IXX DISSERTATION
sonne comme une huître ^ c'est-à-dire comme beaucoup de gens. Ce proverbe vient peut-être de ce que dans la Gircé de Giovan-Baplîsta Gelli, poète florenlin , livre qui a été très-commun en France, au XVP siècle , et connu comme un des premiers livres de philosophie qui ait paru ; Ulysse proposant d'abord à une huître de redevenir homme , comme elle était avant sa métamorphose opérée par les enchantements de la magicienne Circé ; l'huître refuse en disant qu'un homme ne vaut pas une huître.
§. XV. Les choses inanimées.
Telle est l'immensité des proverbes, que les choses mêmes les plus abjectes et de moindre apparence , n'ont pu échapper à leur malicieuse fécondité. C'est un homme de paille^ un homme de rien qui se présente pour caution ; un feu de paille , un feu de courte durée. Je nen donnerais pas U7ie épingle , pour exprimer la somme la plus modique; de fil en aiguille, de propos en propos ; faire un procès ou disputer sur la pointe d'une aiguille, chicaner sur rien et sans sujet ;je n'en donnerai pa^ un fétu, se dit d'une chose dont on fait très-peu de cas.
§. XVI. Les différents états de la vie.
Ils ont fourni une série nombreuse de proverbes , tels que ceux-ci : gras comme un inoine y hardi comme un page , menteur comme un arracheur de dents, gueux comme un rat d'église, appel h la charité chrétienne! C'est un écorcheur, se dit ordinairement des aubergistes et des marchands qui ont les mains longues^ et la conscience large.
SUR LES PROVEr.BES. Ixxj
Enfin il est une vérité incontestable et que l'expérience vérifie tous les jours , c'est que les proverbes ne sont pas menteurs-, nous croyons l'avoir prouvé par ces diverses citations.
Les proverbes ont |)uisé dans les Iropes cette variété infinie qui distingue ces figures.
1°. U allégorie. — Cette figure est si naturelle au proverbe, que la morale de celui-ci doit faire une impression d'autant plus vive , que la vérité du sens figuré est plus saillante. Ainsi en parlant d'un homme trompé dans son attente , on dit , il reste la gueule morte ; il ne faut pas mettre le doigt entre le bois et l'écorce , c'est-à-dire se mêler des affaires et des querelles de ménage. Molière , dans le Médecin malgré lui, fait dire fort plaisamment h Sganarelle : «Vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre Varbre et le doigt, ï\ ne faut point mettrç Vécorce. «D^jnner du galba7ium , cest-h-divG dupev ; les charlatans en ont long -temps imposé au peuple en exagérant les propriétés du galbanum , gomme résineuse que produit une plante indigène de l'Asie , et connue des naturalistes , sous le nom de m^étopion. On prétend qu'elle servait à la composition du feu grégeois. On est revenu sur ses vertus.
2°. La métaphore est une partie si essentielle à l'expression de la pensée, qu'elle se trouve dans toutes les langues existantes. Le proverbe trivial, l'affaire est dans le sac, répond à l'expression latine res est in vado.Cul de plomb, se dit d'une personne laborieuse et qui ne bouge de sa place. Oiseau de Saint Luc , s'entend d'un homme
Ixxij DISSERTATION
lourd et stupide par comparaison avec le bœuf, animal pesant qui figure ordinairement dans les tableaux représentant l'apôtre Saint-Luc. Bis sardonien ou sardonique, rire convulsif et qui contracte les lèvres de ceux qui ont mangé d'une plante abondante en» Sardaigne , appelée sardonia, et dont le suc est un poison mortel. Ris de Saint- Médard; selon Grégoire de Tours, Saint -Médard ayant le don d'apaiser la douleur des dents, on le représentait la bouche entr'ouverte, laissant un peu voir ses dents pour Taire souvenir, quand on en souffrirait , d'avoir recours à lui; et parce qu'en entr'ouvant ainsi la bouche, il paraissait rire, mais d'un ris qui ne passait pas le bout des dents, on a imaginé le proverbe pour signifier un ris forcé. Sourd comme un pot; plaignons ceux qui sont affectés de cette incommodité, car bien souvent, comme l'a dit mademoiselle de Scudéry,
L'oreille est le chemin du cœur, Et le cœur l'est du reste.
C'est un pot fêlé, se dit d'un homme d'une santé valétudinaire.
Les oiseaux ont abondamment prêté à Tusage de la métaphore.
Pium>er la poule , soutirer beaucoup d'argent à quelqu'un. Cet hom,mene bat plus que d'une aile, pour dire que son crédit est beaucoup diminué. Oti lui a rogné les ailes, on a arrêté le cours de son ambition , de ses intrigues. Aristophane, dans sa comédie des Oiseaux y a rassemblé les proverbes qui avaient un rapport direct à leurs habitudes; en voici la traduction.
SUR LES PROVERBES. Ixxîij
On ne respire plus que les mœurs des oiseaux :
Sur ces modèles nouveaux
Se règlent geste et parole.
On déniche de grand matin; On plume autant qu'on peut son plus proche voisin ; On va graisser îa patte à quelque commissaire; On fait te pied de grue au lieu de s'ennuyer; «
On tire faite pour payer, Et l'on fait ie plongeon lorsqu'il est nécessaire.
5°. Ukyperbole ajoute au proverbe une énergie qui , par cela même qu'elle dépasse la vérité, désigne plus vivement le degré ou l'intensité de raclion que l'on veut dépeindre. Ainsi, en parlant d'un homme à qui rien ne réussit , il se noyerait dans son crachat ; en parlant d'un homme méchant et dangereux, c'est une peste. Cette figure est familière aux orientaux. En voici un petit exemple.
Le Cliou-Kinci , dans la description de la terrible bataille qui se livra dans les plaines deMou-yé.Vune des plus étendues delà province de Ho-lian, dans la Chine, entre Cheou-stn, dernier empereur de la seconde dynastie chinoise, appelée Chang^ et Oiiouang, premier empereur de la dynastie de Tckeou , rapporte qu'il y eut tant de sang répandu , qu'il s'en forma des ruisseaux sur lesquels flottaient les mortiers destinés à piler le riz. L'hyperbole est aussi familière aux mauvais poètes; Racan surtout est coutumier du fait; il cLit , dans un endroit.'
Mes larmes de mon lit ont fait une rivière.
4°. L'antithèse ou opposition , est une figure dont le proverbe tire souvent parti.
Ixxiv DISSERTATION
Belle feaime, mauvaise tête; Bonne mule, mauvaise bête ; Bon pays , mauvais chemin; Bon avocat, mauvais voisin.
5°. L'équivoque est la figure qui abonde le moins heureusement dans les proverbes.
// l'a manqué belle , pour dire, il a épousé une femme laide. Voici un exemple tiré de l'équivoque. Un homme , ayant perdu tout son argent au jeu, pleurait h chaudes larmes. Quelqu'un le voyant dans cet état , lui demanda ce qu'il avait pour se lamenter ainsi. «Je n'ai rien, dit-il en sanglotant. — Eh ! bien , si vous n'avez rien , pourquoi pleurez-vous? — C'est justement parce qne je n'ai rien , que je pleure , répondit-il ? » Je n'ai rien, est presque toujours la réponse des enfants et des femmes , lorsqu'on veut savoir le sujet de leur chagrin.
G". L'ironie. Cetle figure, par son ton mordant et facétieux, seconde parfaitement le proverbe, et principalement les expressions proverbiales. On dit communément, impertinences m-usqutes , paroles de fat ; glorieux comme un p.. , se dit d'un homme qui se pavane et se vante outre mesure ; la bécasse est bridée, se dit d'une fiancée dont le contrat est signé; amoureux des onze mille vierges , signifie un homme inconstant, qui prend feu 5 la première vue , et dont tous les transports s'en vontc;i eau de boudin; vieille médaille, propos injurieux pour les femmes Agées; les armes de Bourges, un âne dans un fauteuil, armoiries qui ne seront jamais ételnles faute d'héritiers directs ; les armes de Samson, les mâchoires, pourvoyeuses brevetées de Messire Gaster ; armes de Vulcain, en
SUR LES PROVERBES. IxXV
style de blason , massacres, pièces d'armoiries parlantes et particulières aux eornaî'ds de Faïence , maison fort ancienne, et surtout à ceux de Paris, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Arquebusiers du portent , pour signifier un apothicaire et les armes avec lesquelles il vise h un but qui n'est pas sans fondement. Cela se disait et se faisait autrefois, mais o temps, â mœursl Les pères de la pharmacopée ne croyaient pas s'abaisser sans raison, et s'honoraient même de mettre en place leurs lénitifs secourables ; mais leurs successeurs, moins humbles ou moins adroits, dédaignant l'antique simplicité de leurs devanciers^ et animés d'ailleurs de la gloire de Vétat,
Enfans dégénérés d'aussi glorieux pères.
Ont mieux aimé depuis pointer d'autres canons (i).
Avaleur de charettes ferrées, sobriquet qu'on donne aux faux braves.
7°. Le jeu de trhots. Cette figure ne sert souvent qu'à prouver les ressources de notre langue , ou du moins h combattre l'opinion qu'on s'est formée de sa pauvreté. Patience passe science ; envie est toujours en vie ; argent ard (brûle) gent; après poisson; 7ioix eiz poids sont, c'est h-dire, en estime.
La division la plus naturelle des proverbes , est celle adoptée par le chanoine Tuet ; il en fait six classes.
L La première comprend ceux qui présentent une sentence , un dicton , enfin un sens complet. Je choisis les plus usuels ;
(i) On connaît toute la bravoure des pharmaciens des armées : ils sont Français avant tout.
IXXVJ DISSERTATION
A quelque chose malheur est bon.
Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.
Charbonnier est maître en sa maison.
IL La seconde comprend les expressions proverbiales qui consistent en un seul mot, comme celles-ci, coq-àl'âne , fesse- matt hieu , ricà-ric, chasse cousin, mauvais vin , guet-à-pens. Ce dernier mot très-usité a besoin d'explication. C'est la réunion de deux mots gaulois , ^ite^er etappenser, et qui est collectivement devenue proverbe. C'est un dessein prémédité de nuîr , en voici l'origine : on lit dans nos vieilles chroniques que Ghildebert, roi de Metz, étant en guerre avec Chilperic, son oncle, les gens de Childebert, ayant dessein de tuer Gillon , archevêque de Kheims, qu'ils regardaient comme un traître, vinrent armés et de chose appensée, à la tente du roi, pour mettre à mort ce prélat. Monstrelet raconte que Lionde Jacqueville ayant outragé Hector de Saveuse , celui-ci vint avec ses complices, de fait appensé, dans l'église de Notre- Dame de Chartres, où était celui-là qu'ils tirèrent dehors le laissant pour mort, après l'avoir accablé de coups. Il est aisé de voir, d'après ces exemples, que le ^ite^ et l'appens sont diverses paroles qui expriment une même chose , une même action, comme on dit assez souvent, m^ourir d'une mort fâcheuse, vivre d'une vie misérable.
11 L La troisième comprend les expressions qui commencent par un infinitif, dorer la p Ulule, chose ordinaire aux charlatans et aux apothicaires ; avaler la pillule , comme beaucoup d'imbécilles; ^/e^iewrcr entre deux selles le cal par terre , ce que les Anglais expriment à peu
SUR LES PROVEBBES. , Ixxvij
près par leur moi disapointed,(i\iG nous avons rendu néologiquement par celui de désapointé; prendre des vessies pour des lanternes, comme beaucoup de politiques ; faire la pluie et le beau temps, elc.
IV. Celles qui commencent par un substantif ou un adjectif, or de Toulouse, adroit comme un singe ou comme un prêtre normand, sot en trois lettres ; c'est le prénom de bien des gens. Un poète ayant mis au-dessous d'un sonnet satirique, tout l'alphabet au lieu de son nom, s'attira cette épigramme :
Auteur impertinent d'un sonnet satirique,
Qui n'a ni rime ni raison, L'alphabet ne te fait qu'un titre chimérique : Trois lettres suffisaient pour écrire ton nom.
Chaire de Commissaire; table servie en gras et en maigre, de quoi contenter tous les goûts et toutes les consciences.
V. Celles qui forment une phrase complète; il est né coiffé, expression réservée aux enfants de l'amour ; apî'ès m,oi le déluge, propos d'égoïste ; il a c... dans ma malle jusqu'au ca^/ena^, gentillesse de suisse; c^es^ lamer à boire, il na pas inventé la poudre , on a tiré des pétards à son baptême, c'est la cour du roi de Pétaud , etc. , etc.
VI. La sixième classe enfm comprend les locutions qui consistent dans un adverbe ou un membre de phrase. Entre chien et loup ; en bon Français, agir sans détours avec ses amis ; je veux être pendu , ce que je ne souhaite ni à moi ni à personne.
IxXViij DISSERTATION