‹ Proudhonisme et Syndicalisme RévolutionnaireChapitre 34 sur 43 · livre, résulte implicitement de l’ensemble des chapitres · texte numérisé non relu

livre, résulte implicitement de l’ensemble des chapitres

- qui en constituent la seconde partie. (Liv. 4 et 5). Proudhon s’efforce de nous démontrer que la cause réelle des

luttes guerrières est économique et non politique. Au

fond, soutient Proudhon, la guerre est provoquée par le manque de ressources, c’est-à-dire par la rupture de l'équilibre économique (1). Le problème politique concernant la formation, la délimination, et la dissolution des Etats, qui en apparence était seul posé par la guerre, s’efface ainsi devant le problème économique, antérieur et supérieur, relatif à l'organisation des facultés produc-

tives et à la répartition des services et des produits (2).

-Mais puisque d'autre part le problème économique est

en voie de solution, puisque Proudhon lui-même nous offre par le mutuellisme le moyen de le résoudre pacifiquement, la guerre perd du même coup toute raison d’être ; sa déchéance est fatale. « La guerre ne visait qu’au groupement et à l’équilibre des forces politiques ; il s’agit maintenant de l’organisation des forces économiques. Or à quoi servirait pour la solution de ce nouveau problème la guerre et son tribunal desarig (3)? ».

20 S'il est vrai que la guerre doive dans un avenir prochain céder le pas à la paix, les destinées du monde deviennent moins sombres et l’on peut espérer

qu’un jour l’empire du droit se sera définitivement et

(4) Guerre et Paix, II, 409-4140.

(2) Guerre et Paix Il, 340, (3) Guerre et Paix II, 346.

complètement substitué à l'empire de la force. Mais Proudhon va plus loin, et c'est ici que sa pensée devient vraiment originale : il nie qu'aux époques mêmes où la guerre est le mode normal de solution des conflits internationaux, il er résulte une violation du droit; il ‘se refuse à croire qu’il y ait antinomie entre le droit et la force, et déclare que les sentences de la guerre sont justes parce qu'elles sont la manifestation du droit de la force. EE FE

L'exposé détaillé de cette théorie du droit de la force nous entraînerait au delà des cadres de cette étude; nous ne pouvons qu’en esquisser les éléments essentiels. Le droit, dit Proudhon. est la reconnaissance de la dignité humaine dans toutes ses facultés, attributs et prérogatives; il y a donc autant de droits spéciaux que l’homme peut élever de prétentions différentes en raison de la diversité de ses facultés et de leur exercice (1). Aïnsi, il y a un droit du travail, un droit de l'intelligence, un droit de l'amour, un droit de l’ancienneté (2); de même il y a un droit de la force en vertu duquel le plus fort a droit en certaines circonstances à être préféré au plus faible, rémunéré au plus haut prix, ce dernier fût-il d’ailleurs plus industrieux, plus savant, plus aimant ou plus ancien (3). Partie constitutive de la personne humaine, la

force est ainsi une des mille formes de la justice ; à ce

(1; Guerre et Paix I, 286.

(2) Guerre et Paix I, 198-199.

(3) Guerre et Paix I, 200.

titre, elle peut devenir à son tour, le cas donné, par une simple manifestation d'elle-même, justicière (1).

Du droit de la force dérive tout naturellement le droit de la guerre ; il a pour objet de réglementer le combat et d'en déterminer les effets, lorsque, la force étant nice ou son droit méconnu, il devient nécessaire, pour vider le différend, de procéder au conflit (2). La guerre est une forme de procédure qui par elle-même n’engendre aucun droit, pas même celui de la force, mais qui le constate, le met en évidence, le sanctionne par la victoire et lui adjuge ses conclusions, en faisant cesser, par la suprême raison de la force, l’antagonisme (3).

Par ce bref résumé (4) on saisit de suite l’optimisme d’une telle conception. La guerre est une investigation, par la lutte des forces, de la justice (5); nous apercevons qu’elle a été nécessaire, d’une nécessité de justice, à l’éducation du genre humain (6), et, le résultat définitif étant

ainsi en faveur du droit, « nous pouvons, après tant de

(1) Guerre et Paix I, 202.

(2) Guerre et Paix, 287.

(3) Guerre et Paix, 288.

(4) I serait intéressant de comparer cetle théorie avec celle du matérialisme historique d’après laquelle le droit n’est que la ranifestation de volonté des classes possédantes, c'est-à-dire des plus forts. Sous des apparences similaires, les deux théories sont fondamentalement opposées. Proudhon voit dans la force l'expression du droit, tandis qu’inversement les adeptes du matérialisme historique voient dans le droit l'expression de la force.

(5) Programme, p. XL.

(6) Programme II, 349.

conflits et de maux, étre fiers de notre passé, et nous affirmer nous-mêmes comme l'incarnation de la justice divine, qui se manifeste également par les arrêts de la guerre et par les créations de la paix » (1).

6) L’optimisme de Proudhon, débarrassé de l’objection que faisait naître la prépondérance de la force sur le droit, va pouvoir se déployer à l'aise et sans entraves. Le triomphe de l’idée révolutionnaire ne lui semble plus douteux, parce qu'il le considère comme /’aboutissant logique et fatal d'une évolution déjà commencée et parce qu'il croit la société animée d’un mouvement continu et irrésistible dans la voie du progrès.

La société telle que vous la voyez, déclare-t-il, toute difforme et mauvaise qu'elle soit, n’est pas pour cela dans un désordre absolu ; c’est comme un organisme qui se forme peu à peu, non pas simultanément et dans toutes ses parties, mais successivement et pièce à pièce. L'écrivain politique doit dès lors se proposer comme but de « découvrir par l’analyse du progrès accompli le progrès qui reste à faire..., de se placer dans la ligne suivie par la nature à notre insu, d’aider au travail de celle-ci et de mener à bonne fin ce qu’elle a commencé » (2).

Les réformateurs n’ont donc pas à vaincre la nature, mais simplement à marcher dans le sens qu elle leur

indique; la société, par elle-même et spontanément, esten

(4) Programme II, 349.

(2) Corresp. III, 386.

voie de constant progrès. « Par elle-même, elle avance toujours ; elle est toujours en érection ; elle est par son essence, vaillante et pure. La lâcheté, la corruption est son contraire ; c’est non société » CE « Je nie en principe, dira-il plus loin, la décadence des nations (2). Ainsi, par une complicité de la nature entière, la révolution devient une force contre laquelle aucune autre puissance divine ou humaine ne peut prévaloir... « On peut diriger, ralentir, modérer une révolution... ; on ne la refoule pas; on ne la trompe pas ; on ne saurait la dénaturer, ni à plus forte raison la vaincre (3). » En vain objecterait-on les dangers que fait courir à l’idée nouvelle la coalition des intérêts, des haines, des ignorances, unis pour la défense de l'ordre de choses actuel (4). Proudhon répond que (5) la justice est plus forte à elle seule que toutes les causes qui la combattent et qu'il est parfaite-

ment égal pour le triomphe d’une idée qu'elle soit persé-

cutée, vexée, écrasée dans ses commencements ou qu’elle :

se développe et se propage sans obstacle. «Comme l'antique Némésis que ni les procès, ni les menaces ne pouvaient émouvoir, la révolution s'avance d’un pas fatal et sombre sur les fleurs que lui jettent ses dévots, dans le sang de ses défenseurs et sur les cadavres de ses ennemis (6). » (1) Correspondance V, 247.

(2) Correspondance V, 249, (3) Idée générale, p. 9.

4) Justice II, 4, 1451.

( (3) Justice II, 9, 42.

(6) Idée Générale, p. 9.

Le triomphe de la révolution est fatal, et au point où nous en sommes rendus actuellement, sa réalisation définitive ne peut être éloignée ; consommée dans la pensée, elle n'est plus qu'une affaire d'exécution (1). Aussitôt que l’idée sera vulgarisée, avouée, la transformation se fera toute seule, avec ou sans l'appui du gouvernement (2). |

« Les Jésuites, les Malthusiens régneront encore vingtcinq, trente ans, plus ou moins, qu'est-ce que cela pour la durée de l'humanité (3) ? » Qu'est-ce que cela surtout quand on songe au bonheur dont jouiront les hommes, une fois la révolution accomplie ? Alors que l’âge religieux avait été l’âge de la lutte, pendant lequel l'héroïsme du combat et l'enthousiasme du martyre tenaient lieu de félicité, l’âge de justice dans lequel nous entrons sera une ère de science et de sérénité (4). L'homme juste, vivant dans un monde juste, sera pleinement heureux, parce qu'il n’est pas possible qu'il y ait antinomie entre la justice et le bonheur, pas plus qu'entre la justice et la liberté ; sinon ce serait la faillite de l'humanité, et Proudhon ne peut y croire. Sous le christianisme, depuis son origine jusqu’à nos jours, pas plus que sous les derniers siècles du paganisme, l’homme n’a été heureux de la vie

ni rassuré devant la mort. Il en sera tout autrement

(1) Idée Générale, p. 34.

(2) Corresp. IV, 149.

(3) Corresp. IV, 154.

(4) Justice JII, 9, 71-72.

demain. « La mort deviendra calme, douce, satisfaite, plutôt joyeuse qu’amère (1)... elle sera un acte d'amour final de la créature parvenue à la plénitude de l'existence physique, intellectuelle et morale, et rendant son âme dans un paternel baiser (2)... Regarder la mort en face, la saluer d'amour, remettre son âme entre les mains de ses enfants et se fondre dans la famille en laissant son corps à la terre comme une rognure, cela n’est ni spiritualiste ni mystique, ni chrétien, c'est tout simplement de la réalité sociale, c’est de la justice (3). »

Avec cette théorie de la bonne mort nous touchons le degré suprême de l’optimisme proudhonien, et nous sentons quels rapports étroits, intimes, il présente avec ses conceptions philosophiques. La confiance de Proudhon en un avenir meilleur n’est qu’un des aspects, une des

conséquences de sa foi rationaliste.

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