SCENE IV
M"« DE L'ÉPIM, M. LEROND.
M. LEROND
Eh bien, mademoiselle, vous ne vous asseyez pas?
m"« DE l'Épine.
Pardonnez -moi.
l6o LA ROBE-DE-CHAMBRE.
BI. LEROND
OÙ voulez-vous donc vous asseoir? Mettez-vous sur le canapé.
Effectivement, vis-à-vis d'un homme, cela serait décent !
M. LEROXD.
Pourquoi pas? (il veut la faire asseoir sur un canapé.)
m""^ de l'Épine.
Mais finissez donc, monsieur 5 en vérité, ces manières-là ne me conviennent point du tout.
M. LEROND
Allons, allons, que de façons î (ii la fait asseoir.) N'êtes-vous pas mieux là que sur un fauteuil ? Je veux chez moi que Ton soit à son aise.
Mlle DE l'Épine.
Mais c'est que s'il venait quelqu'un , en vérité....
M. LEROND
Eh hieu, voyez le grand malheur! Mais il ne viendra personne. Ohl quand j'ai des femmes chez moi, il faut qu'elles fassent tout ce que je veux déjà.
nii'e DE l'épine.
Tout ce que vous voulez ?
M. LEROND
Oui , je veux qu elles y soient bien , qu'elles ne se gênent pas.
ni^'^ DE l'épine.
Cependant il y a des choses qui ne sont pas honnêtes.
JM. LEROND.
Bon, pas honnêtes J Je ne me gêne pas non plus , moi.
J'espère pourtant (M. Lerond veut s'asseoir sur le canapé.) Que
voulez-vous donc faire?
M. LEROND
M'asseoir à côté de vous.
LA ROBE-DE-CHAMBllE. l6l
m"« de l'Épine.
Non pas , s'il vous plaît , ou je vais m'en aller.
M. LEROND
Allonsdonc, VOUS faites l'enfant. (ïi lui prend la main.) Ecoutezmoi , j'ai une grâce à vous demander.
M^^® DE l'Épine.
Lâchez ma main.
M. LEROND
Quand vous m'aurez promis....
M^ie DE l'Épine.
Je ne vous promets rien. (EUe retire sa main.) M. LEROND.
Mais un petit moment.
M^^o DE l'Épine.
Otez-vous de là ', je vous écouterai après.
M. LEROND
Bon î tenez , voilà ce que je veux vous dire. Du vivant de la défunte, elle s'asseyait toujours où vous êtes, toutes les après-dînées j je l'aimais beaucoup ; je ne me suis jamais gêné avec elle 3 je vous demande la même chose.
Quoi donc ?
M. LEROND
Que vous m'accordiez les libertés du mariage.
M^ie DE l'Épine.
Mais, monsieur, y pensez-vous? Où mon oncle ma-t-il
amenée ! (Elle veut se lever.)
M. LEROND
Un moment donc 5 quand vous me connaîtrez , vous ne vous fâcherez plus comme cela.
m"« de l'épine.
Je me fâcherai toujours.
M. LEROND
En vérité , je vous croyais plus raisonnable.
M^'e DE l'Épine.
Monsieur, vous ne savez pas à qui vous avez affaire.
M. LEROND
Mais écoutez-moi ; votre vertu s'effarouche là de rien.
M'ie DE l'épine.
Comment de rien ?
M. LEROND
Oui , j'ai eu bien des femmes ici , et elles ne m'ont jamais refusé ce que je vous demande,
M^'« DE l'épine.
Il faut savoir quelles femmes c'étaient.
De forthonnêles femmes , très-gaies , et qui n'y regardaient pas de si près .
M^ie DE l'Épine.
C'étaient des femmes qui aimaient les hommes, apparemment.
M. LEROND
Sûrement ; pourquoi pas? A propos, on dit que vous vous piquez de les haïr?
Mlle jjE l'Épine .
Mais quand ils seront faits comme vous , je crois que j'aurai raison.
M. LEROND
Ah ! mademoiselle , cela n'est pas honnête ce que vous dites là ; mais je veux que vous m'aimiez.
m'Ic DE l'Épine.
Cela sera bien difficile.
M. LEROND
Nous allons passer un peu de temps ensemble ; si ce n'était que pour deux ou trois jours, je ne vous presserais pas de m'accorder ce que je vous demande , et je me contraindrais j mais j'espère que nous ferons une connaissance si intime, qu à la fin vous ne me refuserez pas toujours.
LA ROBE-DE-CHAMBRE. l63
M^'e J3E l'Épine.
Je vous réponds , monsieur, que je ne resterai pas ici davantage , ou du moins seule avec vous.
OÙ irez-vous? dans votre chambre? Quand on est chez ses amis , il faut bien vivre avec eux.
M-'^ DE l'Épine.
Oui, avec ses amis, mais décemment du moins.
M. LEROND
Mais c"est-il plus décent avec un oncle qu'avec un autre?
Bi'ie DE l'Épine.
Comment î avec un oncle?
M. LEROND
Sans doute ^ et je parie que Saint-Maur ne se gène pas.
M^^^DE l'Épine.
Vous avez là une jolie idée de lui et de moi !
M. LEROND
Mais tous les oncles sont de même avec leurs nièces, je crois.
m}^^ de l'épine.
Monsieur, quand on respecte les femmes , on n'a seulement pas cette pensée,
M. LEROND
c'est parce que je vous respecte, que je vous ai demandé cette permission-là sérieusement: car avec les autres, quand je leur disais : Mesdames , vous me permettez les libertés du mariage, elles riaient comme des folles, et il n'y avait pas plus de difficultés que cela. Je vous dis, si vous voulez, cela sera bientôt fait. '
l64 LA ROBE-DE-CHAMBRE.