SUR LES PROVERBES. XXXV
excès, à ce qu'un emploi sage et modéré avait d'utile et d'agréable. C'est en vain que Henri Etienne et Nicot s'efforcèrent de faire passer à la postérité l'héritage de l'imagination de Rabelais. La postérité ne prit la succession que sous bénéfice d'inventaire; et si quelquefois les enfants du délire satirique du curé de Meudon se hasardent à se montrer dans la société , ce n'est que revêlus d'un manteau décent qui cache leur nudité originelle ; ou s'ils osent braver la honte , ce n'est qu'à la faveur de la licence, et dans le déduit d'une conversation dont la gêne et l'honnêteté sont exclues.
Aussi ont-ils été frappés d'anathême par ceux des au leurs qui ont le plus contribué aa perfectionnement de la langue française. Vangelas les avait pris en haine. Perrot d'Ablancourt a dédaigné de les employer dans sa traduction de Lucien, et Nicole attribue h la trivialité et à l'empreinte de bassesse de ceux qui sont dans la bouche du peuple, le mépris qu'on en fait. Le père Bouhours les compare à ces habillements antiques qui sont dans les garde-meubles des grandes maisons, et qui ne servent tout au plus qu'à des mascarades ou dans des ballets. Cependant il atténue sa critique en disant que les proverbes sont les sentences du peuple, et que les sentences sont les proverbes des honnêtes gens.
Au reste, dit Érasme , on doit employer les proverbes, moins comme une nourriture pour l'esprit, que comme un assaisonnement pour le discours. Les prodiguer jusqu'à satiété , c'est leur faire perdre tout ce qn'ils ont de piquant ; d'ailleurs la fureur de les accumuler en fuit admettre de froids et de forcés. On est peu délicat sur le choix, quand on n'est occupé que du nombre, et l'agré-
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ment n'est jamais où se trouvent l'excès et l'inutilité. Le style épistolaire admet plus de liberté, mais un sujet grave demande plus de sobriété et d'attention dans le choix des proverbes.
Les proverbes ont trouvé dans Don Quichotte un censeur sévère ; le chevalier de la triste figure est un homme de grand sens, lorsqu'il n'est pas dominé par sa passion pour la chevalerie. On ne peut disconvenir qu'il ne donne à son écuyerdes préceptes admirables sur la conduite qu'il doit tenir dans son gouvernement de l'île de Barataria , sur les manières , les qualités et les défauts d'un homme appelé à gouverner les autres. Au milieu de ce cours de morale politique, il lanse vigoureusement Sancho sur son incorrigible manie de débiter des proverbes à tout propos; mais Sancho, tout en promettant de se corriger, répond à la leçon de son maître par un flux de proverbes qui caractérisent d'une manière originale la force de l'habitude.
Chassez le naturel il revient au galop. «Donne toi de garde aussi, Sancho, dit le chevalier, de mêler dans tes discours celte foule ordinaire de proverbes; car, quoique ces manières de parler soient bonnes, tu les tires souvent si fort par les cheveux, qu'ils ont bien plus l'air d'extravagances que de maximes. Pour cela, répondit Sancho , que Dieu y remédie, car j'en ai un million dans le ventre qui m'étouflent , encore faut-il bien que je prenne haleine ; mais sitôt que je desserre les dents pour en dire un , il en sort une ï<i grande foule qu'il n'y a pas moyen de les retenir. Je prendrai pourtant garde à l'avenir de n'en dire plus qui ne conviennent h la grandeur de ma charge , car dans une maison opulente, le di-
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iwr est bientôt prêt , et celai qui étale 'ne brouille pas; en sûreté est celui qui sonne le tocsin; et à dminer et à pren dre, on se peut aisément méprendre; et qui achète ou vend en sa bourse le sent,. Eh ! allons, Sancho , dil Don Quichotte , courage mon ami , enfile , enfile , personne ne t'empêche , ma mère me châtie, et moi je fouette la toupie. Je suis après à te corriger de la multitude de tes proverbes , et tu en récites une légende qui viennent au sujet, comme je suis more. Un proverbe bien placé n'est pas désagréable , mais les dire à toute heure , sans rime ni raison, cela rend la conversation fade et ne fait qu'importuner. »
Quoi qu'il en soit du jugement sévère porté contre l'abus des proverbes , il faut s'en prendre aux hommes et non aux choses.
Si leurs détracteurs les relèguent parmi les vieux adages condamnés à l'oubli , comme indignes de grossir le trésor de la langue , le philosophe leur apprendra que c'est un trésor pour l'histoire. Lh , se peignent le caractère , l'esprit, les mœurs et les usages mêmes des nations pour qui sait les y chercher. Si donc les proverbes ont quelquefois encouru le blâme, ils ont aussi plus souvent mérité des éloges. Senecé s'exprime ainsi sur leur compte : « Quoi qu'on dise contre les proverbes , que certains esprits qui se prétendent supérieurs veulent renvoyer au bas peuple , il est hors de doute qu'ils renferment la quintessence de la raison et du bon sens, et que c'est par no consentement universel de tous ^s âges et de toutes les nations qu'ils ont transmis le dépôt qui leur a été confié, à tout ce qu'il y a eu de peuples les plus polis depuis le berceau du monde. »
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Les pins fameux écrivains de l'anliquité ont fait un fréquent usage des proverbes. Aristole n'a pas dédaigné d'en orner ses traités; ils font ressortir la beauté du discours, comme les diamants ajoutent à l'éclat de la beauté. Théophrasle a suivi l'exemple d'Aristote. Plutarque , cet écrivain d'une gravité si austère , a égayé son style par un grand nombre de citations proverbiales. Il compare les proverbes aux mystères de la religion , dans la célébration desquels les objets les plus saints et les plus relevés sont figurés par des cérémonies en apparence minutieuses et presque ridicules. Car, ajoute- 1- il , sous le voile de ces mots si concis , est caché le germe de la morale que les princes de la philosophie ont développée dans tant de volumes. Enfin le divin Platon* lui -même les a considérés comme des préservatifs contre l'ennui, et des calmants propres à tempérer l'acrimonie des discussions philosophiques. « Peut-on donner une plus haute idée des proverbes , dit l'abbé Tuet, que de les faire servir d'asile et de refuge h la morale. Cette partie de la philosophie , la seule nécessaire au bonheur de l'homme et que l'homme aurait entièrement perdue sans eux. Ceux qui leur accordent ces élnges , philosophes eux-mêmes et philosophes très-éclairés , sentaient mieux que personne l'importance de leurs bienfaits. Après des témoignages si authentiques, on ne peut s'empêcher de reconnaître que les proverbes ont été très-utiles h la philosophie. »
ïl est à remarquer que le peuple est celui qui conserve plus i^crupuieusement l^tradition des proverbes; par lui beaucoup ont échappé à la faux destructive du temps. Le manque d'éducation , le défaut d'exercice de ses facultés intellectuelles hors du cercle de ses besoins, le ramènent
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toujours aux idées les plus simples. Ces idées sont IrcssouveiU enveloppées dans un proverbe. Dans les rapports que l'on peut avoir avec lui, ses objections, ses réponses sont ordinairement des proverbes. Jl rend sa pensée cornelle se peint dans son imaginalion , c'est-à-dire par une de ces expressions analogues dont se compose le rudiment de son langage habituel, et dont Vadé a fait le vocabulaire. C'est à cette formule de locutions grossières , parfois originales, bien plus qu'au défaut de justesse d'cspril et de jugement, que les proverbes et les dictons populaires, véritable arsenal des disputes des halles, doivent leur conservation traditionnelle.
Les proverbes, en dernière analyse, sont les enfants du temps et de l'expérience. Chaque siècle apporte avec soi ses usages , ses modes, ses goûts, et donne matière h de nouveaux proverbes qui prennent cours avec les anciens. Ainsi chaque génération s'enrichit des lumières du présent et du passé. Le recueil qu'on en a fait, dit un écrivain moderne, est pour moi le meilleur cours de philosophie. « On Jetterait un ridicule sur ma manière de voir, qu'importe , j'en rirais , et je trouverais sans doute un proverbe pour répondre à mes critiques. » Les abstractions , les systèmes des philosophes, que Plularque compare à des fagots liés tant bien que mal ensemble, ces grandes erreurs, ces grands crimes qui agitent, ébranlent et renversent les empires , sont en même temps pour les peuples qui en font l'expérience des leçons et des châtiments terjfibles. Cette expérience s'est trempée dans le sang. La morale que l'on puise dans les proverbes est plus douce et moins effrayante. Il suffit de rechercher le simple bon sens, d'étudier les mœurs du peuple qui n'a pas été cor-
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rompu par la lecture de ces productions brillantes de clinquants , et de ce vernis séducteur qui éblouit les yeux et dessèche l'imagination, d'observer les bonnes gens qui se dirigent d'après les adages et les proverbes que leurs pères leur ont transmis , on sera convaincu que Socrate , Platon , Démocrite , Montaigne et La Fontaine n'ont rien dit qui ne soit exprimé d'une manière plus simple , plus concise , et plus naïve dans les dictons de nos bons aïeux.