‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 3)Chapitre 14 sur 206 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Variété, rapports, concordance, distinction et application des Proverbes ; Anecdotes proverbiales.

Il n'est peut être pas de connaissances où le plaisir et l'utilité soient plus constamment réunis que dans les proverbes. Ils ont encore l'avantage de donner aux anecdotes ce cachet moral qui les rend plus piquantes. Ils font une impression plus vive sur l'esprit lorsqu'ils terminent une anecdote d'une manière ingénieuse. Nous nous contenterons d'en citer quelques-uns en preuve de cette vérité. Il en est surtout qui sont d'une utilité générale dans le cours de la vie, et qu'on peut rappeler souvent sans crainte d'une fastidieuse répétition.

Un homme , après avoir dissipé tout son bien , fut attaqué d'une maladie violente , dont un des principaux aq^ cidcnts consistait à rendre des déjections de couleur verdâlre. Son médecin, consulté sur la cause d'un effet aussi singulier , lui répondit moins en docteur qu'en paré-

SUR LES PROVERBES. xlj

miographe : « Fous 7ie devez pas en être surpris , puisque vous avez mangé tout votre bien en herbe, »

Une femme très-maigre , et qui n'en avait pas moins de prétention , allait un jour dans une réunion brillante. Elle avait mis une robe verte très-élégante, espérant beaucoup y faire des conquêtes. Ayant demandé à un homme de sa connaissance , s'il croyait son espoir fondé , celuici répondit qu'il était impossible qu'elle ne réunit pas tous les suffrages, puisqu'elle employait le vert et le sec pour y parvenir.

Souple comme osier.

Lorsque sir Robert Walpole avait dessein de faire passer son opinion à la chambre des pairs , il avait pour habitude de prier à dîner , avec quelques bons vivants de ses amis, certains membres dont l'opinion n'était pas prononcée, et de leur faire sabler le Champagne. Un jour qu'on lui demandait pourquoi il arrosait si bien le gosier de ses convives, Je fais , répondit le rusé ministre , comme le vanier qui trempe dans l'eau ses bottes d^ osier ava^nt que de s'en servir pour les mieux faire plier.

Pour donner au sujet que je traite, plus d'ordre et de précision , je distinguerai les proverbes ainsi qu'il suit, et j'aurai soin de n'employer que ceux qui sont d'un usage très-commun.

§. I". Proverbes généraux.

Il en est un surtout qui est un véritable épitome de la vie humaine, ôte-toide là que je rnt/ mette. C'est la cause inévitable de toute révolution. Il a été mis en pratique dans tous les temps; mais comme le présent fait plus d'im-

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pression sur nous que le passé , nous jugeons plus sainement des scènes qui se jouent sous nos yeux. Combien n'avons nous pas vu , dans le cours de la révolution , de ces intrigants obscurs, vrais chevaliers de Bythinie en sabot , de ces Lycurgues sans culottes à qui l'on peut appliquer ce vers de Juvénal :

J liera quos nudo tradiicit Gatlia talo ,

que le tourbillon révolutionnaire a lancés au haut de la roue de fortune et qui se trouveraient bien étonnés, si cette capricieuse femelle les remettait où elle les a pris; n'ont-ils pas été éminemment possédés de cette pensée : âlc-toi de là que je m'y mette. Dans les procès, les parties contendanles ne disent-elles pas "autre chose que : ôte-toi de là que je m,'y mette. Je pourrais étendre cette matière à l'infini. Chacun cherche 5 se supplanter dans le monde, et il n'est pas de proverbe qui soit d'une application plus générale.

Ventre affamé na point d'oreille. En effet , lorsqu'il est vide, c'est le centre des vents et des illusions.

Maître ventre , dit Rabelais , *

Est un gros glouton qui demande

Soir et matin nouvelle offrande , Et qui ne laisse point dame marmite en paix. Donc il est toujours bon de savoir où l'on dîne;

Et partant 5 tout homme d'esprit, Qui bâtit, Commence sagement par fonder sa cuisine.

Lorsqu'il est repu , c'est un bourbier où l'imagination s'enfonce et l'esprit se noie,

Tant va la cruche à L'eau qu'à la fin elle se brise. La

Sl>R LES l'RO VERBES. xliij

persévérance fie cerlains hommes 5 commellre les mêmes erreurs , à retomber dans les mêmes fautes , a motivé ce proverbe, qui a été retourné ainsi par un dramaturge trop célèbre (Beaumarchais) : tant va la crache à l*cau quà la fin elle s'emplit.

Les honneurs changent les mœurs. On en fait l'épreuve tous les jours. Tel qui rampait dans l'htimble fortune , est fier et arrogant dans la prospérité. Le bachelier Carrasco (i) donne une leçon de morale charmante à Sancho Pança qui s'attend à avoir pour récompense de ses bons et loyaux services, une des îles que doit conquérir le chevalier de la triste figure. « Ami Sancho, lui dit Carrasco, ayez patience. Tout vient à point qui peut attendre , et le seigneur Don Quichotte vous donnera non-seulement une île , mais un royaume. Le plus vaut encore mieux que le moins , répondit Sancho. Mais^ monsieur le bachelier, je puis bien vous assurer que mon maître ne se repentira pas de me donner un royaume ;, je me suis bien tâté làdessus, et Dieu merci, je me trouve de l'esprit et de la force de reste, comme je l'ai dit autrefois à lui-même. Sancho , répliqua Carrasco , les honneurs changent les mœurs , prenez garde qu'étant gouverneur vous ne vous enorgueillissiez au point de ne plus connaître personne. » A combien de grands et de riches de nouvelle édition la morale du bachelier peut s'appliquer?

Sixte V, n'étant encore que cardinal de Montalte, avait coutume de dire ,

Panis et aqua Est. vita heata,

(i) Don Quicliotte, liv. v, cliap. iv.

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c'est-à-dire , qu'on vit heureux avec du pain et de l'eau;

mais quand il fut devenu pape, il disait:

Aqua et pa?iis

Est vita caniSf

que c'est vivre en chien que de vivre d'eau et de pain.

§. II. Proverbes politiques.

11 est des proverbes qui sont des axiomes politiques pour certaines nations, comme ce proverbe espagnol ,con todos querra, y paz con Inglaterra; avec tous La guerre, et paix avec L' Angleterre, (ietle maxime dérive sans doute des obligations que la crainte , la dépendance ou des intérêts particuliers imposent à certaines nations ; du moins est-il certain que la conduite de l'Espagne, dans le commencement de ce siècle, a justifié la vérité de ce proverbe. Le delenda Carthago de Caton a passé en proverbe dans la bouche de cet illustre Romain. Son analogue a élé, pendant plusieurs siècles, le cri de guerre entre la France et l'Angleterre,* mais nous ne sommes plus au temps des Philippe de Crèvecœur \i) et des comtes de Sancerre (2).

§. III. Proverbes historiques.

Or de Toulouse. Or qui porte malheur. Ce proverbe a trait au pillage de celte ville par le consul romain Cœpion.

(i) Je crois que le roi Louis XI va déclarer la guerre aux Anglais, dirait Philippe de Crèvecœur, si connu soi. s le nom de Marérlial de Guerdes. a Je consentirais volontiers do 'passer dcvx ans en enfer, ajoulaitj» il, pourvu que j'aie le plaisir de les chasser de Calais. »

(2} Jean du Beuil , amiral de France et comle de Sancerre , fut appelé le Fléau des Anglais.

SUR lES TROVERBES. xlv

Ceux qui dévastèrent les temples , et qui enlevèrent l'or et les richesses qui y étaient renfermées, périrent presque tous misérablement.

Jouer des couteaux ', eu voici l'explication.

Pour quelque coup de main , Grillon quitta le roi : Pends-toi, brave Grillon, lui mandate monarque s ^ El d'estoc et de taille , hier, dans le^ champs d'Arqué ,

On joua des couteaux sans toi.

Écossais, tous cousins du roi. L'orgueil et la fierté de la nation écossaise peuvent avoir donné lieu à ce proverbe. Un temps fut que la France se trouvait fort bien du secours de l'Ecosse contre les Anglais, et alors à tout autant de seigneurs et de gentilshommes écossais à qui le roi écrivait ou qui passaient la mer pour le servir , il donnait libéralement le lilre de cousin. Encore aujourd'hui, d'un homme fort vain , on dit, quà l'en crolfe, le roi n est pas son cousin.

tent ans bannière^ cent ans civière. Ce proverbe a rapport à la noblesse , machine délabrée par le défaut d'union et d'harmonie de toutes ses parties, et faute de ce ciment qu'on appelle esprit de corps. Il n'y a que les fripons qui fassent secte , a dit Duclos. J'exphque ce proverbe parce qu'il se trouve souvent dans les livres qui traitent du blason et de la chevalerie. La noblesse était désignée par la bannière qui se portait haut, et la roture par la civière qui se traînait terre à terre.

§. IV. Proverbes énigmatiques.

Suivant le père Ménestrier , il s'est fait quelques proverbes énigmatiques sur les lettres des monnaies. On dit,

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par exemple : il tst des bons, il est marqué à l'A , parce que la monnaie de Paris , qui est marquée h VA , est estimée la meilleure. Au contraire, on dit des boiteux, bossas, borgnes, bides , qu'ils sont marqués au B, parce que les noms qui marquent ces défauts corporels commencent par celte lettre.... On disait autrefois d'une personne décriée, qu'elle l'était comme les liards à VH ', parce qu'il s'ep fit de mauvais aloi sous celte lettre qui furent aussitôt décriés.

. Eniumhiè comme le Boy de beati quorum,. Ce proverbe était usité en Poitou, parce que le B que les Poitevins prononcent Boy, initial du psaume beati quorum, , était fort enluminé dans ces grands livres d'Église qui servaient pour chanter au lutrin.

§. V. Proverbes particuliers M, certaines contrées.

Il en est de particuliers à des localités , tels que celui usité à Madrid relativement au fleuve Mançanares qui ne se trouve décoré de ce nom que par les poètes espagnols, grands partisans de l'hyperbole. C'est le lit d'un torrent qui est presque toujours à sec. Charles- Quint y fit bâtir un pont magnifique , laissant à ses successeurs le soin de faire la rivière. Il fit , comme on dit proverbialement , l'anse devant le sceau; ce qui a donné lieu au proverbe , estapuente espéra il rio , como los judios el Messias , ce pont attend la rivière , comme les Juifs attendent le Messie; à cet autre également , el agua es sui/a, y se la vendemos , l'eau est à eux et nous la leur veidons ; ce que disent proverbialement les Français établis à Madrid , et qui y font le métier à'aguadorcs , ou de porteurs d'eau.

SÛk LES PROVEBBES. xlvij

Les Espagnols sont si fainéanls.qu'ils aiment mieux se servir des étrangers et leur laisser gagner beaucoup d'argent* que de travailler.

En France , il y a beaucoup de proverbes particuliers h certaines provinces. Je n'en citerai qu'un petit nombre.

Châteaulaudoti, petite ville mais de grand renom, personne ny passe quil naît son lardon. Ce proverbe fait allusion au penchant que les habitants de cette petite ville avaient pour la raillerie, défaut dont ils se sont sûrement bien corrigés depuis, car ils auraient pu trouver en France beaucoup de rivaux , à bon chat, bon rat.

Un Normand a son dit et son dédit. Ce reproche fait aux Normands, vient d'une ancienne coutume qui fut long-temps en vigueur chez eux. Les contrats n'y étaient valables que vingt-quatre heures après la signature. Pendant ce temps, les parties avaient celui de faire leurs réflexions , et celui qui se repentait du marché pouvait se dédire. Grâce au Gode civil , cette coutume a été abolie, si ce n'est mentalement, du moins de fait; de là vient qu'on appelait Normand celui qui manquait à sa parole, mais il ne faut plus revenir sur le passé. On disait encore répondre en Normand , pour signifier ne dire ni oui ni non, dans la crainte que sa foi ne fut surprise et sa parole engagée. Ge proverbe a passé de la Normandie dans beaucoup d'autres pays.

Qui fit Normand il fit truand. Selon Pasquier , dans ses recherches , ce vieux proverbe provient du fait que les Normands étant plus souvent surchargés de tras, truages, ou impôts, que les habiianls d'autres provinces, étaient réduits h la dure nécessité de truander, ou mendier pour

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vivre ; d'où est venu le mot truand qui emporte avec lui la signification injurieuse, mais bien injuste, de fainéant et de fripon , car il n'y a peut-être pas de peuple plus laborieux.

Quand je vis tous ces nus truands Trembler sur ces fumiers puants. De froid, de faim, crier et braire, Compte ne fais de leur affaire. {Marot.)

Et celui de truandaille, ainsi commenté par Jean de Meun, dit Clopinel, et Scarron :

Vous n'êtes rien que truandaille,

Vous ne logerez pas céans. {Roman de ta Rose.)

Un autre nous eût dit : Canaille,

Vous n'êtes rien que truandaille. {Scarron.)

Quatre-vingt-dix neuf moutons et un C liampenois fo7it cent bêtes. Ce proverbe , d'autant plus injurieux aux habitants de cette province , qu'elle a produit des hommes d'un grand génie , tire son origine d'une historicité qui sent bien le fabuleux. Le principal revenu de cette province a , de tout temps, consisté en nombreux troupeaux sur lesquels les propriétaires payaient au fisc un impôt en nature. César, après la conquête des Gaules, voulant protéger le commerce de cette province , exempta de la taxe tous les troupeaux an- dessous de cent bêtes. Les Champenois , qu'on accuse de bêtise , et qui, certes, n'en montrèrent point en cette occasion, pour ne plus rien payer, ne composèrent plus chaque troupeau que de quatrevingt-dix-neuf moutons. César, instruit de la ruse, ordonna qu'à l'avenir le berger de chaque troupeau serait

SLR LES PROVERBES. xli'X

compté pour un mouton et paierait comme tel. Gésar était fin à dorer.

De tout temps on a attribué à certains pays le malencontreux privilège de ne produire que des sots , comme l'ancienne Béotie, dont les habitants, suivant ce vers d'Horace :

Bœotum in Crasso jurares œere natum,

étaient renommés pour leur stupidité. Voltaire pense qu'en effet le climat peut influer sur l'esprit du peuple qui l'habite. Montesquieu surtout est une autorité imposante pour justifier l'influence du climat sur les qualités intellectuelles des individus ; il est de fait que le créUnismo , le cagotismôy sont des arguments sans réplique.

Cet homme est de Lagny, il na pas hâte. Jean , duc de Bourgogne, selon le Duchat, acquît le sobriquet de Jean de Lagny, qui n'a pas hâte, pour y avoir fait un séjour inutile de dix semaines.

Convoi de Limoges. On appelle ainsi certain usage qui y a eu lieu long temps , lorsqu'une personne rendait visite à une autre. Celui qui avait reçu la visite , ayant conduit l'autre jusqu'à la rue, en était à son tour reconduit jusqu'à son appartement , de sorte que c'était à recommencer. Delà est venu le mot de reconduire, que plusieurs disent pour conduire , et auquel Ménage a donné un chapitre dans la deuxième partie de ses Observations sur la langue française; et comme apparemment cet usage nous est venu de Limoges , on l'a nommé Convoi de Li~ m^oges.

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