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souvent contraires et s’il est vrai que peut être la subordination du producteur au consommateur risque de ralentir l’activité économique, cela même n’est pas un mal car
mieux vaut l'état stationnaire prophétisé par Stuart Mill,
s'il s'accompagne de la paix morale et sociale, que l’activité 8 q
débordante d'un régime de production à outrance et sans frein.
L'objectif serait donc de donner au consommateur la place et le rôle qui moralement lui reviennent et l’on attend ce résultat d’une série d'institutions en voie de rapide croissance, dont les deux plus importantes sont les ligues sociales d'acheteurs et les coopératives de consommation (1).
L'état d'esprit des syndicalistes révolutionnaires est en opposition complète avec ce point de vue et M. Sorel a raillé bien souvent l'idéal de M. Gide qui n’est à son avis qu'un « idéal de lettré oisif ».
Tout en cette théorie est fait pour lui déplaire ; l’idéal de tranquillité et de paix qu’elle suppose lui paraît un symptôme de la décadence morale et physique de la
bourgeoisie et il lui oppose la nécessité dans toute société
d’un esprit de combativité, qui, jadis, trouvait sa forme
dans la guerre, qui, demain, la trouvera dans le travail,
substitut moderne de la guerre (2). L'idée d'un régime
(4) Voir surtout Gide, Coopération, p. 224 : Le règne du consommateur. Du même : Le droit de grève, p. 27-33.
(2) Economie et Agriculture, Revue socialiste 1901, t. 33, p.
stationnaire lui semble en contradiction avec les progrès incessants des inventions technologiques, auxquels nulle limite ne saurait être assignée. Fidèle disciple de Marx il admire l’essor colossal de forces productives que le capitalisme a permis et croit que le socialisme, enfant légitime du capitalisme, héritera de lui cet amour d’une productivité toujours plus haute (1).
Enfin et surtout les théoriciens de l'École nouvelle réservent au producteur toute leur sympathie et n’ont
our le consommateur qu'indifférence ou mépris (2). P P
IT. — Qu'est-ce qu'un producteur? Et d'où vient la sympathie partiale et exclusive que lui vouent les syndicalistes ?
La science économique, à ses origines, s'était fait du producteur une notion très étroite, conséquence de ses idées particulières sur l’improductivité de tous les travaux non agricoles. Mais, petit à petit, cette notion s’est élargie jusqu’à embrasser « toute création d'utilité » et si l’on adopte cette extension, que personne ne discute plus
guère, rentrent dans la catégorie des producteurs à peu
(4) Cf. Berth, Nouveaux aspects, p. 32-38.
(2) « Le producteur est la base de tout, il remplit la fonction organique essentielle grâce à laquelle se perpétue a Société. Pouget : Les bases du syndicalisme, p.10. — Dans les écrits de MM. Sorel, Berth ou Lagardelle, cette idée revient à chaque instant. — L'opposition de la production à la consommation est particulièrement nette dans Berth : Marchands, intellectuels, politiciens, pp. 307-308.
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Car,
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près tous les individus qui remplissent un rôle quelconque dans la vie économique.
Dans ces conditions y a-t-il quelque intérêt à opposer la morale des producteurs à la morale des consommateurs, s’il est vrai que tout le monde est ou peut être producteur comme tout le monde est consommateur ?
Ce qui donne à la théorie syndicaliste son étrangeté comme aussi son originalité c’est qu’elle repousse cette conception élargie jusqu’à l'infini de la notion de producteur et qu'elle n’accorde cette qualification qu’à une classe d'hommes très restreinte, les ouvriers manuels, c'est-à-dire ceux-là seuls qui concourent à la transformation matérielle des produits.
Sont exclus en conséquence de la classe des producteurs tous les travailleurs intellectuels, c’est-à-dire tous ceux «qui font profession de penser et qui en tirent profit»: avocats, juges, médecins, ingénieurs, professeurs, fonctionnaires, journalistes, écrivains, instituteurs, en un mot tous ceux « dont l’activité pratique et rétribuée est d'ordre spécialement cérébral » (1).
En vain objecterait-on que cette distinction n’est fondée ni économiquement, ni physiologiquement. Les syndicalistes le savent. M. Lagardelle ne prétend pas que le
travail des intellectuels ne soit pas productif au sens
(4) Lagardelle, Les intellectuels et le soc. ouv., #ouw. soc., 1907, p. 410. — Sur la conception restrictive que les syndicalistes se font du « producteur », voir la lettre de M. Guy Grand à M. Valois in Valois ; La monarchie et la classe ouvrière, pp. 334-339.
économique du mot. Il reconnaît également que « dans le travail manuel tout effort intellectuel ne disparaît pas » et que « beaucoup de travaux dits intellectuels ne le sont guère ».
- Ils maintiennent cependant leur distinction parce qu'ils lui trouvent un fondement sur le terrain historique.
La différenciation des intellectuels et des manuels nous
est historiquement donnée par le développement de
la production moderne; elle est à la base de la hiérarchie contemporaine ; elle est le support de la division en supérieurs et en inférieurs, en gouvernants et gouvernés (1). . Et surtout cette différenciation est nécessaire parce que les manuels ne pourront régénérer le monde qu’en se gardant comme d’un grave danger de toute infiltration dans leurs rangs de l'élément intellectuel. Les intellectuels dont la condition est parfois si misérable ont tendance à s’unir dans le socialisme au prolétariat manuel, en un même esprit de révolte contre l’ordre social. Il faut que les manuels repoussent ces avances. Sinon ils sont perdus. Sortis de la petite bourgeoisie et des milieux paysans, conduits par leur tournure d'esprit vers un socialisme idéologique et rationa-
liste, les intellectuels risquent de faire dévier le mouvementouvrier vers l'utopie démocratique et le socia-
lisme d’État.
Démocratie, étatisme sont en effet le refuge naturel des
(1) Lagardelle, id., p. 410.
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faibles, de ceux qui ont besoin de protection, qui cherchent non à s'assurer par eux-mêmes la vie et l'indépendance, mais à se décharger sur d’autres des soucis de l’action : les intellectuels toujours plus ou moins eroient à la supériorité de la pensée sur l'action. Les manuels au contraire, et par une conséquence naturelle de leur vie même, de leurs habitudes de caractère et d'esprit, sentent que l’action est tout (1), dédaignent les protections, sauvegardes des faibles et des opprimés qui n’ont pas le courage de se relever par leur propre effort.
Et voilà la raison profonde de cette exaltation des producteurs qui est à la base des conceptions syndicalistes, et qui n’est qu'une forme d’exaltation de l'effort individuel, de la volonté de puissance.
« Dans la ruine totale des institutions et des mœurs, dit M. Sorel, il reste quelque chose de puissant, de neuf et d'intact, c'est ce qui constitue à proprement parler l'âme du prolétariat révolutionnaire: et cela ne sera pas entraîné dans la déchéance générale des valeurs morales, si les travailleurs ont assez d'énergie pour barrer
le chemin aux corrupteurs bourgeois en répondant à
(1) Berth : Anarchisne individualiste... Mouvement socialiste 1905, 2e série, t. IIT,p. 9 : « Dans la hiérarchie des valeurs que cette philosophie (la philosophie nouvelle à laquelle le syndicalisma se rattache) institue, ce n'est plus la science qui occupe la place souveraine, mais l’action. Pour le développement de cette idée, voir 2e partie, {er chapitre, section deuxième : L'antiintellectualisme syndicaliste,
leurs avances par la brutalité la plus intelligible (1\ ».
Si les syndicalistes révolutionnaires ont pour les producteurs manuels tant de. sympathie, c’est donc parce que, en eux seuls, subsiste un fonds de vertus et de force susceptible de sauver le monde de la dégénérescence morale qui le menace. Trop souvent les socialistes ne l'ont pas compris; ils ont convié à se joindre à eux, à quelque milieu qu'ils appartiennent, tous les révoltés qu'unit un mécontentement plus ou moins légitime contre les contraintes politiques, sociales ou morales ; le socialisme est devenu un syndicat de mécontents (2). Il faut abandonner cette tactique. Le mouvement socialiste n'aura de consistance et de force que s’il est spécifiquement ouvrier, s’il ferme ses portes aux transfuges de la bourgeoisie pacifiste et « désossée », qui lui apporteraient les méthodes et l'esprit de leurs milieux originaires et sous prétexte de souplesse et d’habileté, feraient perdre au mouvement sa haute valeur morale et terniraient la pureté de son idéal.
Le prolétariat doit faire scission et se constituer une éthique originale. « Le prolétariat trouve dans ses condi-
tions de vie un aliment aux sentiments de solidarité
(1) Réflexions sur ia violence, 253.
(2) De plus, trop souvent, et par le fait même de ces infiltrations, il est devenu un rêve de jouisseurs et de consommateurs, c’est-à-dire de bourgeois parasitaires. « Quand il sera vraiment la chose des producteurs, il prendra une toute autre allure et un tout autre sens », (Sorel, Mouv. soc. : 2e série 1906. 7, 182).
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et de révolte ; il est en guerre journalière avec la hiérarchie et avec la propriété : il peut donc concevoir des valeurs morales opposées à celles que la tradition a consacrées (1). »
« Le prolétariat seul, dit ailleurs M. Sorel, peut régénérer le monde, parce qu'il est la seule classe qui actuellement soit armée d’un esprit de guerre et par suite la seule qui soit virile et capable de progrès (2). »
Et M. Berth, résumant cette concention de M. Sorel où il voit très justement avec Bernstein une synthèse de Nietzche et de Marx, nous montre comment « en face du monde marchand, bourgeois, libéral, démocratique, le monde des producteurs se dresse ramenant l’éparpillement des choses et des minutes à l'unité permanente de sa volonté de puissance, chaque jour plus cohérent, plus fort, plus dur parmi l’amollissement général, plus concentré en lui-même parmi le pêle-mêle démocratique (3) ».
Le grand, le suprême conseil à répéter sans cesse au prolétariat, c’est donc l'invite à l'isolement. Qu'il se cons-
titue en classe fermée, qu’il repousse toute conciliation,
(4) Sorel, préface à Merlino, p. xLv.
(2) Sorel. Mouv. social, 2e série 1906-7, p. 283.
(3) Berth, Mouv. Socialiste, 2e série 1906-7, p. 178. — Pour M. Berth, M. Jaurès est le représentant typique de la bourgeoisie : « pacifiste, lâche, désossée, inconsistante, flasque, qui prend l'acrobatie pour de la souplesse et qui croit avoir le sens de la vie mouvante alors qu'elle n'est plus qu'impuissance et qu’un seul sentiment la domine : la peur ». (Mouv. Socialiste 1903, Ler semestre, p. 97).
RE ITANON
toute avance des classes bourgeoises (1).Sans doute il y aura des représailles. La bourgeoisie, lassée de l’inutilité de ses tentatives, retirera aux déshérités la protection de ses lois d'assistance sociale ou de sa philanthropie privée. Mais ce sera tant mieux, car l’idée chrétienne de charité, comme l’idée bourgeoise de philanthropie, ne sont plus de ce temps et il faut y substituer l’idée de solidarité professtonnelle, V'aide au chômeur par ses compagnons (2).
Et M. Sorel, qui voit dans l'étude des origines du christianisme une source d'enseignements historiques précieux pour les apôtres du mouvement socialiste, rappelle que les docteurs intransigeants du catholicisme, tel Tertullien, eux aussi conseillaient au petit noyau de fidèles de la religion nouvelle de repousser toute conciliation, de s’isoler, de se concentrer en eux-mêmes au risque de provoquer des haines et des persécutions On les traitait alors d’insensés « et c’est grâce à ces insensés que le christianisme à pu former ses idées et devenir le maître
du monde quand son heure est venue » (3). .
(4) « Il est important de ne pas laisser pénétrer dans le prolétariat des enseignements moraux donnés par Îles philosophes de la bourgeoisie, parce que celle-ci étant désormais condamnée à vivre sans morale, ses philosophes sont amenés presque nécessairement à inventer des ombres de morale sophistique qui sont de nature à porter le irouble dans les âmes et à conduire le peuple à la corruption, Sorel, La crise morale et religieuse, p. 36-37.
(2) Ruine du Monde antique, 23. Berth, La politique anticléricale et le socialisme, Rev. Soc. 1902, 36, p. 513.
(3) Sorel, Conclusion aux Enseig, Soc., #.Soc., 2% série, 3,905, p. 289,