenir leur émancipation, de se mettre à la remorque de la bourgeoisie, et de recevoir ce qu'ils pourraient conquérir

seuls « comme un bienfait de ceux-là mêmes qui hier,

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qui aujourd’hui encore par la fatalité des temps sont Jeurs exploiteurs et leurs antagonistes » (1).

: Et, d’autre part, la Révolution doit marquer la dis- Parition complète de la classe bourgeoise, ainsi que de la classe ouvrière, et leur fusion dans une classe

nouvelle qui déjà existe aujourd’hui, bien que d’ordi-

-naire on la passe sous silence : /a classe moyenne. Nous

‘touchons ici à un point généralement peu compris de la pensée de Proudhon. Et il faut avouer que luimême est grandement responsable des erreurs d’interprétation qui ont été commises, non que sa pensée manque, à proprement parler, de netteté, mais parce qu'il emploie pour la traduire une terminologie souvent flottante et défectueuse.

Proudhon, a-t-on dit, a tour à tour exalté et honni la bourgeoisie. Après avoir décrit le bourgeois comme un être vil et bassement utilitaire, il en a fait le pivot de la Révolution, et cette contradiction vicie toute son œuvre. Quand on examine de près sa pensée, on s'aperçoit que Proudhon a entendu distinguer ce que trop souvent on confond d’une manière absolue, la bourgeoisie et la classe moyenne.

La bourgeoisie, « qui prétend maintenir à perpétuité les rapports antiques du travail et du capital » (2), mérite

toutes les critiques qu’il lui a jadis adressées et est appelée

(1) Mélanges IT, 272.

(2) Révolution démontrée, 233.

à une fatale disparition, le privilège capitaliste n'ayant plus aujourd'hui de raison d’être.

La classe moyenne, au contraire, « au sein de laquelle vit et s’agite l’esprit de liberté» (1), possède la raison de l'avenir, et, bien que « refoulée de haut et de bas par l’in- solence capitaliste et l'envie prolétarienne, n’en forme pas moins le cœur et le cerveau de la nation » (2).

Des trois classes qui existent aujourd’hui en France, bourgeoisie, classe moyenne, prolétariat, deux doivent disparaître, les deux extrêmes ; elles se resorberont peu à peu dans la classe intermédiaire (3). Et si l’on songe que cette classe moyenne, dont Proudhon aperçoit déjà les germes dans la société actuelle, il l’a appelée à d’autres endroits /a petite bourgeoisie, on comprend la justesse du mot de K. Marx, si faux à d'autres points de vue : Proudhon est vraiment un petit bourgeois, et la Révolution telle qu’il la conçoit sera le triomphe de la petite bourgeoisie (4).

2 Caractère optimiste. — Par sa conception de l’évolution historique envisagée comme une marche progressive vers la justice, par son anarchisme fondé sur l’espé-

rance d’une conciliation automatique et scientifique des

(1) Révolution démontrée, 233.

(2) Rév. démontrée, 233.

(3) Rév. démontrée, 135. Cf. Manuel des Spéculateurs, p. 450.

(4) L’accusation de « petit bourgeois », portée par Marx contre Proudhon, a été reprise récemment et développée de façon intéressante par Rappoport, P.-J. Proudhon et le socialisme scientifique, pp. 6-7 et 47.

Prrou. 22

intérêts aujourd’hui opposés, Proudhon nous est apparu

déjà comme un optimiste irréductible, dont les déceptions etles désillusions n’entament pas la confiance. Cet état d'esprit optimiste permet de comprendre deux de sès thèses les plus curieuses, dont l’exposé doit trouver naturellement sa place ici : sa fhéorie du droit de la force —

sa conviction du triomphe nécessaire et facile de l'idée

révolutionnaire.

a) Le livreintitulé « La Guerre et la Paix », paru dans les dernières années de sa vie (mai 1861), est certaine-

ment l'ouvrage de Proudhon dont l'interprétation a sou-

levé le plus de polémiques. Les uns y ont vu un bréviaire

du militarisme, une apologie de la guerre et des vertus

militaires (1). Les autres ont prétendu y découvrir une

“inspiration profondément pacifiste (2). Et les deux thèses

contiennent une part de vérité. Pour bien saisir la position de Proudhon, il faut se rendre compte du but qui l'a poussé à écrire cette œuvre; et ce but, à notre avis, est le suivant : Proudhon, étudiant la formation et la dissolution des Etats, a constaté que la guerre est le grand facteur des transformations politiques. Or la guerre, à première vue, semble une négation du droit, et l’importance du rôle qu'elle joue dans le monde paraît ainsi en contradiction violente avec la thèse générale d’après

laquelle l’histoire est un dégagement progessif de l’ «idée »

(4) Berth, Compte rendu de Droz, Mouv. Soc. 15 janvier 1909. Dolléans, Compte rendu de Droz, Rev. d'Ec. Pol. mai 1909, p. 330. (2) Droz, p. 246.

et du droit, Cette contradiction subsiste-t-elle quand on “approfondit le problème? Il a semblé à Proudhon qu’au contraire elle s’évanouissait pour deux motifs : parce que la guerre est appelée dans l'avenir — et dans un avenir prochain — à disparaître, à laisser place au règne du droit, et aussi parce que la guerre elle-même n’est pas une négation, mais une constatation du droit.

1° L’affirmation d'une prochaine disparition de la ‘guerre est si nettement indiquée dans les conclusions de l'ouvrage de Proudhon qu'il est étrange que certains commentateurs l’aient contestée. « Nous savons, dit Proudhon, avec une certitude théorique appuyée d'un commencement de réalisation, que nous touchons à un moment de l’histoire où la guerre ayant épuisé son mouvement doit quitter la scène, à peine pour l'humanité d'une rétrogradation funeste (1). »

« J'ai rendu hommage, dit-il ailleurs, à l'esprit guerrier calomnié par l'esprit industriel, mais je n’en ai pas moins reconnu que l’héroïsme doit désormais céder la place à l’industrie (2)... J'ai montré que selon toutes probabilités nous marchons versune époque de pacification indéfinie... De quelque côté que nous l’envisagions la guerre conclut à la paix; ce serait la méconnaître et lui faire injure que de la croire éternelle. » Cette dispari-

tion de la guerre, annoncée dans les dernières pages du

(1) Guerre et Paix Il, 342.

(2) Guerre et Paix I, 12.

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