SCENE PREMIÈRE
M. DE BOURVAL, M D'ORSANT.
M. DE BOURVAL, entrant le premier.
Entrez, et fermez la porte. Regardez un peu ceci. Que dites-vous de ce boudoir?
M. d'orsant Je le trouve délicieux; je n'ai rien vu comme cela.
M. DE EOURVAL.
Je n'ai pas voulu qu'il y manquât la moindre chose. m. d'orsant
Il y a une proportion, une élégance, un charme! et en même temps, malgré la richesse des ornements, ils sont si bien distribués, avec tant de goût, que l'œil est aussi content qu'il est enchanté.
M. DE BOURVAL.
Vous en devinez bien l'auteur?
M. d'orsant.
C'est notre ami?
M. DE BOURVAL.
Il n'y a que lui. Et les peintures?
m. d'orsant.
Ah, parbleu; cela n'est pas difficile; on reconnaît toujours le père des grâces et des amours. Tout est charmant!
M. DE BOURVAL.
Il faut voir cela en détail.
M. D'ORSANT.
Sans doute. Mais quelle folie pour un homme de votre âge» de faire faire un boudoir aussi voluptueux!
M. DE BOURVAL.
Bien loin d'être une folie , quand vous saurez mon projet, vous ne manquerez sûrement pas de l'approuver, si. d'orsant.
Vous êtes riche, et vous avez raison de vous satisfaire ; ainsi je puis avoir tort.
Ce n'est pas cela ; écoutez-moi.
m. d'orsant.
Je le veux bien.
M. DE BOURVAL.
Vous savez que le père de mademoiselle de Saint-Edme, en mourant, me chargea de marier sa fille, quand elle serait en âge. Il y a trois mois que je l'ai retirée du couvent dans ce dessein, et qu elle demeure ici.
m. d'orsant.
Oui.
M. DE BOURVAL.
Elle a peu de bien.
m. d'orsant.
Je crois vous deviner.
M. DE BOURVAL.
Eh bien, oui, j'ai envie de l'épouser.
m. d'orsant.
Elle est bien jeune pour vous.
M. DE BOURVAL.
Je le sais; mais ce n'est pas là ce qui me retient.
M. d'orsant.
Quoi donc?
M. DE BOURVAL.
Je crains qu'elle ne soit insensible; à son âge on n'est pas aussi formé qu'elle l'est, sans avoir plus de vivacité; enfin je veux la tirer de l'espèce d'indifférence où je la vois.
m. d'orsant.
Et comment?
LE BOUDOIK. 207
M. DE BOURVAL.
Je veux émouvoir son cœur, y faire éclore l'amour, et profiter de ses premiers mouvements , pour la déterminer en ma faveur. Si j étais plus jeune , je n'aurais pas recours à ces moyens ; mais puisque tout ce que vous voyez ici vous a charmé, il, me semble quelle doit y perdre son insensibilité, et que dans ce trouble , voyant ce que j'ai fait pour elle, sa reconnaissance favorisera le désir que j'ai de l'épouser. M. d'ors ANT.
Mon ami, ce projet est plus adroit que délicat, et sent l'homme qui a un peu vécu.
M. DE BOURVAL.
Je n'en disconviens pas; mais
Ce n'est pas un crime , en aimant , D'employer un peu d'art pour plaire.
M. d'orsant.
Je vous comprends bien ; mais qui vous répondra que vous deviendrez l'objet de ses pensées , de ses désirs?
M. DE BOURVAL.
Il me semble que je dois l'espérer, par cet essai de bonheur que je lui prépare , cette preuve des soins que j'aurai de prévenir tout ce qui pourra lui plaire.
M. d'orsant.
Il fallait donc ne faire peindre ici que les amours de Jupiter, au lieu de ceux d'Apollon, d'Adonis, d'Endymion, de Mars: cela aurait mieux dirigé ses pensées sur vous .
M. DE BOURVAL.
Je n'aime point cette mauvaise plaisanterie-là, je vous en avertis.
M. D'ORSANT.
Mais ne connaît-elle que vous d'hommes?
M. DE BOURVAL.
Elle en connaît peu du moins ; et jusqu'à présent n'ayant rien senti pour eux, elle ne les a vus qu'avec indifférence, comme ses compagnes du couvent.
M. d'oRSANT.
Vous croyez que mou ueveu le Chevalier, par exemple....
M. DE EOURVAL.
Votre neveu est un écoiier.
m. d'orsant.
Enfin , je ne sais ce qui vous arrivera ; mais si rien ne réussit de tout ce dont vous vous flattez , n'en soyez pas surpris.
M. DE BOURVAL.
ISous verrons .
M. d'oRSANT.
Je souhaite de tout mon cœur de me tromper. Quand ferez-vous celte épreuve?
M. DE EOURVAL.
A l'instant. Sophie est prévenue et doit amener ici mademoiselle de Saiut-Edme , pendant que j'irai finir une affaire chez mon notaire , et Taire préparer le contrat.
M. d'oRSANT.
Ce soir je pourrai donc vous féliciter?
Je l'espère.