partie de l’œuvre de Proudhon
Il. — Moraliste par théorie Proudhon l’est surtout par tempérament et l'histoire de sa vie nous en fournit de multiples preuves.
De sa mère il a reçu des leçons de chasteté sévère dont il se souviendra toujours et ‘il nous raconte dans « la Justice » que, « le voyant troublé par les rêves de la jeunesse », elle lui donna ce conseil qui révèle chez une paysanne « un sens hors ligne ». « Ne parle jamais
d'amour à une jeune fille même quand tu te propo-
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serais de l’épouser (1). » Un amour platonique, éclos à la lecture de Paul et Virginie développe encore ce penchant naturel à la chasteté (2) et quand, quelques années plus tard, il prend une maîtresse, il se conduit à son égard moins comme un amant que comme un directeur de conscience, et pour la consoler d’une séparation nécessaire il lui dévoile l’iniquité sociale et lui conseille de prier Dieu pour qu'il fasse triompher la bonne cause (3).
Cette tendance à la prédication morale est bien d’ailleurs un trait du caractère de Proudhon. Pour s’en convaincre qu'on lise la lettre à G. Suchet fils ou ses conseils à un ami dont le nom ne nous a pas été conservé et qu'il adjure, en lui citant son propre exemple, de faire à son devoir le sacrifice de son amour (4). Qu'on relise surtout la curieuse /ettre à l'écuyère dont l'étude est capitale pour qui veut connaître la profondeur et l’austérité du moralisme proudhonien. Avec une naïveté qui serait ridicule si elle n’était touchante de sincérité, Proudhon engage sa correspondante occasionnelle à rompre avec toute espèce d'amour, à « n’accorder rien à la sensualité et à faire quelquefois maigre chère »; il l’exhorte à supprimer de ses lectures les romans et les vers et à les rem-
placer par quelque chose de plus fortifiant et de plus pur
(1) Justice IV, 11, p. 132.
(2) Justice IV, 10, p. 138.
(3) Desjardins, 1-17.
(4) Corresp. VIIL, p. 374, Justice IV, 10, premières pages.
— histoire, voyages, géographie, sciences — voire même philosophie. Aïnsi préparée, peut-être sera-t-elle en mesure de « concourir de toutes ses forces au but supérieur de la vie universelle » (1). L’écuyère était un mythe et la lettre une plaisanterie de G. Vicaire. Quelques jours après son envoi, la missive morale, le sermon laïque de Proudhon s’étalait dans les colonnes de journaux. Rarement Proudhon fut aussi furieux. Quant à nous, nous ne pouvons regretter cette facétie qui apporte une contribution précieuse pour l'examen des idées morales de Proudhon.
À l’âge de 46 ans, Proudhon contracte un mariage dans lequel, fidèle à ses théories, il ne donne au sentiment, aucune part. J’ai épousé, dira-t-il plus tard, « une jeune et pauvre ouvrière, non par amour — mais par sympathie pour sa position, par estime de sa personne, parce que, ma mère morte, je me trouvais sans. famille, parce que, à défaut d'amour, j'avais la fantaisie du ménage et de la paternité » (2). Et jusqu’à sa mort Proudhon sera le type parfait du bon époux et du bon père de famille. Ses ennemis les plus acharnés, les plus sectaires, s’inclineront devant la parfaite
honorabilité d'une vie privée inattaquable (3). IT. — Sévère pour lui-même il est naturel que Proudhon
(4) Corresp. VII, 98.
(2) Corresp. VI, 8.
(3) Mirecourt.
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l'ait été pour les autres et qu'il n’ait pas considéré comme inaccessible pour la masse un idéal que lui-même avait atteint. Ses théories sur l'amour, le mariage, la famille sont le reflet de sa vie et de son caractère.
Proudhon ne manque jamais une occasion de recommander à tous — à la classe ouvrière surtout — la chasteté la plus rigide, qui est, à son avis, une econdition essentielle de liberté et de force. La femme vraiment libre dit-il, est la femme chaste, et se demandant pourquoi la jeune vierge paraît si belle, si désirable, il répond : « C’est qu’elle ne sent pas l’amour, et que, ne sentant pas l’amour., elle est l’image vivante de la liberté » (1). Ailleurs, préconisant l’organisation d’une propagande contre la dissolution des jeunes gens et l’insurgence féminine, il ajoute : « La première condition, à hommes, pour rester les maîtres c’est de savoir commander à vos sens et d’être continents » (2).
Soyons donc chastes pour être forts et pour être libres ; mais il est bien des façons de comprendre la chasteté, et ici Proudhon va se révéler comme un esprit d’une absolue intransigeance, logique jusqu'au bout dans ses idées, et ennemi de toute compromission. Sans exagérer sa
pensée on peut dire que pour lui tout amour est une
(1) Justice IV, 11e étude, p. 144.
(2) Pornocratie, p. 25. Lettre à l’écuyère, corresp. VII, p. 93, « Se posséder, entendez-vous, être affranchie, ennoblie dans son corps et dans son cœur, gouverner ses sens, c’est ce qu'on appelle chasteté. »
aiteinte à la chasteté et, en conséquence, est blâämable.
Est seule chaste, dit-il, la femme qui n’éprouve d’ émo-
tion amoureuse pour personne, pas même pour son
mari. »
Selon la doctrine chrétienne, dans tout amour il y à souillure et prostitution du corps, et la bénédiction nuptiale n’est qu'une absolution préalable (1). Proudhon, si hostile aux théories chrétiennes, admet pleinement celle-là et c’est une des rares fois où nous ne verrons
pas Proudhon opposer directement sa théorie à celle du
christianisme. On devine dès lors avec quelle sévérité
Proudhon va juger la mentalité française contemporaine qui excuse et idéalise tout entraînement passionnel. « Le culte de l'amour et de la volupté, dit-il, est le cancer de la nation française » (2) et son ascétisme va si loin qu'il condamne par principe toute fréquentation du théâtre pour le sexe féminin : « Tout honnête père de famille qui fréquente le théâtre, est plus ou moins fauteur de pros-
titution s’il y conduit sa femme ou sa fille » (3).
IV. — L'amour est un mal: il faut le combattre partout ; il faut surtout l'empêcher de se glisser dans Île mariage et d'en corrompre le caractère. C’est la condamnation la plus nette du mariage d’inclination. Proudhon
n’ajamais varié sur ce chapitre : lorsqu'il se demande
(1) Pornocratie, p. 178.
(2) Pornocratie, p. 238.
(3) Pornocratie, p. 86.
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quelle part on doit faire à l’amour en contractant mariage? il répond hardiment : « la plus petite possible » (4). C’est pour cela que le mariage de pure inclination est si près de la honte et que le père qui y donne son consentement mérite le blâme (2). Et si, pour satisfaire son inclination, le fils ou la fille passent outre à ce défaut de consentement, l’exhérédation est pour le père « le premier des droits et le plus saint des devoirs » (3). L'amour d'inclination, dit-il encore, « s’il n’est racheté par une forte dose de vertu est presque une garantie d’infortune » (4).
- Le mariage, selon l'idéal de Proudhon, est tout autre et l'union conjugale est accomplie dans les meilleures conditions possibles si toutes les convenances sont respectées, si le devoir et la vertu y figurent comme élément principal, alors même que le penchant amoureux serait presque nul (5).
Dégagé de tout « iléalisme érotique » le mariage devient
une chose grave et sublime. Il importe que la société ne
s’en désintéresse pas et qu’elle intervienne directement dans l’union conjugale pour en prévenir les déviations. Le mariage en effet n’est pas un contrat; ceux qui soutiennent cette assimilation juridique, Proudhon la très bien vu, ne s’en servent que comme d’un prétexte pour
en faciliter la conclusion ou la rupture. Voir dans le ma-
(4) (2) (8) Justice IV, 11e étude, p. 144.
(4) Justice IV, 11e étude, p. 128.
(à) Justice [V, 11e étude, p. 127,
riage un marché, l’assimiler à une société civile et commerciale essentiellement résoluble et dont l’objet est le gain, c'est oublier que le mariage est l'union de la force et de la beauté et que « la force et la beauté s'unissent à
titre gratuit » (1) et « ne payent pas réciproquement la
première en services, la seconde en faveurs... Il n’y a pas
de commensuration possible entre les fruits du travail et les dons de l'idéal... Tout échange des-richesses que produit l’homme contre les joies que procure la femme, tout commerce de volupté est concubinat, pour ne pas dire une prostitution mutuelle » (2).
Le mariage selon Proudhon est un pacte de dévouement absolu... Le plaisir n’y figure qu’en second ordre... On ne se marie pas pour faire l'amour... et la grandeur et la sublimité du mariage viennent au contraire de ce qu'il est tout sacrifice et dévouement. Précisant encore cette idée, Proudhon écrit dans la Justice ces lignes significatives : « Il ne suffit pas à un homme pour faire mariage avec une femme de connaître la physiologie du sexe et de porter le titre de mari ou servant; il faut qu’il assimile son épouse, qu'il la sache par cœur, qu'il la possède d'instinct, de telle sorte que présent ou absent elle ne pense
qu'à lui, ne reflète que son action et sa volonté » ( }).
(1) Sn p. 8.
(2) Pornoc, (3) Justice, : , p. 18.
PT PR Ve 7e
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Ainsi entendu le mariage devient pour les époux un culte de conscience et pour la société l'organe même de la Justice. | : De ces prémisses découle tout naturellement que le mariage doit être monogame, inviolable et sans tache, contracté en toute liberté d'amour, dégagé de motifs sordides, résoluble seulement par la mort ou la trahison (1). Proudhon voit dans l’adultère un crime et dans le divorce une institution déplorable.
L'adultère, il le condamne sans appel et quelles que soient les circonstances, chez l’homme comme chez la femme : « l’homme qui change de femme, dit-il, fait conscience neuve; il ne s’amende pas, il se déprave (2). »
Ceux qui dans l’adultère ne voient qu’une peccadille méconnaissent que le premier des droits et Le plus saint des devoirs pour le citoyen et pour l'homme, le grand précepte de la loi nouvelle qui contient et résume tous les autres, même le droit a l'insurrection, c’est le « refus de prostitution ».Si l'on part de cette idée, on se convaincra aisément que l'adultère est un crime, un triple crime même : contre l’époux trahi, contre la famille et contre la société (3).
Par principe, Proudhon est ennemi absolu de tout
(4) Mélanges 1-137.
(2) Justice IV, 11e étude, p. 36.
(3) Justice poursuivie, p. 200.
‘30 PREMIÈRE PABTIE, — CHAPITRE I
divorce, même après adultère ; la seule solution qu’il -admette, en ce cas, est la séparation sans remariage possible: l'époux digne, déclare-t-il, n’a besoin que de guérir les plaies faites à sa conscience et à son cœur ; l’autre n’a plus le droit d’aspirer au mariage ; ce qu’il lui faut, « c’est le concubinage » (1). A l'appui de sa théorie, il invoque cette constatation de fait que le divorce n’a pu s'établir en France et qu'après une expérience de quelques années le législateur a dû reconnaître qu'il était un danger pour la famille, une offense pour les mœurs, et qu’il courait, en l'établissant, le risque de dégrader précisément ce qu'il voulait ennoblir.
Sur la question du divorce, la meilleure solution, à son avis, est encore celle de l'Eglise : mariage indissoluble avec, en certains cas très strictement délimités, fiction possible de résolution. On pourrait tout au plus perfectionner cette théorie en l’élargissant, en l’assouplissant un peu, mais jamais aller jusqu’au divorce au moyen duquel le contrat de mariage n’est plus en réalité qu'un contrat de concubinage.
Cette adoption des vues catholiques sur le divorce ne doit pas d’ailleurs nous illusionner ; elle n'implique pas une identité entre la théorie proudhonienne et la théorie chrétienne. Parties, comme nous l’avons noté plus haut
d’un même point de vue, l’idée que tout amour est un
(1) Justice IV, 11e étude, p. 137.