‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 4)Chapitre 36 sur 339 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

TATONET, JEANNETON, M. SAVONEAU.

JEANNETON

Mon père, me voilà. Où est ce linge à barbe?

M. SAVONEAU.

Ecoute-moi, n'as-tu pas là un jupon de laine?

72 L AVEUCLE AVAhE.

f JEANNETON.

Ouij ponr quoi l'alrc?

M. SAVONEAU.

Donne-le moi.

JEANNETON

Il faut doue que je me déshahille.

ni. SAVONEAU.

Qu'est-ce que cela fail? Un jupon de plus ou de moins, il

ne fait pas froid,

JEANNETON

^îon.

El puis, avec ton amoar

JEANNETON

Vous vous moquez de moi. (Elle lui donne son jupon.)

M. SAVONEAU.

Tu verras, tu verras. ( il passe »c« bras dans les fentes des poches du

iupOD.)

JEANNETON

Qu'est-ce que vous faites donc?

M. SAVONEAU.

Ne t'embarrasse pas. Donne-moi mon bâton d'épine.

JEANNETON

D'épine? le voilà.

M. SAVONEAU.

Allons, regarde à présent. (II sort de sa boutique, et prend un grand tour, en tâtant le pavé avec son bâton.)

TATONET.

J'entends quelqu'un : c'est un aveugle anssij s'il allait vouloir me disputer ma place! nous verrons, nous verrons.

M. SAVONEAU.

Il me semble qu'il j a plus loin aujourd'hui de chez nous à ma place, qu'à l'ordinaire.

TATONET.

Oui, oui. ta place.

l'aveugle avare. 73

Je sens que m'y voilà bientôt. Oui, c'est ici. (il* assied surTatonpt.i Qu'est-ce que c'est donc que cela? Un chien? allons, hou! veux-tu bien t'en aller?

TATONET.

Non, non, je ne suis pas un chien, et je ne m'en irai pas.

M. SAVONEAU.

Tu ne t'en iras pas? Et qui es-lu donc?

TATONET.

Un aveugle comme toi .

M. SAVONEAU.

Un aveugle comme moi? je parie que non.

TATONET.

Je te dis que je suis aveugle; et quand je ne le serais pas, je suis venu le premier, et la place est à moi.

M. SAVONEAU.

C'est ce que nous allons voir.

TATONET.

Je te donnerai de mon bâton.

M. SAVONEAU.

Et moi je te donnerai du mien partout où je pourrai , je t'en réponds.

TATONET.

Prends garde à toi , je te tiens. Voyons si tu pourras.mc donner de ton bâton.

Je le ferai bien me lâcher. (Il jette son chapean à tene, et Tatonet 1« lâche.)

TATONET.

Qu'est-ce que c'est donc que cela? Où est mon chapeau?

(Il se baisse, et Savoneau lui donne un conp de bâton sur le do». Tatonet s'écrie :) Ah ! coquin I (il le frappe ou croit le frapper, et attrape le mur, qui lui fait tomber son bâton de la main.)

M. SAVONEAU , ramassant le bâton, crie : Ah.' je suis mort! (et il rentre chez lui.)

74 l'aveugle avare.

TATONET.

Diantre! raurais-jc Uié? Où fuir, et coinrnenl sans bâton?

Allons le lony du mur. Je n'entends rien ; il ne peut être mort

entièrement du coup , et je l'entendrais se plaindre : il s'en est

allé assurément. Clierclions mon chapeau et mon bâton, (il

clierche à quatr* pâtes.)

M. SaVONEAD , bat à Jeannetoo.

Tu as bien entendu , fais ce que je l'ai dit.

JEA.N'NETON.

Oui , mon père.

TATONET, trouvant le cbapcan de M. Savonoau.

Ah ! Toilà mon cbapci/u. (il le met sur sa tête) El» , mon dieu , non; je suis volé, ruiné. (A genoux.) Messieurs , mesdames , n'y a-t-ll personne de vous asse2 charitable pour rendre à un pauvre aveugle son chapeau et son haton qu'il a perdus?

Qu'est-ce que c'est donc que vous demandez? Vous ayez votre chapeau sur votre lète.

TATONET.

Eh non, ma chère demoiselle.

JEANNETON

Mais croyez-moi , je ne suis pas aveugle , je le vois bien.

TATONET.

Qui, mademoiselle, j'ai un chapeau, mais ce n'est pas le mien.

JEANNETON

Qu'est-ce que cela fait? il vant peut-être le Tptre, et vous êtes »ûr de ne pas aller nu-tcte.

TATONET.

Mais , mademoiselle , c'est qu'il y araitde l'argent dans mon chapeau.

JEANNETON

Quelques liards, sans doute? On vous en donnera d'autres.

TATONET.

Eh non , mademoiselle.

L AVEUGLE AVARE. 76

JEANNETON

Quoi I il y avait de l'argent blanc?

TATONET.

Non , mais....

Des pièces de deux sous , de six liards , apparemnaent.

TATONET.

Eli non , mademoiselle ; c'étoient des louis d'or.

JEANNETON

Des louis d'or ! Allons , vous vous moquez de moi , vous imaginez-vous que je croirai que vous aviez des louis dans votre chapeau, pour engager les gens qui passent à vous faire la charité. Ah ! pardi , en voilà d'une bonne.

TATONET.

Mais on ne les voyait pas , ils étaient dans une petite poche qui est dans le chapeau.

JEANNETON

Attendez donc , combien y en avait-il 7

TATONET.

Cent. En auriez -vous connaissance?

JEANNETON

Oui , vraiment.

TATONET.

Ah ! ma chère demoiselle , que je vous aurai d'obligation, si vous vouliez me les faire rendre !

JEANNETON

Et que me donnerez -vous?

TATONET.

Je dirai tons les jours une oraison pour vous.

Cela ne suffit pas , et si vous voulez me donner cinquante louis , je vous ferai rendre le reste.

. TATONET,

Non , mademoiselle, je veux tout avoir.

76 l'aveugle avare.

JEANNKTON.

Allons donc , un liomme qui demande sa vie n'a pas besoin d'avoir tant d argent ; c'est voler les pauvres.

M. SAVONEAU , dans sa bonli(|Ue.

Oh le vilain avare .' Ne lui faites rien rendre , mademoiselle.

TATONET.

Ah .' je vous y lorcerai bien , et je ne vous laisserai pas aller que je n'aie mes cent louis.

JEANNETON

Voulez-vous bien me laisser : je vais crier au guet.

TATONET.

Je ne vous lâcherai point.

JEAXNETON, criant.

Au guet, au guet.

M. SAVONEAU , avec une petite voix.

Ah I voilà monsieur le Commissaire, (il son de sa bontique.)

TATONET..

Tant mieux. Je m'en vais lui faire ma plainte.

M. SAVONEAU, d'une voix de Commissaire.

Qu'est-ce que c'est donc que tout ce bruit-là?

JEANNETON

Monsieur le Commissaire , c'est ce vilain aveugle qui veut me retenir de force.

M. SAVONEAU,

Comment, au milieu de la ruel Allons, allons, je vais le faire mener en prison.

TATONET.

Mais , monsieur le Commissaire, je vous prie de m'écouter.

M. SAVONEAU.

Allons , commencez par lâcher celte fille, (il se retourne.) Songez , vous autres , à préparer vos menotes. (D'une antre voix.) Oui, monsieur le Commissaire.

TATONET.

Mais, monsieur le Commissaire....

L AVEUGLE AVARE. 'J'J

M. SAVONEAU.

Qn'est-ce que vous avez à dire? Est-ce qu'on prend comme cela quelqu'un de force?

TATONET.

Mais , monsieur, je suis volé.

M. SAVONEAU.

Vous avez volé cet aveugle , mademoiselle ?

Non, monsieur. Il le sait bien.

TATONET.

Je ne dis pas que ce soit elle qui m'ait volé , monsieur le Commissaire j mais elle sait quia mon chapeau, quejai perdu.

M. SAVONEAU.

Voilà bien du bruil pour un chapeau de perdu.

TATONET.

Il y avait cent louis dedans; et elle dit qu'elle me les fera rendre, si je veux lui en donner cinquante pour elle.

M. SAVONEAU.

Est-il vrai, mademoiselle?

JEANNETOX.

Oui, monsieur, j'ai dit cela.

M. SAVONEAU.

Et pourquoi voulez-vous avoir ces cinquante louis?

JEANNETON

Pour me marier, monsieur le Commissaire. Je ne lui ferai point de tort ; il n'en a pas besoin , puisqu'il demande l'aumône.

TATONET.

Monsieur le Commissaire, je l'épouserai si elle veut me rendre le tout.

M. SAVONEAU

Qu'avez-vous à dire à cela, mademoiselle?

Que je ne veux, pas épouser un vilain trucheur comme celui-là.

/S l'aveugle avare.

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