PROVERBE LIX
Le faux Empoisonnement. — Plus dt peur <jut de mal.
(Pag. 45.) Le stratagème dont se sert la comtesse esl comi<|ue, mais il est violent : en agissant ainsi , elle semble pénétrée de la vérité de cet axiome, aux grands maux, les grands remèdes. Le succès répond à son attente. Les effets de la peur sont encore plus prompts et plus subits que ceux produits par les passions de l'amour, de l'ambition , et de l'exaltation religieuse , qui agissent si puissamment sur nos organes. Presque toutes les démr^nces, les aliénations d'esprit, proviennent des émotions
DU TOME TH. IxxxiiJ
trop violentes que ces passions produisent sur le cerveau : mais les efïels de la peur sont plus" t&rrlbles encore. On a vu des personnes saisies de Iraycur, dont les cheveux outblancLià l'instant ; et tant de gens , dit Montaigne , qui , de l'impatience des pointures de la peur, se sont pendus , noyés , et précipités; nous ont bien appris quelle est encore plus importune et plus insupportable que la mort. La Fontaine s'exprime ainsi dans une de ses fables.
J'infère de ce conte
Que la plus forte passion C'est la peur ; elle fait vaincre l'aversion El l'amour quelquefois : quelquefois elle la dompte.
La peur est le mobile habituel des gens paisibles de mœurs douces, et des bourgeois des grandes villes. Elle est linstrument dont se servent les ambitieux et les factieux , pour troubler l'ordre des états. Elle est, dans les révolutions , la cause de bien des maux. Compagne inséparable de la faiblesse, elle fait faire ce que l autre n'a pas le courage d'empêcher. Nous en avons fait la triste expérience pendant les Saturnales de la liberté: cette prostituée qui aime à être couchée sur des matelas de cadaA'res , disait le trop fameux îMirabeau ; et cette expérience sans doute est à sa fin. On doit tout attendre d'un gouvernement ferme et vigoureux; mais le râle de la révolution est sensible encore. Lorsqu'on voudra voir le crime en face, il sera anéanti ; lorsqu'on ne composera plus avec les factieux, ils seront con'ondus ; dès-lors , l'empreinte de ce (léau terrible, qui nous a si cruellement tourmentés, s'effacera, et l'on pourra dire , comme le disait p'aisamment Rivarol, en parodiant certain orateur de rassemblée constituante : nous aurons tout ensemble, la paix et la concorde, suivies du calme et de la tranquillité ; pour détruire une roue , il faut en ôter les Jantes.
Quelqu'un félicitait un jour le lord Péterborough de n'avoir jamais eu peur. Monsieur, répondit-il très-sagement, montrez-moi un danger que je croie prochain et réel , et je vous promets d'avoir autant de peur qu'aucun de vous.
Ixxxiv ENTn'ACTES DES PROVERBES