‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 159 sur 382 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

légère ; encore n'est-ce pas tout à fait sa faute. Vous savez notre convention de ne jamais parler d'elle ensemble; tenonsnous-y, je vous le demande en grâce. Vous êtes la maîtresse d'assister ou de ne pas assistera cette assemblée de famille; votre position vous autorise à ne faire là-dessus que ce que vous voudrez, puisque, quoique ma femme, vous n'êtes que la belle-mère de ma fille. Il est évident que vous n'avez jamais pu la souffrir.

MADAME VERMONT. A quelle époque, je vous prie, auraisje pu prendre de l'amitié pour elle? Je ne l'ai presque jamais vue. C'était une très-grande fille quand vous m'avez épousée; elle était au couvent, où déjà on en était assez embarrasé ; il fallait la marier bien vite. Il s'est présenté un beau jeune homme, riche et assez sot, un mari comme on est trop heureux d'en trouver; j'ai saisi l'occasion. Que pouvaisje faire de mieux?

M. VERMONT. Il ne faut pas revenir sur le passé. Mais si, au lieu de ne la faire sortir du couvent que pour la marier, vous vous fussiez un peu mêlée d'elle, si vous l'eussiez fait venir auprès de vous...

MADAME VERMONT. J'ai pour principe que c'est à ceux qui ont des enfants à s'en charger ; quant à moi, je n'en ai pas, et je ne prendrai jamais sur moi la responsabilité de ceux des autres.

M. VERMONT. C'est un grand malheur pour ma pauvre Adèle d'avoir perdu sa mère.

MADA>rE VERMONT. Vous me faites pitié avec vos lamentations de père noble. C'est bien le moment de penser à ce que votre fille aurait pu être! Il faut penser à ce qu'elle est. Son mari ne vaut pas mieux qu'elle, j'en tombe d'accord ; ainsi cela ne fait qu'un mauvais ménage. Mais comme elle a plus d'esprit que lui, il fallait les abandonner à eux-mêmes.

M. VERMONT. Abandonner ma fille, c'était autoriser les bruits que monsieur Lori et sa famille faisaient courir sur elle. Kst-ce lace que vous vouliez?

MADAME VERMONT. Moi, je ne veux rien du tout. Je la croirai même une Lucrèce, pour peu que cela vous fasse plaisir. Cependant votre singerie de tribunal n'empêchera pas que

son mari et elle ne se séparent, prositivement à cause de l'éclat que vous avez fait. Toute la ville se moquera de vous.

M. VERMONT. Que la ville s'arrange. Sans elle et les sots propos qu'on est venu me tenir, est-ce que j'aurais jamais songé à rien?

MADAME VERMONT. Yous voycz déjà quo ce qu'il y a de mieux dans les deux familles n'a pas voulu se prêter à cette jonglerie.

M. VERMONT. Xotre parent, monsieur Beaunoir, procureur du roi, a cependant promis de venir.

MADAME VERMONT. Partout OÙ il peut parler et faire taire les autres, il n'a garde d'y manquer. Un procureur du roi !

M. VERMONT. Il cst de ma famille, il est tout simple que vous ne l'aimiez pas. Je ne puis prendre ma revanche sur la vôtre, puisqu'elle m'est inconnue. Mais si je la connaissais, j'en parlerais à coup sûr avec plus de ménagements que vous ne faites de la mienne.

MADAME VERMONT. Que voulcz-vous dire de ma famille? Sachez, monsieur, qu'elle valait la vôtre pour le moins. Les malheurs qu'elle a éprouvés et que je vous ai racontés tant de fois sont la cause de l'abandon dans lequel vous m'avez trouvée. Si l'on peut reprocher quelque chose à ma conduite, vous seul peut-être n'en avez pas le droit.

M. VTiRMONT. Ce u'ost pas cela que je voulais vous dire.

MADAME VERMONT. Si OU eût rendu justice à mon père, je ne serais pas aujourd'hui madame Vermont; je serais une beaucoup plus grande dame.

M. VERMONT. .411ons, allons, en voilà assez.

MADAME VERMONT. Ma mère aurait pu être présentée à l'ancienne cour.

M. VERMONT. Je n'en fais nul doute.

MADAME VERMONT. Et mou frère avait été inscrit pour être page.

M. VERMONT. Je le sais.

MADAME VERMONT. Le sort m'avait réduite à jouer la comédie lorsque vous m'avez rencontrée; mais c'était en pays étranger. J'avais cédé à une impérieuse nécessité, sans rien perdre de la noblesse des sentiments qui m'avaient été inculqués dès l'enfance.

Page 1