ÉTAT
péché, les deux conceptions n’ont pas tardé à diverger et Proudhon ne cesse de reprocher à l'Eglise son incompréhension totale de l’amour et du mariage; il lui reproche surtout de n’avoir pas saisi le caractère organique de la famille et de l’union conjugale qui en est la base. D'après la conception théologique, mariage et famille reposent sur la foi ; or, ce que la foi a formé la foi peut le dissoudre (1), et si rien autre ne sépare le mariage du concubinat que la bénédiction du prêtre, on peut dire que cette distinction est bien fragile et qu’au lieu de tenir à l'essence même des choses, elle repose sur une opinion, surun mythe. Proudhon adresse encore à la morale religieuse un second reproche; c’est, faute de saisir l’essence du mariage qui est la justice, d’avoir sombré dans un tdéalisme érotique analogue à celui des païens, et en conséquence de cet idéalisme d’avoir exagéré la vertu de continence au point de compromettre la vertu de chasteté beaucoup plus précieuse (2). Cette attitude n’a d’ailleurs rien d’extraordinaire. Sceptique et négateur à l’égard de tout dogme religieux, Proudhon ne -peut admettre une théorie qui fait reposer sur cette base inexistante les principes moraux qui lui paraissent indiscutables et, pour les mieux asseoir, c’est à une conception toute sociologique, organique, qu'il doit faire
appel. Nous allons le constater très clairement en conti-
(1) Justice poursuivie, 198.
(2) Justice poursuivie, 195.
As. PE
nuant l'examen de la morale proudhonienne par l'étude
de ses idées positives sur la famille.
V. — Les opinions de Proudhon sur la famille se rapprochent, il ie reconnaît lui-même, du droit romain ancien plus que de toute autre théorie. Pour lui, le père de famille est souverain ; ses droits sur la femme et les enfants sont presque illimités (1). Et il admet comme vérités intangibles l'incapacité de la femme, la puissance maritale et paternelle absolue, le principe d'hérédité.
Sur l'incapacité de la femme Proudhon n’a jamais varié et son œuvre constitue le plus formidable arsenal dans lequel les ennemis du mouvement féministe puissent venir chercher des arguments. Il regarde comme « funestes et stupides » « toutes les rêveries d’émancipation de la femme » et poussant comme toujours sa théorie à l'extrême, il dénie à la femme toute espèce de droit et il proclame que pour elle la liberté et le bien-être consistent uniquement dans le mariage, la maternité, les soins domestiques, la fidélité de l'époux, la chasteté et la retraite (2). Le père de famille, chef du ménage, a sur sa femme et ses enfants des droits absolus. Qu'il ne craigne pas d'en user! « Jeune homme, si tu as encore à te marier, sache d’abord que la première condition pour un
homme est de dominer sa femime et d'être maître (3). Il
(1) Corresp. IV, 377.
(2) Corresp. IV, 377.
(3) Pornoc., 192.
est nécessaire pour le mari de tenir toujours la dragée haute et de se souvenir de cetaphorisme: Que les hommes les plus aimés de leurs femmes sont ceux qui savent le plus se faire respecter et même un peu craindre » (4). Nous avons vu plus haut que Proudhon conseille au père d’user de ses droits d'exhérédation si son fils veut se marier malgré sa volonté ; ce n’est Là qu’une application d’une idée générale et Proudhon proteste à chaque occasion contre toute loi civile ou pénale qui aurait pour objet de restreindre ou limiter la puissance paternelle (2).
Dans ces conditions, Proudhon va se séparer très nettement de la pensée socialiste, en ce qui concerne l’hérédité. À son avis, «c'est une honte pour notre xix° siècle qu'il faille encore la défendre » (3). Partant de cette idée que l’humanité qui se renouvelle quotidiennement dans ses individus est immuable dans sa collectivité dont chaque famille est une image, Proudhon conclut que loin de restreindre la successibilité on devrait l’étendre encore en faveur des amis, des associés, des compagnons, des confrères, des collègues, des domestiques euxmêmes (4), car « il est bon que l’homme sache que sa pensée et son souvenir ne mourront pas ».
Dans ses grandes lignes la famille doit donc être
(1) Pornoc., 192.
(2) Mélanges, I, 45.
(3) Justice IV, 11, 120.
(4) Justice IV, 11, 120.
Prrou. 3
maintenue. La Révolution ne l’atteint pas, ne peut pas l'atteindre. Toute son influence à cet égard consiste à procurer de plus en plus l'idéal de la famille en réformant la base économique sur laquelle elle repose; elle doit se garder de toucher au caractère monogamique el indissoluble de l'union conjugale qui en forme la base nécessaire.
Proudhon a le culte de la famille et du ménage ; il l’a célébré en termes enthousiastes (1) et en fait presque une religion. Au milieu de l’abandon successif de tous les dogmes, de toutes les croyances, il ne voit que la famille qui «puisse nous intéresser à la fois d’esprit et de cœur, nous pénétrer d'amour, de respect, de recueillement, nous donner la dignité, le calme pieux, le profond sentiment moral qu'éprouvait jadis le chrétien au sortir de la communion » (2).
Autorité pour l’homme, dignité pour la femme. Proudhon trouve dans tout cet ensemble « quelque chose de mystérieux, de divin, qui ne contredit en rien la raison, mais qui cependant la dépasse toujours » (3).
Proudhon n'ignore certes pas que ces conceptions morales, si rigides, ne sont guère en honneur dans la société contemporaine et quand il jette les yeux autour de lui, il constate de tous côtés les rava-
ges de l'esprit de luxure ou de cupidité. Mais il a
(4) Mélanges, I, 44.
(2) (3) Pornocr. 259.
PRÉOGGUPATIONS MORALES 35
confiance dans les réserves de forces morales du prolétariat. C’est chez les ouvriers et en raison de leur pauvreté même que les préoccupations éthiques sont le moins étoufrées par les mobiles intéressés (1), et, si l’on peut espérer un jour une régénérescence morale, c’est des couches inférieures de la nation qu'elle a chance de s'élever.
Il était bon de noter au passage, chez Proudhon, les traces de cette conviction que nous retrouverons à
maintes reprises dans l’œuvre de M. Sorel.
VI. — Au temps où vivait Proudhon, la campagne en faveur de la limitation par des moyens préventifs du nombre des enfants, et toute la propagande qui s’y rattache et que l’on désigne aujoud’hui du nom de néomalthusianisme, n’avaient pas l’ampleur qu’elles ont prise de nos jours. Ces questions préoccupaient cependant déjà économistes et philosophes et il est particulièrement curieux de rechercher les idées de Proudhon sur ce point.
Logiquement (et nous verrons que malgré l’opinion courante Proudhon est presque toujours logique avec lui-même) il était naturel que Proudhon se posât en adversaire résolu du courant néo-malthusien. Rien en lui ne le pouvait séduire, ni la conception de la vie et de l’amour sur lequel il repose, ni les considérations doc-
trinales dont il se prétend issu.
(1) V. entre autres, Mélanges, I, 137.
Et en effet, Proudhon ne se gêne pas pour blâmer comme une déchéance ce sensualisme grossier qui nous fait prendre en horreur le mariage et la génération et nous pousse, par l'amour, à l’anéantissement de l'espèce, et il s'élève notamment contre ces jeunes époux qui vous disent froidement: nous n’aurons pas d'enfants, sans réfléchir qu'ainsi ils vont à l'encontre du vœu de la nature, de la société, de l'amour (1). Ailleurs (2) il montre très fortement que l’absolution des pratiques préventives de stérilité artificielle entraine l'absolution de l’avortement et transforme le mariage, considéré jusqu'ici comme une union sacramentelle, en une fornication pure et simple.
D'autre part, Proudhon, critique des économistes, n’accordait que peu de crédit à la loi de la population de Malthus qui,en fait sinon en logique absolue, est la base de tout le mouvement en faveur de la stérilité volontaire.
Cependant il ne s'est pas attaqué directement à la théorie malthusienne de la population. Réduite à son idée essentielle, et en tant qu'elle proclame qu'il existe une tendance générale de la population à croître plus vite que les subsistances, il en admet implicitement l'exactitude ; seulement il croit que cette tendance peut être facilement et efficacement neutralisée par des re-
mèdes moins chimériques que la contrainte vertueuse,
HiPmence M0 (2) Justice, [, 3, 440-143.
fi Dé
comprise comme la comprenait Malthus, moins immoraux que la stérilité dans l'amour.
Dans les Contradictions Économiques il expose et 7 + CE tique tous les moyens préconisés par les auteurs pour enrayer cette tendance à la multiplication excessive des individus : système de la stérilité artificielle ou par engraissement; système de l'extraction du fœtus ou éradication des germes; système des interruptions; système de l'allaitement; et il montre qu'aucun d’eux n'est satisfaisant (1).
Quel sera donc le moyen, s’il en existe un, qui permettra, sans abstinence contraire à la nature, sans pratiques réprouvées par les mœurs, d'obtenir cette diminution de la natalité qui lui semble désirable ? Ici les idées de Proudhon se sont modifiées au cours de sa carrière d'écrivain et on peut nettement distinguer dans son œuvre deux réponses, l’une donnée dans les Contrad. Econ. (1845), l’autre (1858) dans Va Justice. Gelle-ci n'est d’ailleurs que le développement, le perfectionnement, le complément de la première.
Les deux théories reposent sur une base commune, à savoir que cette précession de la population sur les subsistances, partout où on peut la constater, tient à l’absence d’égalitarisme dans la société.
Et si l’on a pu croire à une tendance naturelle inhé-
rente à la nature des choses, c’est que l'inégalité étant
(1) C. Ec. II, 353-362.
partout la multiplication excessive de la population qui en est la conséquence existe aussi à peu près partout. .Mais détruisez l'inégalité, faites la balance entre toutes les forces économiques, la population, pso facto, rentrera dans son lit, et « la Terre, quoiqu’elle n’ait que dix mille lieues de circonférence et que les trois quarts de sa superficie soient couverts par l'Océan, ne nous manquera pas, le couvert non plus (1). »
Comment expliquer ce rapport de cause à effet entre deux termes aussi différents, aussi peu liés, semble-t-il, que la plus ou moins grande égalité sociale et le plus ou moins grand accroissement de la population ?
C'est ici que l’explication de Proudhon a varié.
En 1845, l’explication qu'il donne part de cette constatation expérimentale que « l’homme qui fait une dépense considérable de force soit musculaire soit cérébrale ne peut pas vaquer dans la même proportion aux œuvres de l’amour : il s'épuiserait rapidement » (2). Il y a donc opposition entre la force musculaire et l’activité sexuelle. Or comme, dans la société de demain établie sur la Justice, la somme du travail (idée capitale chez Proudhon}) va sans cesse croissant, il est rationnel de présumer une chasteté plus grande entraînant une diminution progressive de naissances et par suite établisse-
ment automatique de l’équilibre.
(1) Justice, I, 3, 130, (2) Justice, [, 3, 144. Contr. Ec. Il, 363.
PRÉOGCUPATIONS MORALES 39
Il y abien là quelque chose d’analogue à la contrainte vertueuse de Malthus, mais, et c’est la supériorité de la théorie proudhonienne, cette contrainte vertueuse est
dégagée de son caractère chimérique ; — à vrai dire elle
n'est plus une contrainte mais le résultat naturel d’une
transformation de la vie sociale, productrice d’un automatique affaiblissement des désirs sexuels. « L'homme de demain, chaste par prédilection n'a plus besoin qu’on le retienne, il est ce qu’il doit être » (4). Ce n’est pas la dernière fois que nous verrons dans la cité Proudhonienne l'homme atteindre, sans entraves à sa liberté, un résultat conforme à l'intérêt social.
En 1858, Proudhon revient sur la question de la population et sa théorie première ne le satisfait plus; elle lui paraît reposer sur une base trop physiologique tandis qu’elle doit avant tout reposer sur un principe moral, en présence duquel la physiologie ne joue plus le même rôle (2). Ge n'est pas tant, ajoute-t-il, à la puissance génératrice qu'il s'agit ici de faire équilibre qu'è l’entrainement érotique, ce à quoi nous parviendrons par le développement d’une faculté supérieure, /a Justice.
Par la Justice, l’homme est transformé, « transfguré » ; le bonheur qu'il cherchait auparavant dans la jouissance il le cherche désormais dans la chas-
teté ; bientôt vient un moment pour les époux où la coha-
(1) Justice, L, 3, 145. Contr. Ec. I, 363.
(2) Justice, I, 3, p. 145.
bilation est plus pénible que la continence ; et ce moment vient d'autant plus vite qu’ils s’adonnent davantage au travail, à l’étude, à la Justice et à ses œuvres.
Contre une pareille théorie, il n’est point d’objection possible. Invoquera-t-on l’expérience courante et la psychologie humaine, telle que nous pouvons la connaître par ses manifestations ordinaires ? Proudhon répondrait que dans l'état actuel des sociétés tout est sans doute contraire à sa conception — mais que cela est sans importance ; ce n’est point, nous déclare-t-il avec calme, comme résultat empiriquement obtenu que je présente mes théories, mais comme une induction nécessaire de la philosophie et de la religion elle-même. Cette nécessité d'un équilibre, empêché peut-être aujourd’hui temporairement par des causes particulières, mais qui vaincra tous les obstacles, cette impossibilité d’un état de lutte et d’antagonisme perpétuel se rattachent au cœur même, à l’idée centrale de la philosophie proudhonienne. Nous y reviendrons plus tard. Pour le moment il nous suffisait de mettre en lumière la condamnation très nette de
Proudhon à l'égard du courant malthusien.
SECTION DEUXIÈME. — Morale sociale.
[. — Ennemi par rigidité morale des conceptions novatrices sur l’amour, le mariage, la famille, Proudhon
devait pour le même motif refuser son adhésion aux
rêves de vie paresseuse et facile que font miroiter souvent aux yeux des foules les constructeurs de cités futures.
Selon Proudhon il y aura toujours et de plus en plus, des pauvres parmi nous. Quels que soient les progrès de la technique productive, quel que soit le régime de la production, loin de pouvoir atteindre à l’abondance idyllique grâce à laquelle tous nos désirs pourraient être sans peine apaisés, il nous faudra toujours travailler, et chaque jour davantage, pour la satisfaction de nos besoins les plus essentiels.
Chez un penseur socialiste, une pareille attitude est méritoire, car en se refusant à partager ou à feindre de partager l'illusion productiviste il diminue les forces de séduction de son idéal sur les masses, en même temps qu'il écarte la réponse facile qu'apportait à toutes les questions de production et de répartition la solution de la «prise au tas ».
Pauvreté et Travail sont selon Proudhon deux conditions essentielles de la nature humaine. Il n’est pas à espérer que jamais nous puissions nous en débarrasser, « Jamais, à aucune époque, on ne travailla autant que de nos jours; comme nous sommes plus travailleurs que nos pères, nos enfants seront plus travailleurs que nous et pour eux comme pour nous-mêmes le chômage ira
toujours en diminuant » (1).
(1) Justice, IV, 11-12.
Ceux qui prétendent U qu'un jour viendra où l’abondance ne perdant jamais de son prix pourra se dire richesse, où la richesse par conséquent abondera » (1), sont le jouet d’une illusion. Ils invoquent à l'appui de leur thèse que nous sommes loin de faire rendre à la terre tout ce qu’elle peut donner, que la nature est inépuisable, et le travail toujours plus industrieux. Proudhon répond à leurs arguments par des considérations de valeur inégale mais toutes intéressantes. La nature est inépuisable sans doute, dit-il, en ce sens que nous y découvrons sans cesse des utilités nouvelles, mais sous la condition d'un accroissement incessant du travail (2). L'industrie est en progrès constant; seulement ce progrès entraîne la multiplication non des objets de première nécessité pour lesquels le concours direct de la nature est nécessaire, mais des objets de luxe ; et si ceux-ci viennent à excéder les disponibilités du marché, si l'offre dépasse la demande, ils baissent aussitôt de valeur et tout ce superflu est réputé néant. Enfin à supposer que par le travail la richesse générale augmente, la population ira encore plus vite, en sorte que la fraction de richesse qui revient à chaque individu, loin de croître sans cesse, a tendance plutôt à diminuer.
De tout cela, conclut Proudhon, il résulte que, devant
une puissance de consommation illimitée et une puis-
(1) Guerre el Paix, II, 128.
(2) Guerre et Paix, 11, 129.
PRÉOC c UPATIONS MORALES | 43
sance de production forcément restreinte, la plus exacte économie nous est ordonnéc. « Tempérance, frugalité, le pain quotidien obtenu par un labeur quotidien, la misère prompte à punir la gourmandise et la paresse, telle est la première de nos lois morales » (1).
Voilà une vue d'avenir bien sombre. Au premier abord elle contraste étrangement par le pessimisme dont elle parait empreinte avec l’optimisme que nous avons relevé plus haut comme un des traits dominants de l’esprit proudhonien. Qu'on ne s’y trompe pas cependant. Jusque dans cette théorie sévère ct d'apparence désabusée, Proudhon reste au fond l’optimiste endurci qu'il a toujours été. En le montrant nous achèverons de caractériser cette loi de pauvreté inéluctable que Proudhon impose comme limite à l’activité productive des hommes.
1° Et d’abord distinguons soigneusement la pauvreté, qui subsistera toujours, du paupérisme que l'amélioration sociale peut faire disparaître.
La pauvreté est la conséquence, la traduction de ce fait que l’homme à l'état de civilisation oblient par le travail ce que réclame l'entretien de son corps et la culture de son âme, ni plus, ni moins. En soi, elle n’est pas un mal. Le mal commence avec le paupérisme qui est « la pauvreté anormale agissant en mode subversif » (2). La distinction est un peu obscure,
(4) Guerre et Paix, I, 129.
(2) Guerre et Paix, I, 155.
et les considérations dont Proudhon la fait suivre ne jettent pas sur elle une clarté parfaite (1). Voici quelle paraît être la pensée de l’auteur. IL y a paupérisme dès que par le mécanisme de l'échange (qui grâce au régime capitaliste est dans nos sociétés modernes complètement vicié) un individu retire de son produit une valeur moindre que celle à laquelle économiquement il avait droit. IL y a là une injustice, et la cause de cette injustice est psychologique, car elle repose sur le sentiment exagéré que nous avons tous de notre dignitéet le peu de cas que nous faisons de celle d'autrui. En un mot elle réside dans ce fait que nous cherchons avant tout dans l'échange notre profit personnel, dut-il être acheté aux dépens de la justice.
Dès lors toute une classe d'individus, ceux qui n’ont pas retiré de leur; travail une équitable rémunération, se trouvent ne plus gagner une somme suffisante pour satisfaire leurs besoins les plus essentiels. Par suite du défaut d'équilibre dans la répartition, la classe inférieure « est rongée par la faim lenteet c’est cette faim lente qui entretient la haine sourde des classes travailleuses contre les classes aisées ».
Voilà expliquée l’origine du paupérisme. Seulement il faut remarquer que parti des classes inférieures le paupérisme ne tarde pas à s'étendre partout (2). Dans les classes supérieures il prend le caractère
(4) Guerre et Paix, 155-169.
(2) Guerre et Paix, 160.
PRÉOGCUPATIONS MORALES | 45
d’une voracité insatiable. Les classes moyennes, ellesmêmes, ne sont pas à l'abri du fléau. Chacun s’efforce de suivre le ton donné par la classe opulente: le préjugé de la fortune, l'illusion causée par la richesse agite les âmes. « Tourmenté dans son intérieur de besoins factices, le père de famille rêve. comme il le dit, d’améliorer sa position, ce qui signifie le plus souvent d'augmenter son luxe et sa dépense ». Et bientôt des déficits, des faillites, des banqueroutes de toute sorte viennent punir les uns et les autres de leurs prétentions excessives et révéler à tous le déséquilibre social.
2° Combien différent est le spectacle qu'offrirait une société d’où le paupérisme serait disparu, par suite de la constitution de la valeur et du balancement harmonieux des forces économiques ! La loi de pauvreté subsisterait, mais elle ne serait pas un obstacle à la vie joyeuse et saine : elle en serait au contraire un facteur essentiel. Sans doute l’homme devra renoncer au rêve de richesse et d’abondance, mais « la richesse par elle-même, est de peu; elle reçoit sa valeur du génie qui l’emploie, de l'héroïsme qu'elle sert, de la poésie qui lui donne l’illustration » (1). En soi, elle n’a aucun sens, aucune utilité. « D'une nation qui ne saurait que produire de la richesse on pourrait dire qu’elle a été créée et mise au monde pour fabriquer du fumier. » Les nations qui poursuivent
comme bien suprême la richesse matérielle et les vo-
(4) Guerre et Paiæ, WI, 143.
luptés qu’elle procure, sont des nations qui déelinent.
Sans parler de richesse ni de luxe effréné, l’aisance même, la simple aisance, n’est ni nécessaire au bonheur, ni même désirable. « L’aisance serait déjà pour le travailleur de la corruption. » Il n’est pas bon en effet que l'homme ait ses aises ; il faut au contraire qu'il sente toujours l’aiguillon du besoin. L’aisance serait plus encore que de la corruption ; ce serait de la servitude et il importe que l’homme puisse à l’occasion se mettre au dessus du besoin et se passer même du nécessaire.
En effet la destinée de l’homme sur la terre est {oute spirituelle et morale. Le progrès ou perfectionnement de notre espèce est tout entier dans la justice et la philosophie. L'augmentation du bien-être y figure moins comme récompense et moyen de félicité que comme expression de notre science acquise et symbole de notre vertu (1).
Personne n’a en termes plus séduisants que Proudhon vanté les charmes de la vie frugale et le bonheur qui en découle. En une page superbe il nous décrit les joies intimes de la pauvreté, «ses fêtes innocentes, son luxe de famille, luxe touchant qui fait ressortir la frugalité accoutumée du ménage ». La pauvreté est bonne et nous devons la considé-
rer comme le principe de notre allégresse. La raison
(4) Guerre êt Paix, Il, 145.
. PRÉOCGUPATIONS MORALES. 47
nous commande d'y conformer notre vie par la frugalité des mœurs, la modération dans les jouissances, l’assiduité au travail et la subordination absolue de nos appétits à la justice.
3° Remarquons d’ailleurs, pour affirmer encore le caractère optimiste caché sous l’apparente rudesse de cette conception de l’avenir, que, dans l’esprit de Proudhon, la croyance à l’éternité de la pauvreté se concilie aisément avec la croyance au progrès indéfini. Sans cesse et indéfiniment le niveau de la vie le « Standard of life » du travailleur s'élève, sa sensibilité s’exalte, son imagination se raffine, ses besoins deviennent plus nombreux, plus délicats et plus vifs; corrélativement sa consommation devient chaque jour plus variée et plus riche. Jamais elle ne dépasse ses besoins essentiels et en ce sens jamais il ne gagnera davantage que « le pain quotidien du corps et de l’âme (1) », mais ces besoins sont toujours plus exigeants ; ce pain, par suite, est chaque jour plus varié et plus riche. Et la théorie proudhonienne permet ainsi autant que toute autre les rêves les plus larges quant à Pamélioration du sort des classes prolétariennes.|pourvu que ces rêves ne contiennent aucune part d'oisiveté et de paresse.
En un mot, comme il l’a dit lui-même en termes d’une précision absolue, des deux modes de solution de la ques-
tion sociale Proudhon rejette celui qui consiste à pousser
(1) Guerre et Paix, I, 142.
au développement de la richesse, à provoquer la production en multipliant les entreprises, le crédit, les voies de circulation, etc. Ses préférences vont au système opposé qui vise uniquement à ramener sans cesse, par une meilleure application du droit et une plus haute intelligence des principes de 1789, les classes extrêmes, à cette condition moyenne qui est l'expression même de l’ordre (1). L’ « aurea mediocritas » est l'expression la plus exacte de l'idéal prou-
dhonien.
II. — Le travail est une nécessité inéluctable de notre nature, et il ne faut pas espérer s’en affranchir jamais. Mais l’avenir de la société n'apparaît pas pour cela à Proudhon sous de sombres couleurs, parce que pour lui Travail et Bonheur sont intimement liés. Le Travail n’est pas l’accomplissement nécessaire mais pénible d’une tâche ingrate et abrutissante ; il est une des formes les plus élevées de l’activité et du savoir humain. L’apologie du Travail tient dans l’œuvre de Proudhon une place considérable; il faut nous y arrêter un moment.
Travail et travailleurs sont aujourd’hui, dans nos sociétés modernes, frappés d’un discrédit, d’un mépris même, que Proudhon juge parfaitement stupides. Il en fait remonter la responsabilité aux philosophies spiri-
tualistes et religieuses. « L'homme qui, par principe de
(4) Guerre et Paix, Il, 216-217.
TalsS
Lai on Lie AP dir
PRÉOCCUPATIONS MORALES 49 spiritualité, s’est accoutumé À distinguer comme deux substances d’origine et de destination différentes son âme et son corps, qui, donnant tout à la première, c ’est-à-dire
à la fantaisie, s'affranchit autant qu'il est en lui des
préoccupations corporelles, cet homme-là en vient
bientôt, en raison de son inutilité même, à se considérer comme une nature d'élite et à regarder les gens de travail et d'industrie comme des sujets prédestinés à le servir (1). » De là à diviser la société en deux castes, l’une qui vaque à la contemplation, l’autre au travail, la première souveraine, la deuxième servile, il n’y a qu'un pas (2).
Heureusement la Révolution est venue ruiner cette philosophie et lui en substituer une toute opposée qui réhabilite le travail. Cette philosophie nouvelle nous enseigne que « l’homme est à lui-même son verbe, son révélateur, que sa réflexion est le reflet de sa spontanéité industrieuse, que travailler et prier, c’est-à-dire apprendre, c’est tout un pour lui, en sorte que le véritable savant, l’homme noble et saint par excellence, c’est le travailleur » (3).
La conception ancienne faisait du travailleur un être voué par nature aux adversités de toute espèce et con-
damné à l’absence de toute activité intellectuelle.
(1) Justice Poursuivie, 165.
(2) Justice Poursuivie, 166.
(3) Justice Poursuivie, 167.
Prrou. 4
La conception révolutionnaire voit au contraire en lui l'être prédestiné à la plus haute félicité, et le plus apte à comprendre et à faire progresser la science et la philosophie.
A) Le travail d’abord est ur gage de félicité parce qu’en s’y livrant l'homme remplit sa destinée. La destinée de l’homme. en effet, est de se dépenser tout entier pour sa progéniture naturelle et spirituelle et cela non seulement dans l’acte générateur, mais dans l'initiative par le travail qui en est le complément. Et cette dépense qu'il fait ainsi de son être est sa gloire, sa béatitude, son immortalité (4). Non seulement le travail, dit Proudhon, est « nécessaire à la conservation de notre corps, mais il est indispensables au développement de notre esprit » (2).
Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que le travailleur retire de l'exercice de toutes ses facultés et de la sensation qu’il remplit sa destinée une félicité grave et profonde ; l’'accomplissement de sa tâche prend un caractère joyeux ; son existence est pleine... « c'est une fête, un chant d'amour, un perpétuel enthousiasme, un hymne sans fin au bonheur » (3).
Et qu'on n'assimile pas celte théorie avec celle de
Fourier sur le travail attrayant; ce serait étrangement en
(1) Justice, IT, 5,124.
(2) Guerre et Paiæ, I, 125.
(3) Justice, IT, 5,124.
méconnaître le sens et la portée. L’attrait passionnel dont parle Fourier devait être le fruit d’une modification dans les conditions extérieures du travail: il devait « jaillir comme un feu d'artifice du milieu de séries de groupes contrastés, des intrigues de la cabaliste et des révolutions de la papillonne » (1). Ici au contraire nous nous trouvons en présence d’une volupté intime à laquelle le recueillement de la solitude n'est pas moins favorable que les excitations de l'atelier et qui résulte pour l’homme de travail du plein exercice de ses facultés. Et ainsi la vie du travailleur sera « une réjouissance perpétuelle, une procession triomphale (2) »; ainsi le travail deviendra, même au point de vue du plaisir, préférable à tous les jeux, « danses, escrime, gymnases, divertissements et autres balançoires que la pauvre Humanité a inventées, afin de se remettre par un léger exercice du corps et de l’âme de la fatigue et de l’ineptie que la servitude du labeur leur cause (3).
La joie intime qui se dégage du travail est, avons-nous dit, une joie grave et profonde. Le travail, en effet, s’il est la vie dans son expression la plus haute est aussi et par le fait même le prélude de la mort. « Travailler, c'est dépenser sa vie; travailler, en un mot, c’est se
dévouer, c’est mourir. Que les utopistes ne nous parlent
(1) Justice, Î1, 6,100.
(2) Justice, IL. 6,100.
(3) Justice, IT, 104.
plus de dévouement ; le dévouement c’est le travail exprimé et mesuré par ses œuvres » (1\ et Proudhon, compare le soldat de Marathon, qui épuise son âme dans un effort d'enthousiasme, à l’ouvrier de nos fabriques, ou au paysan de nos campagnes «qui consume lentement sa vie par un travail de cinquante ou soixante années ». D'ailleurs, même ainsi envisagé, le travail n'a rien d'horrifiant. Préparation de chaque jour à la mort il permet de l’attendre avec calme. « À quelqu'heure que le signal soit donné l’homme est prêt, car il est toujours dans la mort, ce qui veut dire dans la vie el dans l'amour » (2).
B) Plus intéressante encore est la réhabilitation du travail et des travailleurs que tente Proudhon sur le terrain philosophique et scientifique, et M. Bernès a pu voir et admirer dans cette partie de l’œuvre proudhonienne une esquisse déjà remarquable de la philosophie de l’action (3).
Proudhon, pour étayer sa démonstration, part d’une conception de la philosophie wfilitaire et expérimentale. « Dans la vie ordinaire, dit-il, qui est celle de l’immense majorité etqui forme les trois quarts de la vie du philosophe, la connaissance des choses n’a de prix qu’autant qu’elle
estutile, et La nature, notre grande institutrice, a été de cet
(4) Cont., Ec. IT, 365.
(2) Justice, I, 5,125.
(3) Bernes, La morale de Proudhon. Ætudes sur la philosophie morale au xixe siècle, p. 143.
PRÉOCGUPATIONS MORALES 53
avis en nous donnant l'intelligence comme la lumière de nos actions et l'instrument de notre félicité. Sa philosophie, en un mot, est essentiellement utilitaire; quoi qu'on en ait dit, c’est la sacrifier que d’en faire un exercice de pure curiosité (1). Si tel est l’objet de la recherche philosophique, la méthode d'observation s'impose; il faut côtoyer les faits et s’y référer sans cesse, faire des dénombrements complets et des descriptions exactes contrôler les unes par les autres les vues d'ensemble et les aperçus de détail ; enfin là où l'observation immédiate devient impossible, se montrer sobre de conjectures, circonspect dans les probabilités, se défier des analogies, el ne juger qu'avec timidité et toujours sous réserve des choses lointaines par les proches, des invisibles par les visibles (2).
Or, si l’on en croit Proudhon, cet esprit d'observation et de prudence se trouvera beaucoup plutôt chez l’homme de pratique que chez le spéculatif. « Le contact habituel des choses préserve de la fantaisie et des vains systèmes; si le praticien brille peu par l'invention, il court moins risque aussi de se fourvoyer et perd rarement pour attendre » (3). Il n’est pas d’artisan qui dans l'exercice de sa profession ne fasse usage d’un ou de
plusieurs moyens de justification, de mesure d’évalua-
(4) Justice, I. 4. Programme, p. XXII.
(2) Programme VIII.
(3) Programme VIII-IX.
tion, de contrôle: il n’est pas d’ouvrier qui ne puisse dire dans la destination de son œuvre à quel ensemble de besoins elle se rattache .… conséquemment quel en est l'importance dans l'économie générale. Ge que l'artisan fait dans sa spécialité, le philosophe le cherche pour l'universalité des choses. Le praticien est donc, par son esprit et ses habitudes mêmes, préparé à mener à bien, mieux que tout autre, l’œuvre philosophique (1).
Proudhon reviendra à maintes reprises sur cette idée qui lui est chère de la supériorité de l'artisan sur le pur spéculatif.
«Celui qui a son idée dans le creux de la main est souvent un homme de plus d'intelligence, en tout càs plus complet que celui qui la porte dans sa tête, incapable de l’exprimer autrement que par une formule (2). Le savant qui n’est que savant est une intelligence isolée ou pour mieux dire mutilée, faculté puissante de généralisation et de déduction, si l’on veut, mais sans valeur exécutive, tandis que l’ouvrier dûment instruit représente l'intelligence au complet, « l'intelligence servie par des organes » (3).
Ce qu’il faut ici surtout mettre en lumière c’est que
cette thèse suppose une conception originale de la
(14) Programme XXVITI-XXIX.
(2) Majorats littéraires, p. 27.
(3) Justice II. 6,109.
science et de l’activité scientifique, de même que tout à l'heure nous montrions qu’elle donne à la spéculation philosophique un caractère particulier. Elle suppose que nulle idée n’est complète, nulle science positive, si elle ne procède à la fois de la raison et de l'expérience (1), ou comme Proudhon le dit encore, « que l’idée avec ses catégories naît de l’action et doit revenir à l’action à peine de déchéance pour l'agent » (2).
Il était nécessaire d’exposer cette thèse ici puisqu'elle se rattache étroitement à la réhabilitation du travail tentée par Proudhon, et que celle-ci est la conséquence directe de son idéal moral. Nous la retrouverons plus tard lorsque nous chercherons à dégager les idées mattresses de la philosophie proudhonienne et nous aurons à établir dans quelle mesure, dans quelles limites, elle peut être invoquée pour faire de Proudhon un disciple avant la lettre du courant pragmatiste contem-
porain.
IT. — De cette réhabilitation du travail résulte dans l'esprit de Proudhon toute une série de conséquences sociales qu'il nous faut brièvement examiner; elles peuvent se ramener à quatre chefs.
4° Réduction au minimum du rôle des intellectuels
dans la déterminaison du système social.
(4) Mélanges II. 38.
(2) Justice II. 6,68.
2° Triomphe certain des travaiileurs sur les capitalistes et oisifs dès qu'ils auront senti leur force et leur solidarité d'intérêts, dès qu'ils se seront constitués en classe ;
3° Rôle considérable donné au travail dans la société future quant à la détermination de la valeur et par elle à l'établissement de l'équilibre social ;
4 Programme d’une union intime dans l'éducation entre le côté spéculatif et le côté pratique par l’organisation d’une éducation technico-professionnelle.
1° S'il est vrai que le praticien, l’homme du peuple, est le vrai détenteur de l'esprit philosophique et scientifique, bien ridicule serait la prétention des intellectuels qui voudraient dicter au peuple sa conduite ou lui prédire son avenir. Le rôle des intellectuels ne-peut être que de mettre leur souplesse d’esprit, leurs qualités d'exposition, au service de l'intérêt populaire pour dégager et traduire les inspirations des praticiens. « Le peuple en ce qui touche la justice n’est pas à proprement parler un disciple, encore moins un néophyte. L'idée est en lui, la seule initiation qu'il réclame, comme autrefois la plèbe romaine, est celle des formules. Nous sommes les moniteurs du peuple, non ses iniliateurs (4). Toute notre science consiste à épier les manifestations du peuple, à solliciter sa parole, à interpréter ses actes. Interroger le
peuple c’est pour nous toute la philosophie, toute la poli-
(1) Programme LI.
tique » (1). Ed. Proudhon attaque âprement les tribuns du peuple, avocats, patrons, défenseurs, harangueurs (2) qui veulent dicter au peuple ses actions alors que celuici prétend à juste titre « vivre et se conduire sans le secours de ces personnages officieux et irresponsables qui ne sontjamais que ses tyrans déguisés » (3).
2° Le socialisme, considéré en son essence et tel que le comprend Proudhon, n’est qu’une conséquence déduite directement de cette réhabilitation du travail, puisque son but consiste à résoudre la formule aristocratique : « Capital, travail, {alent » en celle-ci plus simple « Travail » (4). La classe des travailleurs doit être à la fois l’instrument et le bénéficiaire de la réforme sociale. « Ouvriers, travailleurs, hommes du peuple, s’écrie Proudhon, l'initiative de la réforme vous appartient. C’est vous qui accomplirez cette synthèse ou composition sociale qui sera le chef d'œuvre de la création, et vous seuls pouvez l’accomplir » (5;.
Le socialisme, pourrait-on dire, c'est le triomphe absolu et définitif du travail et des travailleurs, se subordonnant les autres classes de la société. L’observateur attentif constate cette ascension graduelle du prolétariat comme
une loi d'évolution historique ; à ce titre on peut dire
(1) Mélanges 1. 137.
(2) Mélanges I. 220.
(3) Mélanges I. 220.
(4) Mélanges I. 183.
(>) Avertissement aux propriétaires, Œuvres complètes, Il. 89-90.
que le socialisme se réalise chaque jour. La plèbe, qui jusqu’en 1840 n'était rien, qu'on distinguait à peine de la bourgeoisie, bien que depuis 89 elle en fût séparée de droit et de fait, est devenue tout à coup, par sa déshérence même et par son opposition à la classe des possesseurs du sol et des exploiteurs de l’industrie, quelque chose ; comme la bourgeoisie de 89 elle aspire à devenir tout.
Cette théorie suppose que les travailleurs forment une masse homogène, d'intérêts identiques, susceptible d’une pensée et d’une action commune; en d’autres termes, elle postule l'existence d’une classe ouvrière. Proudhon adhère expressément à l’idée de classe et même de lutte de classes. Mais loin de voir en elle Île moteur de toute l’évolution historique passée et future, loin de penser comme Marx et Engels que « toute l'histoire de la société humaine jusqu’à ce jour est l'histoire de luttes de classes » (1), il estime au contraire que la constitution du prolétariat en classe distincte s’est faite seulement à l'époque contemporaine. Actuellement elle manque encore de précision et de force, et la tâche la plus pressante, à son avis, est de réaliser cette union, cette cohésion, grâce auxquelles la victoire du prolétariat sera rapide et certaine.
Sous l'Ancien Régime, il existait entre la monarchie de
droit divin et la masse ouvrière rustique et urbaine des
(4) Manifeste communiste, traduction Andler, Paris, Cornély, 1906, p. 20.
classes intermédiaires : un clergé, une noblesse, une bourgeoisie ou Tiers Etat. Tout homme du peuple, selon sa profession, relevait d'un patron, d’un seigneur, d’un évêque ou abbé, du fisc (1). Dans ces conditions, l’ouvrier restait dans la corporation et dans la maîtrise comme la femme, l'enfant et le domestique dans la famille ; « il aurait répugné d'admettre une classe de travailleurs en face d’une classe d'entrepreneurs, puisque celle-ci était censée contenir celle-là » (2).
La Révolution de 89 en brisant l’armature corporative a tout changé ; le peuple s’est trouvé abandonné à luimême ; il a formé la classe des salariés, des prolétaires par opposition à celle des propriétaires et capitalistes. En 1848, le socialisme s’emparant de cette multitude inorganique lui a donné la première ébauche ; «il en a fait un corps à part, lui a soufflé une pensée, une âme, lui a créé des droits, suggéré des idées de toute sorte » (3).
Dans les temps féodaux, le travailleur avait la conviction de son infériorité ; il croyait à la providentialité de sa condition; il portait en son cœur le respect de la noblesse, l’amour de la royauté, la religion du sacerdoce. Ces sentiments qui lui faisaient prendre son sort en patience n'existent plus aujourd'hui. Le travailleur hait
ou soupçonne tout ce quil accuse de l'exploiter, c'est-
à-dire tout ce qui n’est pas comme lui travailleur (4).
Cette scission entre le prolétariat et tout ce qui n’est pas lui est le produit fatal de l’évolution économique. Mais, loin de la regretter, nous devons nous en réjouir et l’accentuer de toutes nos forces. Proudhon recommande la séparation parce qu'elle est la condition même de la vie. « Se distinguer, se définir, c’est être ; de même que se confondre et s’absorber, c’est se perdre. Faire scission, une scission légitime, est le seul moyen que nous ayons d'affirmer notre droit, et, comme parti politique, de nous faire reconnaître (2). » C’est aussi l’arme la plus puissante comme la plus loyale qui nous ait été donnée tant pour la défense que pour l'attaque.
Et Proudhon tire de ces prémisses une conclusion à retenir : l'idéal politique et économique poursuivi par la démocratie ouvrière n'étant pas le même que celui auquel s'acharne en vain depuis 70 ans la classe bourgeoise, il n'ya point lieu pour les porte paroles de ces deux classes antagonistes de figurer non seulement dans le même Parlement, mais même dans la même opposition (3).
Que la classe ouvrière se replie sur elle-même, qu'elle répudie toute alliance et marche seule à la bataille, le triomphe est certain pour elle, même sous d’apparentes défaites. « Vainqueur ou vaincu, le travail imposera sa loi au capital ; car ce qui est dans la logique des faits arrive
(4) Justice IL. 6. 432.
1) (2) Capacité 184.
(3) Capacité 194.
toujours ; contre le droit, il n’y a rien de plus utile au monde que la victoire. » “
La défaite de la bourgeoisie est donc irrémédiable ; elle sera plus ou moins rapide suivant que les ouvriers sauront plus ou moins rapidement s'organiser, se rendre aptes à remplir les fonctions sociales actuellement détenues par les classes dirigeantes, ce que Proudhon appelle : acquérir la capacité politique. Posséder la capacité politique, c’est « avoir la conscience de soi comme membre d’une collectivité, affirmer l’idée qui en résulte et en poursuivre la réalisation » (1). Sur les deux premiers points conscience et idée, dès maintenant les classes ouvrières sont prêtes! Elles ont depuis 1848 acquis conscience d'elle-même ; elles possèdent, quoique encore incomplète, une idée qui correspond à la conscience qu’elles ont d’elles-mêmes (2). Sur le troisième point au contraire, les classes ouvrières ont tout à faire; elles ne sont pas encore parvenues à déduire de ces principes une pratique générale conforme, une politique appropriée (3). C'est de ce côté que tous les efforts doivent se porter, et, quand cette condition sera remplie, la lutte pourra s'engager ; l'issue en sera connue d’avance; de gré ou de force le capital devra s’incliner devant la suprématie du travail.
30 Sur les ruines de la société actuelle que caractérise
et condamne le chaos, l'anarchie économique, s'édifiera, une société nouvelle, dans laquelle le travail jouera un rôle prépondérant et régulateur.
C'est en effet sur lui que reposera la théorie nouvelle de la valeur, et c’est de la notion de valeur constituée qu'il faut partir pour comprendre les grandes lignes de la conception proudhonienne.
Dans l’économie capitaliste au milieu de laquelle nous vivons Proudhon ne prétend pas que la valeur repose sur le travail ; il reconnaît qu'elle oscille arbitrairement au gré de l'offre et de la demande; mais ce n’est point là à son avis un fait nécessaire résultant de la définition même, du concept même de valeur. Indéterminée aujourd’hui, la valeur peut demain être soumise à des lois fixes et Proudhon critique très vivement la théorie des économistes d’après lesquels il n’y a pas d’étalon de la valeur ni de mesure possible en dehors de l'offre et de la demande (1).
« La variabilité dans la valeur, dit-il, procède non des choses, mais de l'esprit » (2): elle n’est donc point objectivement nécessaire; comme la liberté de l’homme a sa loi. la valeur doit avoir la sienne. De fait, « tous les hommes croient à cette fixation de la valeur; tous la veulent, la cherchent, la supposent » (3) et Proudhon soutient que « chaque proposition de vente ou d’achat n’est Cont. Ec. I. 59-103.
) (2) Cont. Ec. I. 71.
) Cont. Ec. L. 71.
en fin de compte qu’une comparaison entre deux valeurs, c’est-à-dire une détermination plus ou moins juste, si l’on veut, mais effective » (1).
Proudhon va donc rechercher selon quel principe peut se déterminer la valeur des choses ; il va tenter de découvrir « la loi selon laquelle les produits se proportionnent dans la richesse sociale ». Cette loi une fois établie, il sera facile d’en déduire, en ce qu'elles ont de narmal et de légitime, la hausse ou la baisse des marchandises (2). Or, la loi de proportionnalité des valeurs peut être saisie, pour ainsi dire, sur le vif, dans la force même qui la produit. « Cette force, que A. Smith a célébrée avec tant d’éloquence et que ses successeurs ont méconnue, lui donnant pour égal le privilège, cette force c’est le travail » (3). En vain oppose-t-on à cette théorie de la valeur travail des objections spécieuses, Proudhon les réduit à néant. Prétend-on que le travail ne peut devenir la mesure des valeurs, parce que la valeur est une qualité inhérente à la matière, que le travail ne crée pas. Proudhon répond que l’objection serait exacte à l'égard du concept de valeur en usage mais qu’elle ne porte plus contre celui de valeur en échange, le seul auquel s’applique la théorie de la valeur travail (4). Soutient-on que
l'utilité est la seule mesure convenable de la valeur d’é
(4) Cont. Ec. I. 71.
(2) Cont. Ec. I. 75.
(3) Cont. Ec. 1. 76.
(4) Avertissement cf. Cont. Ec, II. 27.
change puisqu'elle fait naître l'offre et la demande et que celles-ci à leur tour variant perpétuellement produisent toutes les oscillations de la valeur? Proudhon ruinera l'argument en montrant que ces variations incessantes de l'offre et de la demande résultent précisément de la concurrence, du monopole, de l’industrie divergente et morcelée, en un mot du défaut d'organisation. Dès lors, elles ne se produiront plus quand sur la base de la valeur constituée l’ordre aura remplacé l'anarchie (1). Déclaret-on enfin par un raisonnement plus subtil et que reprendront de nos jours les critiques des théories objectives que le travail étant lui-même sujet à évaluation puisqu'il est une marchandise, il y aurait cercle vicieux à le prendre pour principe et cause efficiente de la valeur? Proudhon explique que ce raisonnement repose sur une confusion. « Le travail est dit valoir non pas en tant que marchandise lui-même, mais en vue des valeurs qu’on suppose renfermées puissanciellement en lui. La valeur du travail est une expression figurée, une anticipation de la cause sur l'effet » (2).
Cette théorie de la valeur travail mérite d'être mise en parallèle avec celle de Marx ; les ressemblances abondent; elles ressortent de l’exposé que nous venons de faire. Notons-en deux particulièrement frappantes C’est d’abord
cette considération invoquée par Proudhon à l'appui de
(4) Cont. Ec. II. 28.
(2) Count. Ec. I. 81.
sa conception et que nous retrouvons en termes analogues sous la plume de Marx. « Tout produit peut être échangé pour un autre ; la pratique universelle est là qui en témoigne. Mais supprimez le travail, il ne nous reste que des utilités plus ou moins grandes qui, n'étant frappées d'aucun caractère économique, d'aucun signe humain, sont incommensurables entre elles, c’est-à-dire logiquement inéchangeables » (1). De même on peut rapprocher de la notion marxiste de « travail socialement nécessaire » cette définition proudhonienne de la journée de travail : « C’est en toute industrie et profession ce que peut fournir de service ou produire de valeur un homme de force intelligence et âge moyens, sachant bien son état et ses diverses parties, dans un intervalle donné. »
Les deux théories, malgré ces analogies frappantes, sont cependant très différentes. Dans la pensée de Marx, la détermination de la valeur selon le temps de travail joue actuellement, et c'est même grâce à elle que peut s'expliquer la possibilité de la plus-value capitaliste. Selon Proudhon, au contraire, il n'existe actuellement aucune loi réglant la fixation des valeurs; ce n’est que dans l’avenir, et lorsque l’organisation économique aura détruit toutes les causes de perturbation, que deviendra vraie, exacte, pour le plus grand bien de tous, la loi de détermination de la valeur proportionnellement au tra-
vail social dépensé.
(1) Cont. Ec. Î. 87.
PrRou. 6)
De cette différence en résulte une seconde très importante pour nous. La théorie marxiste prétend se fonder uniquement sur les résultats d'une analyse scientifique et ne suppose aucun postulat (1). La théorie proudhonienne ne se comprend que si on lui donne une base éthique. Pourquoi vouloir modifier l’ordre de choses naturel et substituer à l'évaluation présente de la valeur une évaluation différente fondée sur des règles fixes et objectives, sinon parce que le régime proposé apparaît comme préférable au régime actuel.
Préférable, à quel point de vue ? Parce qu'il supprimera toutes les rémunérations injustes que touchent certains capitalistes el marchands favorisés par les oscillations capricieuses de la valeur subjective, sans avoir donné un travail correspondant ; parce qu'il est souhaiable que chacun soit récompensé d’après son effort personnel (2) et aussi parce que, dans Île régime nouveau, la distribution des choses les plus rares ES nme celle des choses clés, plus COMMMNEESSETS réglée de façon que chacun puisse y prendre part et en jouir (3).
La préoccupation éthique est ici évidente et la théorie
(4) Cependant cette affirmation est contestée ; cf. Tarde, L'idée du juste prit, P: (72-238. Moride : Æ. Maræ el idée de justice, R. H. D. E. S. 1909. 2. p. 472 et ssq.
(2) « Qu'est-ce que la valeur d'opinion ? Un mensonge, une injustice et un vol. » {er mémoire 144%
(3) 4er mémoire 410.
proudhonienne de la valeur constituée se rattache étroi-
tement à la fois à l'apologie du travail qui revient sans
cesse sous la plume de Proudhon et à la nécessité du triomphe de la justice, que nous retrouverons plus loin. :
4 La question de l'éducation est une de celles auxquelles Proudhon a attaché une primordiale importance. « L'éducation, dit-il, est la fonction la plus importante de la société (1). » Mais elle a été jusqu'ici mal comprise. À son avis, l'éducation doit avoir pour but moins la culture de l'esprit que la eréation des mœurs et l’affermissement du caractère. « L'éducation est la création des mœurs dans le sujet humain, en prenant ce mot de mœurs dans son acception la plus étendue et la plus élevée qui comprend non seulement les droits et les devoirs, mais encore tous les modes de l’âme, sciences, arts, industries, tous les exercices du corps et de l’esprit » (2). Ailleurs il proclame que la vie étant un combat, l’homme un être libre, c'est pour le combat qu'il importe de l’armer, ce qui se fera beaucoup moins par l'esprit que par le caractère (3). Or, comme tous les hommes, à quelque milieu qu'ils appartiennent, ont besoin d’être armés pour la lutte de la vie, l'instruction
ne peut être réservée à une minorité de privilégiés, elle
(4) Justice Il. 5, p. 9; sur la question de l’éducation consulter la De étude tout entière.
(2) Justice IT, 5, p. 6.
(3) Justice IT, 5. 46.
doit être donnée intégralement à tous (D, et à tous sérieusement, non d’une façon dérisoire comme l’est actuelle ment l'instruction de la moyenne des ouvriers qui n est que « l’insigne de l’indigence » (2). ;
Est-ce à dire que Proudhon soit en cette ler un ‘précurseur des anarchistes qui plus tard réclameront l'instruction intégrale? Point du tout et une différence essentielle les sépare.
L'éducation que demande Proudhon doit être une union intime de l'enseignement dogmatique, littéraire ou scientifique, avec l'apprentissage industriel. Dans les méthodes d'enseignement en vigueur, Proudhon relève un double vice : la séparation entre l’enseignement et l’'apprentissage, la distinction entre l'éducation professionnelle et l'exercice réel, utile, sérieux, quotidien de la profes- ‘sion (3). Nos grandes écoles fondées sur celle double et artificielle distinction sont « soit des établissements de luxe ou des prétextes à sinécures, soit des séminaires de l'aristocratie » (4). Si l’école des mines est autre chose que le travail des mines accompagné d’études propres à l'industrie minérale, elle n'aura pas pour objet de faire des mineurs, mais des chefs de mineurs, des aris-
tocrates (3); de même pour l’école des arts et métiers,
Justice Il, 6. 403.
apacité 281.