‹ Proudhonisme et Syndicalisme RévolutionnaireChapitre 36 sur 43 · LIFE · texte numérisé non relu

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entrepreneur a la concurrence des maîtres entre eux et la sienne propre en tant qu'il est facultatif aux ouvriers de s'associer et de faire concurrence à leurs maîtres » (1). Or le but des coalitions est de détruire la liberté commerciale, d’anéantir la concurrence et de lui substituer la contrainte. Si cette contrainte est illicite et antisociale lorsque par l’accaparement des marchandises et la connivence des détenteurs, ecommerce, auparavant multiple et libre, se trouve transformé en monopole, elle est aussi, et pour les mêmes raisons, condamnable lorsque, par une convention secrète des entrepreneurs, les ouvriers, trop nombreux, pressés parle besoin, subissent une réduction de salaire, ou bien lorsque par une grève de leurs ouvriers les maîtres doivent se résigner à leurs demandes. Dans ous ces cas il y a violation de la liberté commerciale, suppression de la garantie économique (2).

b) On invoque souvent comme second argument que s’il est licite pour un ouvrier de réclamer une hausse de salaire ou de demander congé, cette même faculté ne peut être, sans illogisme, refusée à plusieurs. « Comment ce qui est licite, venant d’un seul, serait-il coupable, venant d'une multitude » (3) ? Et Proudhon de répondre que la différence de solution provient de ce qu'il existe une différence logique et juridique entre la coalition et l'unité,

puisque l’action d’un individu isolé est impuissante à

(4) Capacité, 334.

(2) Capacité, 335.

(3) Capacité, 336.

détruire la concurrence, alors que l’action de la collectivité en est capable et se le propose même comme but essentiel (1).

c) Enfin, pour justifier le droit de grève, on prétend s'appuyer sur ,ce que l'interdiction de la coalition, même édictée aussi bien contre les patrons que contre les ouvriers, pèserait beaucoup plus lourdement sur les ouvriers que sur les patrons, ceux-ci par leur position supérieure et leur petit nombre étant à même plus facilement de tourner la prohibition légale (2).

Proudhon conteste cette affirmation ; il ne voit pas que les coalitions bourgeoises soient plus aisées à dérober à la connaissance de la justice que les coalitions ouvrières : quoique moins bruyantes, elles sont en effet, à son avis, tout aussi apparentes que les autres, puisqu'elles ont pour témoins tous ceux qui en pâtissent, travailleurs et consommateurs, et à supposer que l'impunité leur fût acquise, la faute en serait non à la nature des choses qui ne s'oppose en rien à leur découverte, mais à la complicité du pouvoir ou à la maladresse de sa police (3).

2° Critique directe du droit de coalition. — Ayant ainsi déblayé le terrain des arguments spécieux par lesquels on croit d'ordinaire légitimer le droit de grève, Proudhon indique les raisons positives pour lesquelles il

s’en déclare l'ennemi; il reproche à la loi de 1864 d’être

(4) Capacité, 337.

(2) Capacité, 337.

(3) Capacité, 338.

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illogique, inutile, dangereuse pour la classe ouvrière.

a) La loi distingue entre les coalitions tendant à forcer à l’abaissement ou à la hausse des salaires, qu’elle déclare licites, et les coalitions entre les principaux détenteurs d’une même marchandise, tendant à ne la vendre qu’à un certain prix, qu'elle déclare prohibées. Il y a là, soutient Proudhon, une contradiction, et, pour l’établir, il invoque sa théorie de la valeur-travail. S'il est vrai en effet que tout produit, toute marchandise, denrée ou valeur quelconque, se compose de travail, toute coalition ayant pour but de provoquer la hausse ou la baisse de celui ci aura pour résultat d'amener la hausse ou la baisse de celle-là (2). Différentes dans leurs formes apparentes, les coalitions du second genre auront les mêmes effets, les mêmes conséquences que celles du premier ; le régime juridique auquel on les soumet doit donc être le même; que l’on adopte le principe de la liberté ou celui de la prohibition, il faut en tout cas l’appliquer aux coalitions de toute espèce, et la distinction qu’on veut établir ne repose, quand on a au fond des choses, sur aucune base solide.

À ce raisonnement, il semble qu’on puisse faire une objection très grave en s'appuyant sur les prémisses qu'invoque Proudhon. Proudhon ne reconnait-il pas en effet qu'actuellement le travail ne sert pas de mesure à la valeur, et ne pourrait-on pas soutenirque la grève, en dimi-

(4) Capacité, 338.

(2) Capacité, 339.

nuant, en rognant de plus en plus le profit capitaliste, permet d'approcher, dans une certaine mesure, de l'idéal d'une équivalence parfaite entre la valeur d'échange des objets et leur coût de production ? Proudhon a senti l’objection et il a*vu quelle réponse on y pouvait faire; il a compris que, la grève une fois admise, il n'existe plus de limites a priori aux revendications des prolétaires; le conflit entre les exigences divergentes des patrons et ouvriers se résout par une lutte de forces, non par un débat sur la légitimité plus ou moins grande des prétentions en présence. « Une fois sur la pente de l'arbitraire, la démocratie ouvrière pas plus que le despotisme ne saurait s'arrêter » (1), et Proudhon cite comme exemple d’excès des grévistes certains faits qui d’ailleurs aujourd’hui ne soulèveraient plus l’indignation avec laquelle il les mentionne (2).

En réalité, Proudhon a parfaitement vu que la pratique des grèves, même si elles ne s’accompagnent pas de violences illicites, est un ferment de guerre sociale, un aliment quotidien de la lutte des classes, une substitution du régime de la force à la discipline de la loi. Le réformiste qu'était Proudhon, soucieux des solutions pacifiques et rationnelles, devait logiquement être amené à condamner le principe même de la grève. Aujourd'hui

que les grèves sont devenues un mode normal de l’acti-

(4) Capacité, 343.

(2) Capacité, 344,

vité ouvrière, au point qu'il serait insensé de tenter maintenant de supprimer le droit de coalition, les réformistes ont adopté une attitude toute autre. Ne pouvant abolir la grève, ils cherchent à la légaliser, à la parlementariser, à la transformer en instrument de conciliation, de dégagement des solutions justes. Une telle conception eût paru à Proudhon singulièrement chimérique, et il l'aurait condamnée d’un mot en lui reprochant d’être contradictoire. Il n’est pas démontré qu'il aurait eu tort.

B) Gontraire à la justice et à l’ordre social, la grève est aussi inutile et dangereuse pour la classe ouvrière. Ici nous pouvons passer rapidement, le raisonnement de Proudhon étant beaucoup plus faible et contredit par l'expérience contemporaine. La grève, selon lui, est inutile, car elle vise à une augmentation de salaires ou à une réduction des heures de travail. Mais lorsque ces deux revendications seront couronnées de succès, il en résultera un renchérissement universel des subsistances, en sorte que l’ouvrier perdra d’un côté ce qu’il aura gagné de l’autre (1). La grève est même dangereuse pour les ouvriers, parce que, la guerre une fois autorisée, organisée même, entre le capital et le travail, il est difficile de savoir à l'avance lequel des deux partis triomphera, et autant qu'une prévision est possible, elle n'est pas en faveur des ouvriers. Ceux-ci en eflet sont pour plusieurs raisons

dans un état de réelle infériorité; ils auront épuisé leurs

(1) Capacité, 343,

économies quand le capital n'aura encore perdu qu'un douzième de ses intérêts — ils se heurteront à la latitude qu'ont les patrons de faire venir des ouvriers de l’étranger grâce au libre échange, de fermer temporairement leurs ateliers, laissant aux établissements étrangers le soin d’approvisionner le marché, de recourir à l’armée pour suppléer les grévistes, de pratiquer sous prétexte de crise commerciale des coupes sombres et des renvois d'ouvriers à esprit subversif (1).

Pour tous ces motifs Proudhon augure mal de la lutte organisée et il estime que l'opposition républicaine et démocratique a manqué à son devoir lors de la discussion de la loi de 1864 en ne faisant pas une obstruction énergique au projet gouvernemental, en ne prenant

pas en main la défense du droit économique.

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