SCENE V
JUSTINE, ROSALIE, DE L'AUNE lisant, cirant, et levant les yeux au ciel de temps en temps; GRAND-PIERRE , regardant aller M. Raimond.
GRAND-PIERRE , à Justine et à Rosalie.
Tenez , mesdemoiselles, voilà une lettre.
JUSTINE
Oui , mais il y a encore autre chose.
* $ GRAND-PIERRE
Il y a des has. Les voilà.
JUSTINE
Voyons, voyons. Ah ! il y en a deux paires.
ROSALIE
Cela fera une pour toi , et une pour moi.
JUSTINE
Sans doute.... Ils sont assez beaux.
ROSALIE
Et sa lettre?
Oui , voyons ce qu'elle dit.
GRAND-PIERRE
Il est bon de savoir s'il n'a pas grande envie de parler à mademoiselle Javotte.
LE BOITEUX. 3l
JUSTINE lit.
« Je suis bien charmé , mademoiselle , de ce que vous me » faites l'honneur de me dire que tout ce qui vient de moi vous » fait toujours plaisir ; je le redouble aujourd'hui ce plaisir, en n vous envoyant deux paires de bas, au lieu d'une que vous » m'avez demandée. Je vous prie de les accepter. Je crains m seulement qu'ils ne soient trop larges pour une jambe aussi » jolie que la vôtre. Ah ! si je pouvais baiser ce qui est au bout, » je veux dire votre pied , que je serais heureux !....»
GRAND-PIERRE
Je croyais que c'était le genou, moi, qu'il voulait dire.
ROSALIE
Le genou, Justine ! (Riant.) Ah ! ah ! ah ! Il n'est pas si malin que cela.
JUSTINE
Oh ! pour cela non.
(Elle conlinne de lire.)
« Que je serais heureux ! J'attends le moment fortuné où je 3) pourrai vous dire de vive voix que vous régnerez toujours » dans mon cœur. Je ne vous crois pas ingrate; mais il fau- » drait me le prouver. Je vous l'ai déjà écrit, et vos beaux » yeux ont dû lire et penser que je suis incapable de vous re- » chercher autrement qu'en légitime mariage, et comme vo- » tre très-humble et très -obéissant et respectueux serviteur
n Raimond. »
ROSALIE
Il n'est pas trop empressé 3 ainsi tu vois bien que tu n'as rien a craindre.
GRAND-PIERRE
N'a-t-il pas envie de lui parler de vive voix? S'il allait l'entreprendre , et rencontrer la mère , madame Lonvier, je serais flambé.
JUSTINE
Je m'en vais lui recommander encore de se tenir tranquille: ne sois pas inquiet. Rosalie , donne-moi l'écritoire.
ROSALIE
Tiens , îa voilà.
GRAND-PIERRE
Ah bien, je m'en vais vous laisser l'aire, (il va s'asseoir sur une
pierre, et ilfume sa pipe.)
JUSTINE, la plume àla main.
Ah çà , qne demanderons- nous à présent? Je voudrais bien avoir une montre.
ROSALIE
Ah ! une montre : c'est trop cher.
JUSTINE
Oui, c'est vrai ; mais quelque chose qui nous valût un peu d'argent.
Un peu d'argent?. . . Comment faire? Ah ! tiens, il faut lui demander un bonnet à la grippe : il viendra peut-être Tacheter ici; cela nous divertira, et nous aurons l'argent et la marchandise.
JUSTINE
Tuas raison; c'est bien imaginé. Allons, je m^en vais écrire.
(Elle écrit, et elle montre à Rosalie à mesure. Elles rient toutes les deux en faisant la lettre.)