III. — Moyens
Nous savons maintenant quel est le but final poursuivi par Proudhon : une société où tous les intérêts actuellement en lutte seraient scientifiquement équilibrés, et nous connaissons la tactique qu'il préconise pour atteindre cet idéal : transformation pacifique et progressive de la société par une série de mesures réformatrices. Mais quelles sont ces mesures? Un révolutionnaire peut
à la rigueur se refuser à répondre lorsqu'on lui demande
(1) Capacité, 345,
des précisions sur la façon dont s’opérera le bouleversement social et dire que par définition révolution signifie imprévu et spontanéité. Au contraire les conceptions d’un réformiste n’ont de valeur et d'intérêt que si elles sont susceptibles de se traduire en un programme d’action concrète. D'ailleurs, à défaut de toute autre considération, les circonstances mêmes dans lesquelles écrivait Proudhon, la part qu’il prenait aux polémiques de la politique quotidienne, à la vie des assemblées législatives, devaient l'obliger à ce travail de précision et de concrétisation de ses vues économiques et sociales. Les programmes que Proudhon a successivement proposés en des circonstances diverses présentent entre eux des différences importantes, n'offrent pas une homogénéité parfaite ; mais tous se rattachent à une même idée générale qui en constitue l'élément commun et l'originalité. D'après Proudhon c'est moins au régime actuel de la production qu'au système de la cérculation qu'il faut s'attaquer. Par la réforme du mécanisme circulatoire on arrivera à une tranformation facile et complète de l’organisation sociale.
Ainsi Proudhon se distingue de l’ensemble des socialistes qui l'ont précédé et qui presque tous voyaient dans la propriété individuelle l'institution essentielle contre laquelle devaient porter les critiques et les efforts. Il s'oppose surtout au marxisme: celui-ci en effet reprend la thèse traditionnelle du socialisme en la renforçant, en la légitimant par la méthode d'interprétation matéria-
liste de l'histoire, Si la technique de la production est
l’assise sur laquelle s'appuie toute la société, c’est à elle naturellement qu'on doit s'attaquer, pour modifier de façon sérieuse et durable l'organisme social.
Proudhon appartient au groupe des socialistes de l’échange ; il en est même le représentant le plus caractéristique, Le plus accusé.
Ilne peut être ici question d'exposer, même dans ses lignes générales, l’ensemble du système de Proudhon (1):
nous devons simplement nous borner à indiquer les
deux idées maîtresses sur lesquelles il repose :
4° La transformation du mécanisme de l'échange
entraînera la réforme de la société tout entière ; 2° cette
transformation du mécanisme de l'échange se fera par
l'institution du crédit gratuit.
1° Si Proudhon ne s’engage pas sur le terrain que suivent d'ordinaire les penseurs socialistes, c’est que la réforme de la propriété lui paraît enefyicace et dange: reuse. Elle serait d’abord inefficace, car aujourd’hui la propriété n’est plus le fait économique fondamental. Depuis l’époque romaine ou l’époque féodale, la propriété a perdu ses caractères principaux pour devenir « un titre le plus souvent nominal, qui ne tire plus sa valeur comme autrefois du travail personnel du propriétaire, mais de la circulation générale, un privilège qui a
perpétuellement besoin de l’escompte, et qui, à lui seul,
(4) C’est là un des points spéciaux de l'œuvre de Proudhon qui ont été parfaitement étudiés, Aucuy, Syst. soc. d'échange, pp. 114-203,
ainsi que les vieux titres de marquis et de baron, ne donnerait pas au porteur crédit d’un denier (4). » La propriété n'étant plus rien par elle-même, c’est un anachronisme de la prendre comme point de mire; elle est aujourd’hui submergée, perdue dans la circulation; c’est à celle-ci qu’il faut s'attaquer.
D'ailleurs la réforme de la propriété, la suppression de la plus-value capitaliste n’iraient pas sans graves dangers ; elles mettraient en péril la liberté individuelle par l'accroissement qu’elles seraient obligées de donner aux fonctions de l'Etat: et il n’est pas certain qu’elles satisfassent la justice, car le produit net de l'entrepreneur se justifie et se légitime parfaitement comme rémunération de ses combinaisons particulières et indemnité des risques de l’entreprise (2).
L'injustice fondamentale, et la cause du paupérisme, ne sont pas dans le bénéfice de l'entrepreneur, mais dans le prélèvement de l'usurier, c’est-à-dire de celui qui, sans travail personnel, exige une rétribution pour la cireulation des marchandises ou du numéraire. C’est donc à une réforme de la circulation qu'il faut viser. Cette réforme ne fera courir aucun risque à la liberté individuelle puisqu'elle ne suppose aucune entrave au libre exercice de l'activité de chacun, et de plus elle sera certainement efficace, puisqu'elle portera sur le phénomène économique qui aujourd'hui domine tous les autres.
(1) Solution du problème social, p. 130.
(2) Manuel du Spéculateur, p. 464.
Avec Law et James Mill, Proudhon estime, en effet, qu'à l'heure présente « la grande loi de la société est la loi de circulation (1). »
Et développant cette idée, il nous indique, à plusieurs
reprises, comment, à son avis, une fois la circulation rectifiée, une fois les péages perçus à son occasion anéantis par l'institution du crédit gratuit, la disparition de toutes les injustices, de toutes les inégalités présentes s’ensuivra fatalement.
‘ Le jour où l'échange des produits contre les produits s'effectuera de manière directe, sans intermédiaire et sans prélèvement, disparaîtront du même coup les taxes perçues par les prêteurs d'argent sous forme d’escompte, par les créanciers de l'Etat, sous forme de rente, par les actionnaires et obligataires sous forme d'intérêts ou de dividendes. Les facilités nouvelles données de ce fait aux constructeurs de maisons entraîneront sinon la gratuité, au moins une énorme diminution dans le prix des loyers.
Ce sera, en un mot, la fin de l’usure sous toutes ses formes, c'est-à-dire de la redevance abusivement prélevée par le capital. Et, par contre-coup, tous les autres privilèges (monopoles, gros traitements, etc.) seront englobés dans ce mouvement de péréquation générale, et détruits
dans la mesure où ils sont injustifiés et excessifs (2).
(1) Mélanges II, 274. Mélanges I, 276. Cf. Solution du Probl. social, pp. 470 172.
(2) Mélanges I, 61-62.
2° Ainsi le problème social est vraiment tout entier dans la circulation, et, Le jour où celle-ci sera démocratiquement organisée, la forme actuelle de la possession, autrement dit la propriété, sera du même coup modifiée, et la base de la société sera changée (1).
En quoi consistera cette réforme de la circulation? Le but qu'on se propose est la gratuité du crédit (2). Ce but sera atteint lorsque par la généralisation et la transformation de la lettre de change, on aura institué un système d'échange d'où sera exclu l'intermédiaire de lamonnaie. Voici en deux mots comment fonctionnera le mécanisme nouveau, Le vendeur d’un produit, au lieu de se faire payer en numéraire, se fera remettre par son débiteur une lettre de change qu'il portera immédiatement à la Banque; celle-ci lui donnera en échange des coupures de papier social pour une valeur égale à la somme inscrite sur la lettre, et grâce à ces coupures notre vendeur pourra se procurer chez un quelconque adhérent les marchandises dont il a besoin. Ayant entre les mains une promesse sûre et payable à vue, le vendeur se trouve n'avoir rien perdu en commodité à la suppression de la monnaie. D'autre part, la Banque, dans toutes ces opérations, ne court aucun risque, puisque le papier social est gagé sur des produits réels, et accessoirement sur l’ensemble du patrimoine du débiteur. Dans ces conditions, la
Banque qui opère sans capitaux et ne cherche pas à faire
(1) Mélanges I, 276.
(2) Contra Aucuy, 137,
de bénéfices, va pouvoir ne demander aucun escompte, et ainsi sera très simplement obtenu le résultat cherché, la gratuité du crédit, avec toutes les conséquences économiques et sociales, qui selon Proudhon en découlent
nécessairement (1).
SECTION DEUXIÈME. — Le Syndicalisme Révolutionnaire.