I. — But final
Les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, fidèles disciples de Marx, s'efforcent d'éviter l'erreur où sont tombés les utopistes en essayant de décrire le but final vers lequel tend l’évolution sociale. Reprenant un mot de Bernstein, qu'ils interprètent d’ailleurs en un sens différent de son auteur, ils proclament que « le mouvement est tout et que le but final n'est rien». « ILest possible, déclarent-ils, de nous représenter en imagination l’état final poursuivi, mais cela est secondaire ; peu importe que le communisme vienne tôt ou tard, qu'il doive être précédé d'étapes plus ou moins nombreuses, l'essentiel est que nous sachions nous rendre compte de
notre propre conduite... » (2).
(4) Pour la critique de ce système, voir Aucuy, 147 et ssq. Rist in Gide et Rist, 355 etssq. Cf. aussi Pareto, Systèmes socialistes, I, pp. 267-280.
(2) Sorel, L'Ethique du Socialisme in Morale Sociale, Alcan 1899, p. 135.
On serait tenté d’élever contre cette théorie l’objection suivante : « Si l’on fait abstraction du but final, ou si du moins on ne le maintient pas au premier plan, comment légitimer le mouvement lui-même (1). N'est-ce pas paralyser par avance les énergies que de leur recommander l'action sans fixer à cette action un but qui soit suffisamment précis pour exciter Les dévouements, suffisamment élevé pour les mériter, suffisamment proche et certain aussi pour donner courage dans les passagères déceptions?» Mais les théoriciens du syndicalisme répondraient qu'ils ne méconnaissent pas cette nécessité psychologique, que précisément leur mythe de la grève générale a pour objet essentiel de jouer ce rôle d’excitateur des énergies, et qu'il est plus apte à cette fonction que n'importe quelle construction utopique. Comme, d'autre part, le mythe ne vise aucunement à décrire présentement les stades d'avenir de l’évolution sociale, on voit qu'il serait à la rigueur compréhensible que la théorie syndicaliste soit complètement dénuée de toute conception du but final poursuivi.
Cependant il n'en est pas absolument ainsi. Déjà nous savons que les militants répugnent à cette notion du mythe social, et qu'ils ne craignent pas de se hasarder à des prévisions, à des prophéties sur la société future.
Mais, même à nous en tenir aux théoriciens, il est facile de
(1) Cf. Daniel Halévy, Essais sur le Mouv. ouvrier en France, p. 209.
voir qu’en dehors des mythes destinés à la masse, ils conçoivent de certaine façon la société qui s’instaurera sur les ruines de l’ancienne au lendemain du bouleversement social. S'ils n’en donnent pas une description précise, ils indiquent au moins le principe qui la dominera, qui la différenciera du régime actuel : ils parlent de la substitution du fédéralisme à la centralisation, de l'atelier sans maître à l’atelier capitaliste (4).
Par certains côtés cette vision de l’avenir n’est pas sans analogie avec celle de Proudhon, et nous avons marqué plus haut quels sont leurs caractères communs (2). Il nous faut maintenant montrer comment l'idéal syndicaliste diffère plus encore de l'idéal proudhonien qu’il ne lui ressemble, et faire voir comment ces divergences sont des conséquences de détail d’une fondamentale divergence
d'état d'esprit.
4 Le Pessimisme syndicaliste.
Au contraire de Proudhon dont nous connaissons l’irréductible optimisme, les théoriciens de l'Ecole nouvelle adhèrent à la conception pessimiste du monde; ils
méprisent « les espoirs décevants dans lesquels se com-
(4) M. Guy Grand (articles cités, juillet 4908, pp. 49 et 50) a bien montré comment les théoriciens syndicalistes révolutionnaires, malgré leur prétention de ne pas tomber dans l'utopie, ont de la société future une conception qui n’est pas uniquement mythique.
(2) re partie, ch. 11, section 3.
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plaisent les âmes faibles » (1) et proclament que l’univers est un phénomène d'essence tragique (2):
À l’optimisme ils adressent un double grief. Il conduit, affirment-ils, à glorifier la passion et à sanctifier l’individualisme cynique (3), et surtout, résultat d’apparenee paradoxale, il est une école de découragement et de scepticisme moral. Tout optimisme aboutit à faire douter de tout parce qu’il nous berce de trop d'illusions (4). Et l'histoire nous apporte, selon M. Sorel, la confirmation de cette proposition. « L'expérience, montre, dit-il, que les théories sociales sont d'autant moins puissantes sur l'esprit des hommes qu’elles renferment plus d’optimisme; elles ne parviennent pas alors à vaincre le misonéisme (5) ». Si la philosophie grecque n’a pas produit de grands résultats moraux, si elle n’a pas fait la réforme morale du monde païen, c’est à cause de ja trop forte dose d’optimisme dont elle était empréinte (6).Etde même la force d'expansion du socialisme contemporain réside surtout dans cette double hypothèse que les choses marchent de mal en pisen vertu de tendances immanentes et que cette déchéance ne peut-être arrêtée que par la force organisée des classes ouvrières.
(1) Sorel, Réflex. Introduction, p. XII.
(2) Berth, Mouv. Soc., 2 série 1906, tome VII, p. 182.
(3) Sorel, La Science et la Morale in Questions de Morale. p. 20. (4) Sorel, La Science et la Morale in Questions de Morale, p. 16 () Sorel, Les Facteurs moraux de l’Evolution in Questions de
-Morale, p. 98.
(6) Sorel, Les Facteurs moraux de l'Evolution in Questions de Morale, p. 93. Cf. Réflex. Introd., p. XII.
En quoi consiste donc exactement le pessimisme ? On le confond d'ordinaire avec les gémissements de certains poètes mal équilibrés ou les lamentations des optimistes | -désabusés. Le pessimisme sérieux est tout autre chose : c'est une théorie qui affirme la misère naturelle des hommes, « entourés de forces malfaisantes qui sont toujours prêtes à sortir d’une embuscade pour se précipiter sur nous et nous terrasser » (1).
D'autre part, le pessimiste regarde les conditions sociales comme formant un système enchaîné par une loi d’airain, dont il faut subir la nécessité telle qu'elle est donnée, en bloc, et qui ne saurait disparaître que par une Catastrophe l’entraînant tout entier. Mais, de cette double croyance à la faiblesse humaine et au déterminisme social, les pessimistes ne tirent pas des conclusions de découragement. S'ils sont en garde contre les illusions décevantes, ils évitent aussi le désespoir stérile, et ils conservent l'espérance de venir, par un effort collectif, à bout des obstacles qui se lèvent contre eux (2). La « conception pessimiste des futurs » conduit à proclamer « l'impuissance des isolés », mais aussi engendre la croyance en l'efficacité souveraine de l’action des groupes (3).
Les hommes arriveront-ils un jour au triomphe défi-
(1) Sorel, Réfl., Introd., p. XVII.
(2) Sorel, Réfl., Introd., p. XVII. M. Sorel illustre cette théorie ‘d'exemples empruntés aux origines et à l’évolution du christianisme.
(3) Sorel, Les Facteurs moraux, pp. 93-95.
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nitif et intégral sur les obstacles que leur oppose la näture? Cela n’est point certain. « L’annaliste qui se contente d'enregistrer des faits est tenté de regarder la délivrance comme un rêve ou comme une erreur » et, avec M. Daniel Halévy, M. Sorel se représente volontiers l'humanité comme condamnée à toujours marcher sans connaître le repos. Mais peu importe ; il suffit de constater que la doctrine pessimiste développe l'ardeur com- -bative des individus par le sentiment qu’elle leur donne de l’énormité des obstacles, des difficultés de la lutte, en même temps qu’elle les met à l’abri du découragement par la conception d’une « marche vers la délivrance ». Même si ces notions ne répondaient à rien de réel, elles seraient encore précieuses comme agent de culture
morale, comme productrices de vertus révolutionnaires.
2 Conséquences sociales.
A l’optimiste Proudhon la révolution sociale apparaissait facile, prochaine, certaine, et elle devait marquer la fin de tous les antagonismes. Les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire vont au contraire par leur pessimisme être amenés à considérer l'avènement du socialisme comme difficilement réalisable, en tout cas très lointain et peu sûr ; el ils écarteront comme chimérique l'espoir de voir un jour règner l'harmonie parfaite; pour
eux l’antagonisme est une loi essentielle de l'humanité.
a).La révolution libératrice s’accomplira-t-elle un jour? Espérons-le, mais n’en soyons pas trop convaincus, Donner à cette question une réponse ferme serait croire que nous pouvons aujourd’hui prévoir ce qui se passera demain. C’est 1à une illusion digne des philosophies intellectualistes, et qu’il importe de dissiper. L'imprévisibilité absolue de l'avenir est une thèse chère à M. Sorel et à M. Berth. A tout instant (1) ils proclament « qu'il n'existe aucun procédé pour voir même avec des yeux de presbyte l'avenir dans le présent, aucun procédé pour Calculer l’avenir ». L'erreur de ceux qui se hasardent à de semblables prophéties vient de ce qu'ils se figurent qu'un mouvement commencé dans une direction doit fatalement se continuer dans cette même direction. Mais c'est là un postulat indémontré et même contredit par l'expérience. L'expérience montre en effet «que les prévisions faites en partant de la détermination d’une prétendue impulsion du passé ont été démenties par les faits » (2).
Nous ne pouvons donc pas connaître le mécanisme
(1) Sorel, Y a-t-il de l’utopie dans le marxisme. Revue de Melaph. el de Morale 1899, p. 163. Les théories de M. Durkheim, Devenir social 1895, p. 162. Economie etagriculture, Revue Soc. 1901, tome 33, p. 292. Décomposition du Marxisme, 62, en note. Introduction à l’Econ. moderne, p. 110.
(2) Economie et Agriculture, p. 292. Cf. G. Sorel, Idées Socialistes et Faits Economiques, Rev. Socialiste 1909, I, p. 389. « L'avenir économique est le mystère des mystères, »
social qui existera dans un certain nombré d'années (1). Pouvons-nous du moins affirmer que l'avènement du socialisme se produira fatalement, quelque indéterminée qu’en soit la date. Rien ne nous permet d'émettre scientifiquement une telle opinion. (Il n’y a pas, dit nettement M. Berth, de nécessité objective à ce que le socialisme se réalise... le prolétariat peut faillir à sa mission... Tout
en ce monde ne réalise pas sa notion, pour employer un
terme hégélien. Il peut y avoir des classes sans lutte
de classes. Et ily ades pays dont les classes manquent de volonté de puissance (2). » Et l’on comprend alors les craintes des théoriciens du syndicalisme lorsqu'ils constatent le succès du courant réformiste, qui tend à affaiblir, à neutraliser cette volonté de puissance de la classe ouvrière. Si le réformisme triomphe, c'en est fait du
socialisme. Et il a des chances de triompher parce qu’il
‘flatte les instincts mauvais de la foule par l'idéal de vie
facile et heureuse qu'il fait miroiter à ses yeux. «Je crois, écrit M. Daniel Halevy à M. Guy Grand, que Sorel est dans le fond désespéré sur l’avenir dé son pays et des mouvements qu’on y essaye (3). »
Loin d'être fatale, la victoire du prolétariat est donc douteuse. La seule chose qu’on puisse affirmer, c’est qu’elle nes’effectuera pas sans des résistances nombreuses,
et qu’elle suppose réunies des conditions difficiles à rem-
(4) Préface à Merlino, p. XI.
(2) Berth, Mouv. Social, 2e série, t. VIT, 167. (3) Guy Grand, art, cité, mai 1908, p. 372.
plir. De ces conditions la plus importante est que les classes ouvrières soient arrivées à un degré de développement intellectuel et moral suffisant pour pouvoir assumer la direction sociale de la production ; « un pareil changement exigera de la part des travailleurs de grands efforts personnels, un grand dévouement pour l’éducation, et surtout un grand développement de la moralité générale » (1). À ce point de vue on ne doit pas se bercer de naïves illusions. En vain invoque-t-on le précédent de l'avènement relativement facile de la bourgeoisie au pouvoir. La classe ouvrière, répond M. Sorel, aura beaucoup plus de peine à parvenir à la maturité que n’en a eu la bourgeoisie pour atteindre le degré de prépondérance qui lui a permis de gouverner au moins partiellement... «Il s’agit en effet de gagner des adhérents un à un, de développer chez eux de nouvelles manières de penser, et de les rendre aptes à faire eux-mêmes leurs affaires... Il faut que le prolétariat se fasse tout entier par ses propres forces, s’il ne veut point passer d’une tutelle sous une autre (2). »
h) Œuvre grave, longue, difficile, la Révolution sociale, lorsqu'elle sera accomplie, marquera-t-elle la fin de tout antagonisme entre les classes? Marx l’a déclaré, et les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire semblent
parfois se ranger à cette opinion. L'opposition du proléta-
(1) Sorel, Les Facteurs moraux de l’Evolution in Q. de Morale, pp. 90-91, (2) Sorel, Les Facteurs moraux de l'Evolution in Q. de Morale, p. 92,
É pe y
riatet de la société actuelle doit être, disent-ils, affirmée dans toute sa force pendant la période de combat; mais du jour où le prolétariat aura remporté la victoire, il perdra tout caractère sectaire, misonéiste, séparatiste, pour devenir largement humain.
Et déjà aujourd'hui cette transformation commence, parce que déjà le prolétariat domine la société actuelle. « D'abord en dessous du niveau social bourgeois, puis de front avec la bourgeoisie, il s'élève maintenant à la hauteur humaine d’où la bourgeoisie lentement descend (1). »
Mais ce sont là déclarations passagères, qui traduisent l’état d'esprit des théoriciens syndicalistes dans la période où ils n'avaient pas encore aperçu clairement les principes nouveaux qui devaient les guider. Aujourd'hui le syndicalisme révolutionnaire traiterait de chimérique, et d'émolliente, une telle conception. L'univers lui apparaît comme le théâtre de luttes permanentes; pour lui la vie elle-même n’est qu’une forme de combat; l'harmonie, la paix sociale est une utopie et mêmeune contradiction (2). Par là encore il s'oppose à Proudhon, auquel M. Sorel reproche d’avoir cru que les contradictions économiques qui vicient la société actuelle pouvaient être résolues dans un régime meilleur (3). «Il n’y a pas, répond
M. Sorel, une vérité plus haute, plus compréhensive,
(1) De l’Utopie à la Science, Rev. Soc. 1901, 1er sem., 418. (2) Contra Berth, Nouveaux aspects, 3 et ssq. (3) Sorel, Economie et Agriculture, Rev. Soc, 1901, I, 294.
plus humaine qui puisse’ faire disparaître ces contradic-
tions (1); il faut vivre avec elles parce qu'il faut vivre
avec les lois de notre entendement », M. Sorel, il est vrai, ajoute aussitôt que l’homme n’est pas pour cela désarmé, puisque l'étude des contradictions l'incite à agir et qu’il imagine alors des institutions qui viennent compliquer le monde, contrebalancer les effets des forces anciennes et créer un équilibre vivant. Mais, cet
équilibre atteint, s’ensuit-il que le problème soit définiti-
vement et pour toujours résolu? Non, car sans cesse
naissent de nouveaux désirs, de nouvelles difficultés. L'hypothèse d’un régime stationnaire est une folie, et jamais nous n’atteindrons l’état de repos et d’organisation que rêvent certains économistes. Parmi ces économistes nous savons qu'il faut ranger Proudhon, malgré les apparences et l'opinion courante qui résulte d’un examen superficiel de ses œuvres. Nous avons vu Proudhon hanté par cette croyance qu’un jour l'Humanité atteindrait, grâce au dégagement absolu de l’idée de justice, l’état d'équilibre parfait, qu’un jour seraient résolues toutes les contradictions, tous les antagonismes dans une conciliation, une harmonie générales (2). L'opposition
(4) Cf. Labriola, Socialisme et Philosophie, pp. 30-31. « Les antiuo mies que Proudhon voulait résoudre d’une manière abstraite, comme ce que la raison raisonnante condamne au nom de la justice, sonten fait les conditions de la structure elle-mème, de sorte que la contradiction est dans la raison d’être elle-même « du processus ».
(2) Et, contrairement à l'opinion de M. Sorel, cette idée est restée chére à Proudhon jusqu’à la fin de sa vie : elle est une des conséquences nécessaires de son optimisme rationalisle,
est donc très nette entre Proudhon et les théoriciens du syndicalisme. Ajoutons d’ailleurs tout de suite qu’elle ne se retrouve plus avec la même netteté lorsque des théoriciens on passe aux militants. |
- Nous avons suffisamment noté l'optimisme naïf qui se dégage d'ouvrages comme celui de M. Pataud et M: Pouget pour qu'il soit inutile d’insister. Toutefois, chez les militants eux-mêmes, cet optimisme n'est pas toujours goûté, et il est curieux à ce point de vue de lire la brochure où Victor Méric a exposé, au nom d'un petit groupement de révolutionnaires, pourquoi il ne pouvait accepter la conception évangélique d’une révolution menée jusqu'au bout par la bonté et par l’amour. Avec Méric, la Révolution devient implacable, féroce, meurtrière. IL ne faut pas se la figurer comme une sorte de magicienne nous ouvrant soudainement les portes du paradis terrestre.
À la tyrannie bourgeoise qui s'exerce actuellement contre le prolétariat devra succéder fatalement, tant que durera la bataille, la tyrannie ouvrière s’exerçant contre tout ce qui n’acceptera pas le nouvel ordre social (55 C’est dans le sang et la répression que s'inaugurera
l’'Ere nouvelle.