‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 4)Chapitre 253 sur 339 · PROVERBE XXX · texte numérisé non relu

PROVERBE XXX

Le Bavard. — Trop parler nuit. (Pag. 6i .)

Trop gratter cuit. Ces deux proverbes marchent ordinairement ensemble. Il faut s'abstenir également des deux, à cause des suites; car, dit le proverbe espagnol, hablar sin pensar, es tirar sin incarrar; parler sans penser, c'est tirer sans viser ; et s'en tenir surtout , dans le cours de la vie , à ce proverbe italien , qui renferme bien des choses en peu de mots : Pensa molto , parla poco , e scrivi nieno; pense beaucoup , parle peu , écris moins. Les Espagnols disent encore, dans un sens plus relevé : Le peu parler est or, et le trop est boue.

Il ne faut pas , recommande Aulugelle , que la langue flotte dans la bouche , il faut qu'elle soit tellement enchaînée avec l'esprit qu'il ne lui échappe rien que par son ordre. Il n'y a pas de défaut plus Insupportable pour les autres , et plus dangereux pour soi, que celui d'être bavard. Ce proverbe en ofi're un exemple dans la personne de M., de la Poternière , fort brave homme du reste , mais d'une loquacité assommante. C'est le faible de beaucoup de voyageurs , de chasseurs et de militaires . de parler jusqu'à satiété de leurs faits et gestes, heurs et malheurs. Toutes les copies vivantes de M. de la Poternière ne vous font pas grâce d'un ouvrage à corne. La gloire est sans doute une fort belle chose , mais elle finit par avoir, comme tout ce qui existe , son côté ennuyeux , lorsqu on la prodigue partout avec ses trop brillants accessoires. Tous les états d'ailleurs ont leur beau idéal et leur côté éblouissant ; et si les guerriers se sont arrogé une sorte de privilège , c'est

xlviij ENTRACTES DES PROVERBES

«jueleur lioiiorablc profession est remplie de danj^ers , accompagnée de sacrifices , qu'elje suppose de la grandeur d'àmc et du désintéressement, et qu'alors tous les sou\enirs des dangers «•ourus , de cruelles l)Iessuies , de sitaatiorL-^ pi'-nibles, de priva lions de tous genres , se trouvent dans cette glorieuse compensation. Stern se moque d'une manière fort originale de Thumeur guerrière et bavarde de son oncle Tobie Sliandy, vieux milit'iire blessé à l'attaque du siège deNaniur, à trente toises de l 'arii^lc tournant de la tranchée , vis-à-vis de l'angle saillant du d<:nn-bastion de Saint- Roch^ près de la contrescarpe de la porte Saint-Nicolas. Quel plaisir pour lui de pouvoir ficher une épingle sur la carie du siège, clans l'endroit même où il avait été blessé en plein dans l'aînc, blessure qui le rendit d'une excessive modestie envers le beau sexe.

Boniface Vannosi , secn'taire du pape Grégoire XIV, avait passé toute sa vie h étudier la politique , mais il prouva par l'inconséquence de sa conduite qu'il avait plus étudié la théorie que la pratique , et qu'on peut souvent se repentir d'avoir parlé , mais jamais de s être lu. Le pape lui ayant commandé de ne dire à personne l'bonncur qu'il lui faisait de le mettre sur la liste des cardinaux qu'il réservait pour la première promotion, cet homme fort habile, mais ae pouvant maîtriser n\\ sentiment natureld'amour-propre, eut l'indiscrétion de révéler ce secret au cardinal neveu qui postulait pour uu autre. La faute était d'autant plus grande que le népotisme était alors dans toute sa force, comme dan- les t'tats où, malheureusement pour l'espèce humaine, la corruption est un moyen de gouvernement : le pape ayant appris l'imprudence de son secrétaire, en tut si courroucé , qu'il l'obligea d'effacer lui-même son nom de dessus la liste, et d'y inscrire le nom de son compétiteur. C'est surtout dans les affaires d'état que le secret est indispensable.

DU TOME II. Xlix

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