‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 3)Chapitre 12 sur 206 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Avantages j, utilité , agrément des Proverbes j leur éloge et leurs détracteurs.

De toutes les sciences, dit Érasme , il n'en est peutêtre pas de plus ancienne que celle des proverbes ; ils étaient comme autant de symboles qui composaient le code de la philosophie des premiers âges ; et , en effet, toute la raison humaine se réduit à quelques proverbes , et l'adage est le meilleur rudiment de l'instruction. Les oracles des philosophes , ceux des sibyles , les sons imposteurs sortis de l'antre de Trophonius , étaient -ils autre chose que des proverbes ou des espèces de proverbes ? Il

XXXI j DISSERTATION

y en avait qui imprimaient aux faibles mortels un tel respect, qu'ils semblaient ne pouvoir être sortis que de la Louche même des dieux. Tel est celui-ci : connais-toi , toi même. 11 est vrai qu'il renferme en lui seul un trésor complet de haute sagesse, et qu'il ouvre à la pensée un vasie champ de réflexions.

Ces proverbes, qui renfermaient surtout un sens religieux, étaient gravés sur des colonnes; et comme on faisait honneur aux dieux de leur invention, il était juste d'en décorer les frontiî«pices de leurs temples , comme un hommage de la reconnaissance.

Sans partager la prédilection exclusive dont l'ingénieux Erasme s'était passionné pour les proverbes, qu'il regarde dans son enthousiasme , comme le compcndiam des vérités humaines; il est certain que la connaissance en est indispensable pour rintelligeuce des meilleurs auteurs grecs et latins; et quand ils n'offriraient que cetavantage , ils laisseraient toujours h Érasme la gloire d'avoir combattu pour eux, tout en défendant le fruit de ses travaux et de ses veilles.

Il est certain également que la philosophie a puisé dans la science des proverbes, des secours précieux pour éclaircir , expliquer et analyser de^ vérités morales que leur antiquité pouvait rendre méconnaissables, et qui ne sont parvenues jusqu'à nous, en traversant la série des siècles , qu'à la faveur de certaines données que la tradition et le savoir des philosophes ont su débarrasser de la rouille du temps.

Doit on récuser l'autorité d'Aristote , fortifiée de celle d'Érasme, qui s'exprime ainsi dans ses adages: Aristote pense que les proverbes ne sont que les restes de cette

SUR LES PROVERBES. XXxiij

ancienne philosophie détruite par la vétusté des temps ; que ces restes n'ont été conservés qu'à la faveur de leur ténuité, de leur précision et de leur agrément; qu'il faut bien se garder de les considérer comme des riens , et les dédaigner^ mais au contraire , les méditer et les approfondir. Ils recèlent des élinceiles de cette sagesse antique, dont la finesse dans la recherche de la vérité peut mettre en défaut toute la perspicacité des philosophes des temps postérieurs.

La connaissance des proverbes anciens est non-seulement, sous le rapport historique, nécessaire à celui qui veut retirer du profit de la lecture des bons auteurs grecs et latins , pour expliquer certains usages qui ont donné lieu à ces proverbes , mais encore sous le rapport de la comparaison des idées , à ceux qui se livrent à la littérature française pour en faire comme une traduction nouvelle et une ingénieuse application.

Nous devons, au risque même de blesser notre affection pour les proverbes , convenir d'une vérité , c'est que nos aïeux ont étrangement abusé des proverbes, jusqu'à confondre les adages les plus agréables avec les plus grossiers quolibets , et à les entasser les uns sur les autres avec aussi peu de mesure que de goût ; mais l'abus que l'on fait d'une vérité n'en détruit point le principe. Fallait-il pour cela, dit l'abbé Roubaud, les négliger, les décrier et se jeter dans les quolibets les plus plats , les rébus et les calembourgs où tant île gens d'esprit mettent si souvent tout leur esprit à faire heureusement les sots? Aussi a-t-on dénaturé les proverbes en les affublant de la souquenille de la caricature. Gabriel Meurier est justiciable du fait : chacun na pas so7i mo-

XXXIV DISSERTAÏIOIN

llnet; chacun ne dort pas en molinet; qui art a, partout part a.

A bien endurant rien ne faut;

Endurer faut qui veut durer;

Raison gouverne l'endurant.

Et le faire durer en durant.

Dans la comédie des proverbes , on pousse l'abus encore plus loin; on peut voir dans le prologue du docteur Thésaurus , un échantillon des gentillesses des écrivains du temps. L'auteur, petit-fils du grave maréchal de Montl'jc, dit dans celle espèce de préface : « Car il n'y a j>non plus de comparaison d'eux à moi , que d'un écolier »à un maître , d'un butor à un épervier, d'un âne à un «cheval, d'une fourmi à un éléphant, d'une montagne à ))une souris, et parlant par révérence, d'un é. . . . à un » pain de sucre. Quelle révérence ! » Il continue : « Moi qui ai prêché sept ans pour un carême , moi qui enseigne Minerve, moi qui suis le tripier d'élite et le pot aux tri^ pes , dis -je le prototype de doctrine. Or sus, or çà, or sum , etc. » Alison , dans cette même comédie des proverbes, répond au docteur Thésaurus , qui lui débite du latin , i( pour du latin, je n'y entends rien, mais pour du »grès (du grec) , je vous en casse. » De là à Rabelais la transition est légère.

En effet, de tous les écrivains français, Rabelais est sans contredit celui qui fut le plus prodigue de proverbes, et qui c(»rjtribua, p£fr l'abus qu'il en fil, à en dégoûter la nat'.OM, et surtout la classe la plus relevée de la société. i\iaia il faut avouer que la licence de sa plume , le dévergondage de ses idées , n'ont pas peu contribué h jeter une défaveur méritée sur les proverbes , et ont nui , par leur

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