‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 3)Chapitre 11 sur 206 · XXX DISSERTATION · texte numérisé non relu

XXX DISSERTATION

C'est dans cette matière, qu'en dépit de Boileau^ nous pouvons faire accorder la rime et la raison. Lorsqu'un proverbe renferme deux pensées qui présentent opposition , il ne peut se rendre d'une manière brève et concise; alors la rime vient à son secours et le grave plus profondément dans l'esprit. Les Français , les Italiens et les Espagnols ont adopté cette méthode, qui semble emprunter le charme et l'intérêt de la poésie comme d'heureux auxiliaires de la mémoire. Les exemples suivants en font foi : à grasse cuisine, pauvreté voisine; à père amasseur , fils gaspilleur ; qui tard veut, ne veut; à bâtir trop se hâte ^ qui commence à bourse plate, etc. , etc. Les anciens faisaient quelquefois usage de la rime , et ce qui fortifie ma conviction sur la supériorité de cette méthode, c'est que les meilleurs adages sont ceux où cet emploi est fréquent. Quant aux adages composés en latin dans le moyen âge, ils sont tous rimes, mais la dégénération de la langue latine à cette époque a dû influer nécessairement sur la pureté et l'élégance des termes qui concourent à leur expression , et les commentateurs y ont ajouté une obscurité telle, qu'on pourrait les comparer individuellement à ce peintre d'Ubada , nommé Orbaneja, si plaisamment dépeint par Michel Cervantes. Lorsqu'on lui demandait ce qu'il peignait, il répondait ce qui se rencontre , et quand il avait peint un coq, il écrivait au dessous,

'c*estuncoq Le fameux écuyer Sancho Pança est un

rare modèle de bouffonnerie et de naïveté proverbiales. Sous un personnage aussi grotesque , l'immortel auteur de Don Quichotte trouve l'ingénieux moyen do dire des vérités familières , et qui portent coup. Le grand bon sens de Sancho se montre habilement dans toutes les occa

SUR lES PROVERBES. XXXJ

sions où il s'agit de donner des leçons de morale civile et principalement d'économie politique. On pourrait dire , sans outrer le tableau , que c'est le véritable bréviaire des gens en place. Ils trouveront, dans la description du gouvernement de l'île de Barataria, d'excellents documents pour se bien conduire. Ce qu'il faut admirer dans la pénétration d'esprit de Cervantes, c'est que la morale qu'il fait débiter à Sancho , emprunte toute sa force de son esprit d'équité et de son jugement naturel. C'est sur les gens de loi, genus inevitabile, qu'il lire à brûle-pourpoint, mais c'est surtout à l'occasion des gouverneurs que Sancho trouve à gloser. Se disposant d'aller à son gouvernement et d'y mener son grison, il dit: «Ce n'est pas le «premier âne que j'ai vu mener à un gouvernement, »et il y en a plus de trois qui couchent entre deux » draps. »

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