‹ Proverbes dramatiques de CarmontelleChapitre 122 sur 255 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Mme MIISUIT, M"e GOTON , M. BATTU, M. PIQUE- POINT, M. DE LA TRESSE, LE GARÇON.

M. DE LA TRESSE

Bonjour, Piquepoint; tu m'attendais, je parie?

M. PIQUEPOINT.

Assurément : quand on s'est donné rendez-vous , est-ce qu'on manque de parole?

M. DE LA TRESSE

Quelquefois, selon l'occurrence de l'occasion.

M. PIQUEPOINT.

Je ne te reconnais pas là.

M. DE LA TRESSE

Mais, un moment, on ne condamne pas les gens sans les entendre, apparemment.

C'est juste.

M. DE LA TRESSE

Quand oq ne sait pas, il ne faut pas parler : c'est que, pour te le dire en deux mots, je me suis trouvé dans une danse avec un quelqu'un qui m'a donné un coup de talon dans la clieville du pied, qui m'a fait monter la moutarde au nez, de manière qu'il ne la pas porté loin; car je lui ai donné un coup de peigne sur le visage avec mon poing, dont il se sentira long-temps.

M. PIQUEPOINT.

Tu ne seras donc jamais sage?

M. DE LA TRESSE

Mais c'est que ce mal-peigné-là , après encore un coup de pied au cul que je lui ai donné , s'est avisé de m'appeler chien de merlan. Quand on a de l'honneur, c'est un peu dur à entendre ; et sans le respect du sexe, et la garde qui est accourue , je crois que cela ne se serait pas passé comme cela. Mais je le retrouverai: ce coquin-là me regardait de travers encore.

M«is MINUIT, àM.BaUn.

Voilà un perruquier qui a l'air d'un bien mauvais sujet.

M. DE LA TRESSE

Quoi-ce que c'est donc , madame , que vous avez à dire comme cela en me regardant?

3jme MINUIT.

Eh , mais , voyez un peu quel mal on lui fait ! Un chien regarde bien un évéque.

M. DE LA TRESSE

Oui; mais il ne parle pas en riant à un autre cliieu.

Finis donc, la Tresse.

M. BATTU

Qu'est-ce que c'est qu'un chien, monsieur? Serait-ce de moi , par e:iemple , que vous voudriez parler?

W. DE LA TRESSE

Et quand cela serait, ne ^riez-vouspas trop heureux d'être le chien de madame? Si vous prenez cela pour vous, à la

bonne heure j qui se sent morveux se mouche. Ne vous échauffez pas , not' bourgeois.

M. BATTU

Comment....

Mlle GOTON.

Allons, monsieur Battu, laissez ça là.

M. PIQUEPOINT,basàlaTresse.

Fort bien , fort bien l

M. DE LA TRESSE

Tu seras content : mais buvons donc. Garçon?

LE GARÇON

Allons, allons. Qu'est-ce qu'il y a pour ces messieurs?

M. DE LA TRESSE

Donnez-nous cliopine.

M. PIQUEPOTNT.

El une salade.

M. DE LA TRESSE

C'est bien dit.

LE GARÇON

Yous allez en avoir une.

]Virae MINUIT.

Et nous donc , garçon ?

LE GARÇON

Tout à ce moment , madame Minuit.

M. DE LA TRESSE

Quoi, cette dame qui fait tant la fière, s'appelle madame Minuit?

M. PIQUEPOTNT.

Oui , oui ; paix donc.

Tjjine MINUIT.

Pourquoi donc qu il parle de mol , cet autre?

M. DE LA TRESSE

Ail ! je ne suis pas étonna si elle a besoin d'un bout de chandelle quand elle parle • c'est pour voir clair à ce qu'elle dit , apparemment.

jVime MINUIT.

Oui , peste de manant.

M. DE LA TRESSE

Madame Minuit , de la douceur.

M. PIQUEPOINT.

Tais-toi donc.

M. DE LA TRESSE

Cest vous qui demeurez dans la rue du Bout-du-Monde ; il ne faut pas vous fâcher pour cela : savez-vous bien que j'ai pensé être votre geadre? Et quoiqu'on dise , la nuit tous chats sont gris , c'est vot' nom qui m'en a empêché ; mais je ne connaissais pas cette belle enfant-là.

M™e MINUIT.

Allons , monsieur, passez votre chemin , et laissez-nous en repos.

M. DE LA TRESSE

Madame Minuit, chacun est ici pour son écot, et avec de l'argent le vin n'est pas cher.

M. PIQUEPOINT.

Si tu veux chercher querelle comme cela à tout le monde , je m'en vais te laisser là .

M. DE LA TRESSE

Ah ! tu prends le parti du beau sexe; c'est bien fait à toi.

M. PIQUEPOINT.

Allons, ne dis plus rien.

M. DE LA TRESSE

Tu ne m'empêcheras pas de regarder mamzelle Minuit , apparemment.

M. PIQUEPOINT.

Tiens-toi tranquille toujours.

Mme MINUIT, à M. Battu.

J'ai bien envie de frotter les oreilles à ce garnement-là.

Mlle GOTON.

Ah î ma chère mère , ne prenez pas garde à lui.

2/46 LA GUIINGUETTE.

M. BATTU

Oui j oai , madame Miuiiît , montrez-vous la plus raisonnable.

M. DE LA TRESSE

Ah ! voilà du vin. Et cette salade?

LE GARÇON

Vous allez l'avoir.

M. DE LA TRESSE

Allons, buvons à la santé de madame Minuit. Madame Minuit, sans rancune, vous voulez bien qu'on boive à vos plaisirs ?

TSl^^ MINUIT.

Allons , allons ; c'est à celui de ne jamais vous voir.

M. DE LA TRESSE

Ah , vovez donc comme elle fait la petite bouche ! Ce n'est pas là la politesse de votre quartier, madame Minuit.

M. BATTU

OÙ voulez -vous donc aller?

j^lle GOTON.

Ma chère mère , restez donc là .

M™e MINUIT , en colère, se levant.

C'est que

M. BATTU

Assejez-vous , asseyez-vous.

M^^ MINUIT

Qu'il ne me dise donc plus rien , ou je.. ..

M. BATTU

Ne l'écoutez pas.

M. DE LA TRESSE , bas à Piquepoinl.

Il faudra nous battre , n'est-ce pas?

M. PIQUEPOINT.

Oui , oui , mais pas encore.

M. DE LA TRESSE , bas

Je veux toujours l'agacer.

LA GUINGUETTE. 'll\']

M. PIQUEPOINT.

Fort bien.

M. DE LA TRESSE

Parlez donc un peu , madame Minuit.

jVilIe GOTON.

Allons , monsieur, on ne vous dit rien, ne nous parlez pas.

M. DE LA TRESSE

Ah ! mon dieu , mamzelle , est-ce que vous êtes aussi revêche que madame votre mère ?

M. PIQUEPOINT.

Veux-tu bien te taire? Mesdames, je vous demande bien pardon pour lui.

j^jme MINUIT.

Ab! monsieur, ce n'est pas votre faute, et Ton sait distinguer les personnes qui ont des manières bonnétes.

M. DE LA TRESSE

Oui, oui, ne vous y fiez pas, madame Minuit j c'est un gaillard qui est jetord : il amadoue la poule pour avoir les poussins, je me souviens de ce qu'on m'a dit.

M™^ MINUIT

Je ne veux pas le savoir 5 il est bonnéte, et plus que vous, afin que vous le sacbiez.

M. PIQUEPOINT.

Madame, vous avez bien de la bonté.

M. DE LA TRFSSE.

Voilà pourquoi il m'a amenp ici; c'est pour lui tenir compagnie pendant qu'il regardera mamzelle Minuit.

M. PIQUEPOINT.

Madame, ne croyez pas ce qu'il dit.

IM^ne MINUIT.

Eb, monsieur, quand cela serait, où est le mal, quand c'est en tout bien et tout bonneurî

M. RATTU.

Oui, madame Minuit a talson.

M^'e GOTON.

Ma chère mère, je n'en savais rien, en vérité.

M™e MINUIT.

Allons, taisez-vous quand je parle.

M. DE LA TRESSE

J'ai été bien nigaud de donner dans cet amour -là. Ohl je vois bien que tu seras le gendre de madame Minuit j tu me couperas l'herbe sous le pied.

M"ie MINUIT.

Ahî elle n'était pas encore venue. Si tu ne manges pas d'autre fruit, tu as bien l'air de mourir de faim.

M. DE LA TE ESSE

Parlez donc, madame Minuit, est-ce que vous me prenez pour un âne?

M^e MINUIT.

Monsieur, je ne nomme personne.

M. DE LA TRESSE

Qu'est-ce que c'est donc que ces manières-là?

Allons , madame Minuit sait bien ce qu'elle dit, ne parle pas davantage.

M. DE LA TRESSE

Mais si je veux parler moi?

M^'e GOTON.

Il est bien honnête ce monsieur-là, ma chère mère.

M"ie MINUIT.

Oui, mais l'autre!

M. BATTU

Allons, buvez, madame Minuit.

Mme MINUIT, à Piqiiepoint.

Monsieur, c'est à votre santé, tout seul.

M. PIQUEPOINT.

Madame, c'est bien de Thonneur pour moi.

M. DE LA TRESSE

Ah, pardi, madame Minuit! si vous croyez faire des jaloux , ce n'est pas encore votre tour.

M. PIQUEPOINT.

Mais pourquoi attaques-tu comme cela le monde?

M. DE LA TRESSE

Parce que cela me plaît apparemment. Ab ! voilà notre salade.

ISon, monsieur, on l'épluche, je m'en vais vous l'apporter.

M. DE LA TRESSE

Je veux avoir celle-là, et je l'aurai.

M™^ MINUIT

Tu ne l'auras pas, puisqu'elle est à moi.

M. DE LA TRESSE

Madame Minuit, rendez-la-moi de bonne grâce, ou... -

]yjine MINUIT.

Qu'est-ce que tu feras?

M. PIQUEPOINT.

Je crois que tu menaces madame Minuit ?

M. DE LA TRESSE

Tout comme un autre.

M. PIQUEPOINT.

Finis un peu ces manières-là.

M. DE LA TRESSE

Qu'est-ce que tu veux donc dire toi?

M. PIQUEPOINT.

Que je t'apprendrai à respecter le sexe.

M. DE LA TRESSE

Toi?

Oui, moi^ veux-tu voir?

M. EATTU.

Allons, messieurs, la paix, la paix.

M. DE LA TRESSE

Eh bien, de quoi donc ii se mêle celui-là?

M. PIQUEPOINT.

Tais-toi, et demande pardon à madame Minuit.

M. DE LA TRESSE

Moi? j'aimerais mieux que cinq cents diables me tordissent le cou, vois-tu. Demander pardon à cette guenon-làî

■j^ime MINUIT.

Mais voyez donc un peu cet insolent.

M. DE LA TRESSE

Tu es mon ami, et tu me conseilles cela?

M. PIQUEPOINT.

Oui, et je te le ferai faire encore.

M. DE LA TRESSE

Je t'en défie.

M. PIQUEPOINT.

Nous verrons.

M. DE LA TRESSE, se levant.

Eh bien, sorsj nous allons voir.

M. PIQUEPOINT.

Oui, oui, je sortirai, attends, attends-moi.

M. DE LA TRESSE

Je l'attends au coin de la rue. (ii s'en va.)

M. BATTU, retenant Piquepoint.

Eb, monsieur! montrez-vous le plus raisonnable.

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