SCENE IV
TATONET, JEANNETON, M. SAVONEAU.
JEANNETON
Mon père, me voilà. Où est ce linge à barbe?
M. SAVONEAU.
Ecoute-moi, n'as-tu pas là un jupon de laine?
72 L AVEUCLE AVAhE.
f JEANNETON.
Ouij ponr quoi l'alrc?
M. SAVONEAU.
Donne-le moi.
JEANNETON
Il faut doue que je me déshahille.
ni. SAVONEAU.
Qu'est-ce que cela fail? Un jupon de plus ou de moins, il
ne fait pas froid,
JEANNETON
^îon.
El puis, avec ton amoar
JEANNETON
Vous vous moquez de moi. (Elle lui donne son jupon.)
M. SAVONEAU.
Tu verras, tu verras. ( il passe »c« bras dans les fentes des poches du
iupOD.)
JEANNETON
Qu'est-ce que vous faites donc?
M. SAVONEAU.
Ne t'embarrasse pas. Donne-moi mon bâton d'épine.
JEANNETON
D'épine? le voilà.
M. SAVONEAU.
Allons, regarde à présent. (II sort de sa boutique, et prend un grand tour, en tâtant le pavé avec son bâton.)
TATONET.
J'entends quelqu'un : c'est un aveugle anssij s'il allait vouloir me disputer ma place! nous verrons, nous verrons.
M. SAVONEAU.
Il me semble qu'il j a plus loin aujourd'hui de chez nous à ma place, qu'à l'ordinaire.
TATONET.
Oui, oui. ta place.
l'aveugle avare. 73
Je sens que m'y voilà bientôt. Oui, c'est ici. (il* assied surTatonpt.i Qu'est-ce que c'est donc que cela? Un chien? allons, hou! veux-tu bien t'en aller?
TATONET.
Non, non, je ne suis pas un chien, et je ne m'en irai pas.
M. SAVONEAU.
Tu ne t'en iras pas? Et qui es-lu donc?
TATONET.
Un aveugle comme toi .
M. SAVONEAU.
Un aveugle comme moi? je parie que non.
TATONET.
Je te dis que je suis aveugle; et quand je ne le serais pas, je suis venu le premier, et la place est à moi.
M. SAVONEAU.
C'est ce que nous allons voir.
TATONET.
Je te donnerai de mon bâton.
M. SAVONEAU.
Et moi je te donnerai du mien partout où je pourrai , je t'en réponds.
TATONET.
Prends garde à toi , je te tiens. Voyons si tu pourras.mc donner de ton bâton.
Je le ferai bien me lâcher. (Il jette son chapean à tene, et Tatonet 1« lâche.)
TATONET.
Qu'est-ce que c'est donc que cela? Où est mon chapeau?
(Il se baisse, et Savoneau lui donne un conp de bâton sur le do». Tatonet s'écrie :) Ah ! coquin I (il le frappe ou croit le frapper, et attrape le mur, qui lui fait tomber son bâton de la main.)
M. SAVONEAU , ramassant le bâton, crie : Ah.' je suis mort! (et il rentre chez lui.)
74 l'aveugle avare.
TATONET.
Diantre! raurais-jc Uié? Où fuir, et coinrnenl sans bâton?
Allons le lony du mur. Je n'entends rien ; il ne peut être mort
entièrement du coup , et je l'entendrais se plaindre : il s'en est
allé assurément. Clierclions mon chapeau et mon bâton, (il
clierche à quatr* pâtes.)
M. SaVONEAD , bat à Jeannetoo.
Tu as bien entendu , fais ce que je l'ai dit.
JEA.N'NETON.
Oui , mon père.
TATONET, trouvant le cbapcan de M. Savonoau.
Ah ! Toilà mon cbapci/u. (il le met sur sa tête) El» , mon dieu , non; je suis volé, ruiné. (A genoux.) Messieurs , mesdames , n'y a-t-ll personne de vous asse2 charitable pour rendre à un pauvre aveugle son chapeau et son haton qu'il a perdus?
Qu'est-ce que c'est donc que vous demandez? Vous ayez votre chapeau sur votre lète.
TATONET.
Eh non, ma chère demoiselle.
JEANNETON
Mais croyez-moi , je ne suis pas aveugle , je le vois bien.
TATONET.
Qui, mademoiselle, j'ai un chapeau, mais ce n'est pas le mien.
JEANNETON
Qu'est-ce que cela fait? il vant peut-être le Tptre, et vous êtes »ûr de ne pas aller nu-tcte.
TATONET.
Mais , mademoiselle , c'est qu'il y araitde l'argent dans mon chapeau.
JEANNETON
Quelques liards, sans doute? On vous en donnera d'autres.
TATONET.
Eh non , mademoiselle.
L AVEUGLE AVARE. 76
JEANNETON
Quoi I il y avait de l'argent blanc?
TATONET.
Non , mais....
Des pièces de deux sous , de six liards , apparemnaent.
TATONET.
Eli non , mademoiselle ; c'étoient des louis d'or.
JEANNETON
Des louis d'or ! Allons , vous vous moquez de moi , vous imaginez-vous que je croirai que vous aviez des louis dans votre chapeau, pour engager les gens qui passent à vous faire la charité. Ah ! pardi , en voilà d'une bonne.
TATONET.
Mais on ne les voyait pas , ils étaient dans une petite poche qui est dans le chapeau.
JEANNETON
Attendez donc , combien y en avait-il 7
TATONET.
Cent. En auriez -vous connaissance?
JEANNETON
Oui , vraiment.
TATONET.
Ah ! ma chère demoiselle , que je vous aurai d'obligation, si vous vouliez me les faire rendre !
JEANNETON
Et que me donnerez -vous?
TATONET.
Je dirai tons les jours une oraison pour vous.
Cela ne suffit pas , et si vous voulez me donner cinquante louis , je vous ferai rendre le reste.
. TATONET,
Non , mademoiselle, je veux tout avoir.
76 l'aveugle avare.
JEANNKTON.
Allons donc , un liomme qui demande sa vie n'a pas besoin d'avoir tant d argent ; c'est voler les pauvres.
M. SAVONEAU , dans sa bonli(|Ue.
Oh le vilain avare .' Ne lui faites rien rendre , mademoiselle.
TATONET.
Ah .' je vous y lorcerai bien , et je ne vous laisserai pas aller que je n'aie mes cent louis.
JEANNETON
Voulez-vous bien me laisser : je vais crier au guet.
TATONET.
Je ne vous lâcherai point.
JEAXNETON, criant.
Au guet, au guet.
M. SAVONEAU , avec une petite voix.
Ah I voilà monsieur le Commissaire, (il son de sa bontique.)
TATONET..
Tant mieux. Je m'en vais lui faire ma plainte.
M. SAVONEAU, d'une voix de Commissaire.
Qu'est-ce que c'est donc que tout ce bruit-là?
JEANNETON
Monsieur le Commissaire , c'est ce vilain aveugle qui veut me retenir de force.
M. SAVONEAU,
Comment, au milieu de la ruel Allons, allons, je vais le faire mener en prison.
TATONET.
Mais , monsieur le Commissaire, je vous prie de m'écouter.
M. SAVONEAU.
Allons , commencez par lâcher celte fille, (il se retourne.) Songez , vous autres , à préparer vos menotes. (D'une antre voix.) Oui, monsieur le Commissaire.
TATONET.
Mais, monsieur le Commissaire....
L AVEUGLE AVARE. 'J'J
M. SAVONEAU.
Qn'est-ce que vous avez à dire? Est-ce qu'on prend comme cela quelqu'un de force?
TATONET.
Mais , monsieur, je suis volé.
M. SAVONEAU.
Vous avez volé cet aveugle , mademoiselle ?
Non, monsieur. Il le sait bien.
TATONET.
Je ne dis pas que ce soit elle qui m'ait volé , monsieur le Commissaire j mais elle sait quia mon chapeau, quejai perdu.
M. SAVONEAU.
Voilà bien du bruil pour un chapeau de perdu.
TATONET.
Il y avait cent louis dedans; et elle dit qu'elle me les fera rendre, si je veux lui en donner cinquante pour elle.
M. SAVONEAU.
Est-il vrai, mademoiselle?
JEANNETOX.
Oui, monsieur, j'ai dit cela.
M. SAVONEAU.
Et pourquoi voulez-vous avoir ces cinquante louis?
JEANNETON
Pour me marier, monsieur le Commissaire. Je ne lui ferai point de tort ; il n'en a pas besoin , puisqu'il demande l'aumône.
TATONET.
Monsieur le Commissaire, je l'épouserai si elle veut me rendre le tout.
M. SAVONEAU
Qu'avez-vous à dire à cela, mademoiselle?
Que je ne veux, pas épouser un vilain trucheur comme celui-là.
/S l'aveugle avare.