PROVERBE XXXIII
Le Distrait. — On ne saurait penser à tout. (Pag. io5.) Prœsens abe.^t ., dit Térence avec beaucoup de concision.
Le corps est bien présent , Mais l'esprit est absent.
L'intrigue de ce proverbe roule sur ce qu'on appelle trivialement des coq-à-Fàne^ expression indéclinable inventée par IVlarot pour exprimer un discours sans suite et sans liaison. La distraction est uu défaut qui , bien qu'il ne parte pas du cœur, occasione souvent dans la société des incidents désagréables , et pour celui qui les fait naitre , et pour ceux qui en sont les objets. Le distrait, sans distinguer ni l'âge, ni le sexe, ni les rangs, s'expose à de fréquentes indiscrétions, manque à ceux à qui il doit des égards j et le fâcheux de ce singulier caracière, c'est que sans le vouloir, il oflènse ceux qu il doit ménager et nuit tout le premier au succès de ses (iftaires qu'il embrouille , et à ses intérêts qu'il compromet sans cesse.
La Bruyère, dans le chapitreXI de ses Caractères, a moins peint, dans le personnage de Ménalque, un caractère' particulier qu'un recueil de faits de distraction qui plaisent par leur variété. « Il n'est, en parlant du Distrait, comme le marquis du proverbe ,■ ni présent ni attentif dans une compagnie , à ce qtii
lij entr'actes des proverbes
fait le sujet de la conversation : il pense et il parle tout à la fois, mais la ciiose dont il parle est rarement ce!le à laquelle il. pense; aussi ne paric-t-il guère consrqucmnienf et avec suite; où il dit non , souvent il (aut dire oui ; et où il dit oui, croyez qu'il veut diio non. Jamais aussi il nest avec ceux avec qui il parait cire. Il appelle sérieusement son laquais monsitur ; et son ami il 1 appelle La Vtrdure. Il dit votre rti'Crence à un prince du sang , et voire aUesse à un je suite; h entend la messe, le prêtre vient à ('ternuer, il .ui dit dieu vous assiste. Il se trouve avec un magistrat. Cet liorame grave par sou caractère , vént-rable par son ai;e et par sa digniti-, l'interroge sur un événement , et lui demande si cela est ainsi. Mén.ilque lui n'-pond : oui niacleinoistlle. »
On peut voir le rapport qui existe en ce f|ne dit La Bruyère, et le portrait que Regnard fait du distrait dans la pièce de ce nom.
C'est un homme étonnant et rare en son espèce:
Il rêve furt à rien, il s'égare s^ins cesse.
Il cbercbe, il Irunve, il brouille, il regarde sans voir:
Quand on lui parle blanc, sonrent il répond noir.
Il vous dit no/i pour OUI., pour oui, ;7on .• il appelle
Une femme monsieur, et moi, mademoiselle. {C'est Carlin qui parle.)