CHAPITRE IV
Division et classification des Proverbes.
L'histoire des proverbesest immense par sa variété. Je suivrai dans ce chapitre la marche tracée par Érasme. Je ne me dissimule pas que la comparaison que je me propose de faire de nos proverbes, avec les adages latins correspondants, ne doive m'en traîner dans quelques citations qui auront un certain air d'érudition scholastiqiie dont je suis bien éloigné.
Dieu me garde d'être savant
D'une science si profonde;
Les plus doctes, le plus souvent,
Sont les plus sottes gens du monde. {De Caiiiy,)
Je ne puis cependant me dispenser entièrement de le faire. Ces citations, qui ne sont souvent que des horsd'œuvres. forment ici une partie obligée du texte, et concourent à son intelligence.
Les éléments des proverbes anciens ont été puisés suivant Érasme.
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§. I". Dans les oracles et dans les attributs des
dieux.
Ne quid nimis. •
Rien de trop est un point Dont on parle sans cesse et qu'on n'observe point.
Ce proverbe est d'une telle ancienneté, que les Grecs en ignorent l'origine, et l'ont attribué à Apollon, sur le temple duquel il était écrit à Delphes.
Connais -toi toi-même. Parmi le peuple, le premier hommage rendu à la divinité est une preuve même de sa reconnaissance et de sa croyance en un être suprême , il dit , Dieu est le plus grand artisan de C univers.
§. II. Dans les apophthegmes des sages.
Ce qui est en la pensée du sobre est en la bouche de l'ivre, a dit Plutarque; la vérité dans le vin.
On prend ordinairement les défauts de ceux qu'on fréquente, dit Sénèque. Dismoi qui tu hantes ^ je te dirai qui tu es.
Cicéron a dit : facere de necessitate virtutem ; le proverbe français, faire de nécessité vertu y en est la traduction littérale.
§. m. Dans les écrits des poètes anciens , remplis de saillies, de pensées gui s'introduisirent insensihlement dans le langage familier.
Avoir bon nez. Celte expression , tirée de l'odorat et qui donne à entendre qu'une personne a de la sagacité ,
SUR LES PROVERBES. Ixîij
de la prévoyance, est empruntée de Marlial, non cuiquam datum est liabere nasum. Celte qualité est bien essentielle dans ce siècle.
Horace dit : Naso suspendere adunco , pour se moquer de quelqu'un ; ce qui correspond h notre proverbe être camus, avoir un pied de nez , suivant les différentes attributions que Pline prétend que les anciens donnaient à cette partie du visage : était- il long, il était le symbole de la finesse ; trop long ou camus , celui de la confusion ; aquilin , celui de la raillerie.
ï^a peur a des ailes, répond à ce qu'a dit Virgile , p&~ dibus timor addidit alas.
§. IV. Dans les chef - d' œuvres dramatiques des poètes comiques.
Thalie débite surtout beaucoup de proverbes par la bouche d'Aristophane , de Plante et de Térence.
Aristophane ;
Ne jugez pas sans avoir entendu les deux parties. Il ne faut pas condamner sans entendre.
Molière a dit : // ne faut pas être si prompt à condamner la conduite des autres ; et ceux qui veulent gloser doivent bien regarder chez euXj s'il ny a rien qui cloche.
Plante :
Ità dis placitum>, voluptatem ut m.œror cornes consequalur; les dieux ont voulu que le chagrin marchât à la suite du plaisir.
Il nest pas de plaisir sans peine.
Quid vis egestas im,perat ; le besoin fait tout faire.
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Nécessité n'a pas de loi.
Ferum illud verbum,
Aliquld mali esse propter vicinum malum. Ce proverbe est bien vrai , un inalheur n arrive jamais seul.
Térence :
Ut quimus aiunt, quando ut volumus non licet.
On fait ce qu'on peut et non pas ce quon veut.
Quot homines, tôt sententiœ; autant d'hommes y autant d'avis.
Suus cuique mos; chacun a sa marotte.
Nos comiques modernes ont imité leurs devanciers avec une grâce et une naïveté toutes nouvelles. Molière surtout a répandu les adages dans ses comédies. C'est de lui que nous vient celui-ci : qu'allait il faire dans cette galère? qu'il a emprunté à Cyrano de Bergerac.
§. V. Dans la mythologie ,
ce répertoire d'absurdités, de crimes, et d'adultères que Plutarque appelle plaisamment la curiosité des plaisirs des autres , on trouve ceux-ci :
C'est un tonneau sans fond, par application au supplice des Danaïdes. C'est la toile de Pénélope ^ relativement à la constance et à la fidélité de la femme d'Ulysse. Je m'attends à une objection de la part de certains critiques malins. La vertu de Pénélope, quoiqu'elle soit passée en proverbe , est-elle une vérité historique si incontestable , qu'on ne puisse penser que le proverbe en a menti ; et la constance d'Ulysse est-elle aussi sûre que la vertu de son auguste épouse? La préférence qu'elle donnait à son époux légitime sur ses rivaux , ne venait-elle pas d'un cer-
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tain motif qu'on n'avoue pas tout haut, et qu'on approuve tout bas? Pénélope ne fait pas la prude, elle avoue avec une ingénuité toute conjugale , arcum nemo meo melius tendebat Ulysse.
C'est un Protée; allusion aux caméléons modernes. Tomber de Carybde en Scylla, c'est-à-dire d'un danger dans un autre, à cause de la proximité des deux écueils de ce nom, redoutables aux navigateurs. Terreur panique. Bacchus étant surpris par ses ennemis dans une vallée, dont ils avaient intercepté l'entrée et la sortie , Pan, qui était un de ses généraux, le tira d'afl'aire de la ma^ nière suivante. Il ordonna à toute l'armée de Bacchus de pousser les cris les plus effroyables qu'elle pourrait, et ces cris étant augmentés par la profondeur des bois et les échos des rochers voisins, et joints à l'horreur de la nuit, épouvantèrent si fort les ennemis, qu'ils abandonnèrent les passages qu'ils avaient saisis. De là vient qu'on appelle paniques les teneurs vaines et nocturnes. Bochart a remarqué que le mot de Pan ou Pkan , en Phénicien , signifie épouvanté.
§. VI. L'apologue.
L'apologue^, si ingénieux en morale , nous instruit par des images qui lui sont particulières. Réchauffer un serpent dans son sein. On sait towt le parti que La Fontaine a tiré de ce proverbe , dans la fable du Fillageois et le Serpent.
Il est bon d'être charitable;
Mais envers qui ? c'est là le point :
Quant aux ingrats, il n'en est point
Qui ne meure enfin misérable.
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§. Yil. L'histoire.
Des événements que ni le marbre ni le bronze n'ont pu transmettre à la postérité , échappent à la rouille du temps et à l'oubli , à la faveur des proverbes. Les noms mêmes de certains personnages historiques sont consacrés par des proverbes. Ainsi l'on dit d'un critique envieux , ctst un Zoïle; d'un critique sévère , cest un Aristarque; d'une femme chaste , c'est uiie Festale ; d'une femme impudique , c'est une Laïs ; d'une voix forte et sonore, c'est une voix de Stentor ; c'est le Nestor de la compagnie, ^q\xv dire, c'en est le doyen ou le plus sage.
§. VIII. Le caractère distinctif des peuples.
Les proverbes ont perpétué la perfidie des Carthaginois, Pœwo perfidior; la grossièreté des Scythes , Scytkâ asperior; la stupidité des Arcadiens et des Béotiens, Ar» cade et Beoto stoUdior; la duplicité des Athéniens , Attica fides; la richesse de Crésus^ Creso ditior; la pauvreté de Codrus, Codro paupetnor. C'est par rapprochement de ces locutions anciennes que nous disons , foi de Norinand, vérité de Gascon, c'est un Crésus; comme on disait aulrefoiSj6»'e*^M?ï fermier général, pauvre comme Job, franchise de Picard,
§. IX. Les arts.
Les termes techniques des arts se sont entés dans les proverbes , comme dans ceux-ci : avoir le vent en poupe, pour dire , prospérer dans ce qu'on entreprend ; faire
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tiaufrage au port , ne pas réussir au moment où on l'espérait. Mettre les fers au feu, se donner du mouvement pour entamer et suivre une affaire. Il vaut mieux être marteau qu enclume ^ battre que d'être bal tu. Etre entre l'enclume et le marteau, se trouver entre deux partis contraires et dont on a à souffrir.
§. X. Les habitudes et les mouvements du corps.
Les habitudes et les mouvements du corps ont donné lieu aux proverbes : demeurer les bras croisés, ne rien faire ; donner le croc en jambe, détruire les projets de quelqu'un; avoir ses m^ains dans les poches , ce qui vaut encore mieux que de les avoir dans celles de ses voisins ; se laisser mener par le nez, en latin, nare trahi. Je suis ici l'interprétation qu'en donne le chanoine Tuet. Cela se dit d'un homme qui ne voit, n'agit et ne pense que par ceux qui l'approchent. Cette nullité de caractère est très-dan2;ereuse dans les personnes en place , quand elles donnent leur confiance à des gens qui en abusent. Charles II, roi d'Angleterre, se laissait mener par son frère le duc d'York, à qui il abandonnait les affaires de l'état. Ce qui fit dire à Killegrew, que le roi devait avoir bien mal au nez. — Pourquoi cela ? demanda le prince. Sire, c'est qu'il y a long- temps que votre majesté se laisse mener par là. — Cette expression figurée nous vient des Grecs, qui l'ont tirée des buffles, que l'on conduit au moyen d'un anneau qu'on leur passe dans les narines. Baisser l'oreille; demitto auriculas ut iniquœ mentis asellus , a dit Horace ; c'estcequ'on remarque principalement dans l'àne, suivant les sensations de plaisir, de peine ou de frayeur qu'il é--
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prouve. Cette locution familière s'attache à un homme arrêté dans ses projets ambitieux , confus de sa position , et
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.
§. XL Les plantes.
Il est beaucoup de proverbes qui se tirent du règne végétal, comme cQix^-ci: grêler sur du persil y mettre de l'importance à des riens. // est venu en mie nuit , comme un champignon y il a cru de suite , il a fait fortune en peu de temps. Faire des ckoax, des raves , agir à sa fantaisie ; de la moutarde après diner , en parlant d'une chose hors de propos. On disait autrefois une salade de gascon, pour désigner une corde de pendu. Sucrer sa moutarde y modérer sa critique ou son ressentiment. Mathurin Régnier s'exprime ainsi dans sa deuxième satire :
Cependant il vaut mieux sucrer notre moutarde : L'homme pour un caprice est sot qui se hasarde.
§. XII. Les animaux.
C'est d'eux que dérivent les proverbes que j'appelle i" de comparaison. Lepore timidior , peureux comme un lièvre; leone fortior , brave comme un lion; vulpe astutior, rusé comme un renard. 2" Ceux d'attributs , avoir des yeux de lynx, c'est-à-dire la vue perçante comme l'animal sauvage dont ce proverbe est tiré. La Fontaine a dit:
Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.
SUR LES PROVERBES. Ixix
Assaut de lévrier, fuite de loup, défense de sanglier ; ceci à rapport aux gens de guerre qui doivent assaillir avec impétuosité , fuir avec lenteur et en conservant haleine comme fait le loup , et se défendre avec courage. Le renard cache sa queue ^ les gens adroits dissimulent et cachent leur jeu. 5° Ceux d'action à l'égard des animaux: emporter le chat, sortir d'un lieu sans dire adieu ; prendre la chèvre^ prendre la mouche, se mettre en colère, sans raison; siffler la linotte, reprocher à quelqu'un qu'il a bu; ccorcher le renard, se dit d'un ivrogne qui rend gorge ; ferrer la m,ule, tromper sur le prix des marchandises qu'on achète pour le compte d'un autre, et les faire payer plus cher qu'elles n'ont été vendues.
§. XTII. Les oiseaux.
Les oiseaux ont fourni matière aux proverbes. Coi^nacibus vivacior , étourdi comme une corneille i nous avons ajouté, qui abat des noix, à cause de l'instinct destructeur de cet oiseau; la bécasse est bridée, il a donné dans le piège qu'on lui a tendu ; faire le pied de grue, attendre long- temps et bien long- temps, comme les solliciteurs ; crier com,me un aigle , importuner par ses cris. Je ne parle pas du coucou pour ne pas donner lieu aux malignes interprétations.
§. XIV. Les poissons.
Les poissons ont également payé leur tribut aux proverbes. Anguilla magis lubricus , plus souple qu'une anguille; plat com.me une lim^ande, cette espèce est nombreuse. Les Anglais disent, as flat as a flounder , tirai