PROVERBE XCII
Les Voyageurs. — Tant va la cruche à l'eau qu'a la fin elle se casse. (Pag. i55.)
Cantabit vacuus coram latrone viator. (Juvénal.)
Un Toyagenr , sans un sou daus sa poche. D'un voleur ne craint pas l'approthe.
Ce proverbe veut peindre l'effet de l'impudence sur la crédulité et la poltronnerie; celle de l'abbé d Orlot est rendue d une manière tort originale.
Ce proverbe se trouve cité ainsi : tant va un pot a liaue qu'il rompt, dans un fabliau ou bistorielte de Gaultier de Coinsi, auteur qui vivait vers la fin du XIIP siècle. Un moine allait voir tous les soirs, dit-il, avant matines, ime dolente, (pour parler le langage de l'auteur). Pour v aller, il fallait traverser une rivière, mais les diables, qui avaient résolu sa perte, le guettèrent si bien, qu'une nuit Us le tirent noyer;
Tant i ala et t«at i vint, Que laidement l'en désavint; Tant va li pos au puits qu'il brise.
A la place de ce proverbe, devenu trop commun, je citerais plus volontiers, à l'exemple du chanoine Tuet , celui de
IT. t
cxlvj entr'actes des phoveubes
Gabriel Mourior : tant va la rriirht à la fonta incite, qu'elle laisse le manche ou l'oreillette. Ix sens de ces proverbes, csl qu'à force de s'exposer au danger, enfin on v saccomlje. I/Ecrilure dil, sans allégorie, (fui aniat pcricnliim^ in illo péri bit.
Qai «'expose an péril , vent Lien Irouver sa prrte.
Ce qui arrive à du Ilable, qui se trouve, au moment oij il s'y n'tend le moins, pincé par M. Pinçon, exempt de la niarëcbaussée;
Qui fait la faute la boit.
PROVKRBE XCllI.
Les Ennuis de i.a Campagne. — On s'amuse comme on peut. (Pag. 170.)
L'ennui esl une espèce de malaise ou de maladie particulière à l'espèce humaine. Vn philosophe f|ue l'amour de l'originalité et l'abus des mois ont jeté dans des méprises grossières, Helvétius, prétend que l'ennui est un des principes de la perfectibilité de l'esprit humain. Cette singulière définition a été réfutée par l'arme du ridicule, et a donné lieu à ces deux vers assez plaisants lus à l' Académie française.
Et ce n'est pas dnns le siècle où nous sommes. Faute <V ennui, qu'on manque de grands liumines.
On se souviendra sans doute que l'ennui était le mal dont tout le monde se plaignait. Il faut <[ue le quart de siècle qui a produit la révolution ait bien éloigné l'esprit humain de sa perfectibilité, puisque l'agitation intérieure, les secousses politiques, les convulsions eui'opéemies ne nous ont pas rendus assez heureux pour nous laisser le temps de nous ennuyer. L'ennui se décèle par des bâillements fréquents , qui se communiquent par sympathie : il est à l'àme ce que le dégoût est à lestomac. Un homme disait à un ennuvé qui bâillait à se disloquer la mâchoire : Mon ami, comment va l'ennui?
DU TOME IV. Cxlvij
Monsieur, je m'ennuie, disait un grand seigneur à son médecin , Monseigneur, Jaites du bien. A ta campagne , la journ;'e se passe à se promener, iliasser, jouer et bàillei-. La meilleure manière de s'y amuser le soir, serait d"y jouer des proverbes. La pîus perdue de toutes les journées , dit Ctiamptort , est celle où ion n'a pas ri. Dans le proverbe, mesdames de Clair as et de Resan sont fort coquettes. Lorsque l'abbé Conserve leur distribue leurs rôles , ce n'est pas de l'esprit da personnage qu'elles veulent s'occoper, mais de leur toilette, de leurs robes, de leurs diamants ^ de leur collet monté. Il y a beaucoup d'actrices dont on en pourrait dire autant, et dont tout le talent consiste souvent dans leur garde-robe. Les femmes sont des oiseaux qui changent de plumage deux, ou trois fois par jour.
La femme est un animal Qui, tous les jours, bien ou mal, S'iiabille, Babille, £t se déshabille.
liCS sages se servent du séjour qu'ils font à la campagne pour se relâcher des soins qu'ils se donnent à la cour et à la ville, et non pour y deveuii- moins sociables. Pythagore a dit: Dans les troubles civils , retire-toi à la campagne. Les campagnes près de Paris ne sont pas toujours le rendez -vous du plaisir. Que de gens y sont incommodes et incommodes! Suivant la société qui y afflue, une aimable maison devient quelquefois un cabaret de village. C'est surtout là qu'il faut se garder des mauvais voisins. Dans les petits bourgeois, la manie de la propriété est un véritable assommoir. A Tesemple de Cléon , dans la pièce du Méchant, on serait tenté de seu moquer , si l'on n'était pas persuadé que Tamour-propre de toute leur vie se trouve borné là , et qu'il faut passer à chacun son grain de folie.
cxlviij entr'actes des proverbes
i'Ku\ hiuu: \(;iv.
Criardus et ScandÉf. — Chacun joue de son reste. CR->.:4. i()70
( tsl une parodie plaisante de heancoup de liatfc'dics médiocres , el une prliie satire du jeu de IxMucoup d aeleurs. Je coiiiihIs telle aclrice (pii pourrait s'attribuer le rôle de S -andt'C, el tel acteur à Torts poumons et larges épaules, celui de
Il eo e«t jotqa'i trois que je poumii nomoirr.
I.e Kain, dont toute la France a admiré le talent. sVfjavail queI(!u<'fois dans son intirieur à parler le langTi^e des tJieux. Un jour, dans les lransp'>rls de sa verve, et se disposant à sortir de cliez lui , il interrompt sa cuisinière dans l exercice de s>es fonctions, il prend une attitude tragique , et lui dit en fixant fièrement le pot au feu :
Couvre le pot, Jjvotle . et frrme la fenêtre; Courre le bien , te dis-je , il t'eofuirait peot-ètre.
Beaupré, artiste de la comédie de Dijon , avait entassé dans sa teie tous les poètes i;recs, latins et modernes. Il mi'prisail la prose, et ne convoquait jamais la troupe que dans lestvle des muses. Dans le fauteuil de Milhridate. il s'écriait, en congédiant l'assemblée et roulant dans ses doigts une tabatière de fer-blanc :
Messieurs, demain malin , ponr afTaiies pruâaotes, J'exige uoe assemblée à dix heures sonnantes.
Une actrice refusait un jour de jouer dans une pièce où elle avait un rôle de courtisane. Crovez-moi, lui ditGrandval, comédien français connu par sa morgue et son arrogance , ne ri'fusez jamais de tels personnages ; c'est en jouant les rôles de fat que je me suis corrigé de Tètre.
Chez les Grecs, le métier de comt'dien éUiil honorable et estimé; les poêles mêmes et les pcrsonues de la première distinction représentaient souvent les principaux rôles dans les pièces. On envoyait aussi les comédiens en ambassade chez les rois.
DU TOME IV. Cxlix