LA COMTESSE, LE COMMANDEUR, M. DE LA POTERNIERE
LE COMMANDEUR
Madame la Comtesse, voilà M. de la Poternière , dont je vous ai parlé, que j'ai l'honneur de vous présenter.
M. DE LA POTERNIÈRE.
Oui , madame, c'est moi qui....
LE COMMANDEUR
Paix doue.
LA COMTESSE
M. le Commandeur, monsieur, m'a dit de quoi il s'agissait ; si vous voulez me donner votre mémoire, je l'enverrai à quelqu'un qui obtiendra sûrement ce que vous demandez.
M. DE LA POTERNIERE.
Le voilà , madame.
LA COMTESSE , prenant le mémoire.
C'est bon.
M. DE LA POTERNIERE.
Pour vous éviter la peine de le lire , je vais , si vous me le permettez , avoir l'honneur de vous dire en deux mots....
LA COMTESSE
Je sais tout, monsieur.
M. DE LA POTERNIÈRE.
Madame , j'aurai fait dans l'instant. H y a trente ans qne je sers; j'ai fait toute la guerre de Flandre. Eh, tenez, pendant le siège de Namur, je me souviens que nous avons berné monsieur votre père 5 je tenais un coin de la couverture. C'est moimême qui l'ai été chercher. Il ne me l'a jamais pardonné. Il eut l'épaule démise en tombant , parce que je lâchai mon coin , sans le faire exprès pourtant
(1) Pendant cette scène, le Commandeur n'est occupé que d'empêcher M. de la Poternière de parler.
LE COMMANDEUR
Taisez -vous donc.
M. DE LÀ POTERNIERE.
Oui, j'ai eu tort, j'en conviens. Pour en revenir au siège de Namur, j'y fus blessé à cette main-ci d'un éclat de bombe; mais je ne parle pas de cela dans mon mémoire. Une antre chose bien plus essentielle , et que je n'ai pas oubliée , c'est que j'ai épousé une femme qui est fille d'un major qui a été tué à Lepstat ; c'est une occasion de grâce , car il n'v avait point de veuve à récompenser ; sa mère était morte plus d'un an avant. Je suis fâché qu'elle ne soit pas venue avec moi : madame la Comtesse aurait été bien aise de la voir
LA COMTFSSE.
Monsieur, je ne vois personne ordinairement.
M. DE LA POTERNIÈRE.
C'est une femme vraiment militaire ; ses enfants sont élevés . . . Il faut que je vous conte cela ; cela ne sera pas long.
LA COMTESSE
Monsieur, je n'ai pas le temps ; et je vous prie
M. DE LA POTERNIÈRE.
L'aîné, qui a déjà cinq ans, non, six ans, oui, je disais bien, c'est cinq ans, fait déjà mieux, l'exercice, que les miliciens que nous avons à Bouchain. Si vous le voviez , c'est
LE COMMANDEUR
Morbleu, taisez- vous donc.
M. DE LA POTERNIÈRE.
C'est pour faire voir comme l'éducation militaire est préférable à tout. Moi, par exemple , qui donnais souvent à l'air chez mon père , non pas comme M. de Turenne sur un canon, mais dans la basse-cour sur une botte de paille , ou sur un sac de grain -, eh bien , je n'ai jamais été malade. Il y a de !!:.!):tude à tout , parce que
LA COMTESSE, an Commandeur.
Monsieur, est-là ce nue vous m'aviez dit?
LE BAVARD. j3
M. DE LA POTERNIERE.
ISon , madame, M. le commandeur ne peut pas vous avoir dit cela , parce que je ne lui en ai jamais parlé ; il n'aime pas que Ton cause
LE COMMANDEUR
Puisque vous le savez
M. DE LA POTERNIÈRE.
Oh! je le sais très-bien; mais comme il faut que madame connaisse celui pour qui elle veut bien s'intéresser, je crois que je ne fais pas mal Et tenez , autrefois est-ce que je disais rien? Aussi par timidité, parce que Ton n'aime pas à se vanter, j'ai eu la croix de Saint-Louis deux ans plus tard que je ne devais l'avoir ; M. le Commandeur le sait bien.
LE COMMANDEUR
C'est pour avoir trop parlé au contraire. (Bas.) Comme vous faites à présent.
C'est que les mémoires , on ne les lit pas -7 et quand quelqu'un veut bien parler pour vous , il faut du moins qu'il sache ce qu'il a à dire. J'avais manqué ma compagnie comme cela. Je croyais qu'elle m'allait de droit; j'attendais tranquillement,
c'est-à-dire, j'allais tous les jours, parce qu'il faut bien
J'ai dit ma compagnie , je crois ; c'est ma majorité , celle que j'ai à présent. Enfin
LE COMMANDEUR
En voilà assez.
M. DE LA POTERNIÈRE.
Je ne ne dis plus rien. On l'avait accordée à celui qui avait enlevé un magasin en avant de Gottingen; et c'était moi. Eli bien , je me taisais ; si je n'avais pas parlé pourtant, je ne l'aurais pas eue : voilà pourquoi j'ai l'honneur de vous le dire.
LA COMTESSE
C'est très-bien fait d'être modeste , monsieur.
M. DE LA POTERNIÈRE.
C'est que dans les bureaux , tout le monde sait cela , parce que j'ai eu une gratification de cent écus dans le temps.
LE COMMANDEUR
Eh mais! taisez -vous donc.
M. DE LA POTERNIÈRE.
Je ne veux dire qu'un mot.
LA COMTESSE
Monsieur, je ne me porte pas bien, et..
Oui, madame, je sais que vous avez des maux de tête. J ai passé par-là : c'est un mal cruel; mais il y a un remède sûr, que j'ai éprouvé moi-même, après une contusion que j eus au siège de Maastricht. J'étais assis comme qui dirait là; il y avait des pierriers qui nous fouailîaient....
LE COMMANDEUR
Madame n'a que faire de cela.
M. DE LA POTERNIÈRE.
Madame ne sait peut-être pas ce que c'est que des pierriers; je m'en vais lui expliquer
LA COMTESSE
Je vous suis bien obligée; mais mon mal redouble.
LE COMMANDEUR
Allons-nous-en.
M. DE LA POTERNIÈRE.
Tout-à-1'heure. Madame verra dans mon mémoire que c'est à Gassel que j'eus la jambe emportée ; les pierriers me font souvenir de cela. C'était pourtant un bon boulet de canon; et, parbleu, je suis un grand nigaud : je l'ai ce boulet; j'ai oublié de l'apporter; je l'aurais fait voir à madame. Mais je reviendrai pour avoir l'honneur de lui faire ma cour, et la première fois
LA COMTESSE
Vous ne me trouverez pas, monsieur, parce que je vais....
M. DE LA POTERNIÈRE.
Si c'est à Versailles, je demande à madame la Comtesse la permission de l'y suivre.
LA COMTESSE
Non, monsieur, ce n'est pas là.
M. DE LA POTERNIÈRE.
Oh! mais partout où vous voudrez, madame, je serai charmé de vous faire ma cour; parce que moi, il n'y a qu'à me commander, je vais et je viens avec ma jambe, tout comme si....
LE COMMANDEUR
Vous êtes insupportable.
LA COMTESSE
Je suis excédée, je n'en puis plus.
M. DE LA POTERNIÈRE.
Si madame faisait bien, elle se coucherait; le lit repose et délasse; et puis nous lui tiendrions compagnie , nous causerions avec elle; cela distrait la douleur. Pendant toutes mes blessures, je faisais venir le conteur du régiment, quand je ne pouvais pas dormir; c'est une chose qui réussit très-bien, parce que quand on est occupé d'un côté, il arrive que de l'autre on oublie....
LE COMMANDEUR
Monsieur, finissez donc. ( La Comtesse se lève), M. DE LA POTERNIÈRE.
Madame la Comtesse a-t-elle besoin de quelque chose? Je m'en vais sonner.
LA COMTESSE
Commandeur, vous savez ce que je vous ai dit; c'est une affaire finie. (Elle s'en va.)
Madame, je reviendrai vous remercier.
j6 LE BAVARD.