‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 189 sur 382 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

serait moins coûteux de faire la route ensemble. Madame y a gagné le loyer d'une voiture, puisque ce monsieur en avait une, et moi j'y perds que j'aurais peut-être été avec elle.

MARGUERITE. Et votre bonne amie, qu'est-ce qu'elle serait devenue pendant ce temps-là?

CLÉMENT. Ce n'est plus ma bonne amie à présent. Le portier m'a fait une observation : « Qu'est-ce que vous allez faire? qu'il m'a dit; épouser une femme qui a quatre ans de plus que vous! Vous ne savez donc pas qu'une femme qui a quatre ans de plus que son mari, c'est comme si elle avait huit ans de plus? Les femmes sont toujours plus vieilles que les hommes. Si elle a huit ans de plus que vous, vous avez huit ans de moins qu'elle ; c'est une différence de seize ans entre vous deux, c'est trop.

MARGUERITE. Quel diable de calcul me faites-vous là?

CLÉMENT. Il suffit quo je le comprenne; d'ailleurs mon idée à présent est pour les cuisinières, pour les jolies petites cuisinières.

(11 la prend à bras le corps.)

MARGUERITE (se débarrasant). Oui, et mamzelle Suzanne vient de me dire que vous aviez demandé à madame la permission de vous marier.

CLÉMENT. Tiens, vous êtes bonne! c'était pour l'empêcher de me faire des sermons. Un homme qui pense à se marier, il n'y a pas besoin de lui prêcher la morale. Elle part tranquille du moins, la chère dame. (Il rit.) D'avoir cet appartement à nous seuls pendant deux mois, je ne sais pas, mais ça me paraît bien gentil! Et à vous? (Il rit plus fort.) Madame, qui a tant peur que nous ne laissions les vers manger ses matelas, il y aurait un bon moyen; ce serait de faire son

lit tous les jours D'un autre coté, vous me direz: Faire

un lit qui n'a pas été défait.... (Il l'entraîne avec lui sur le canapé.) Ah 1 la petite Marguerite!

MARGUERITE (prenant l'air sérieux). Assez de ces plaisanteries-là, monsieur Clément, entendez-vous? C'est bon pour un moment; mais n'faut pas que ça recommence.

CLÉMENT. D'être maîtres ici, comment, ça ne vous remue pas plus que ça, vous? C'est drôle. Moi, ça me remue, ca IV. 12

me remue d'une manière tout à fait extraordinaire.... c'esl-àdire....

(Ou entend le bruit d'un fouet de poste)

MARGUERITE (qui a couru à la croisée). V'ià de quoi vous remuer bien autrement. Dieu me pardonne, c'est la calèche qui revient. Allez donc voir.

CLÉMENT. A l'autre, à présent.

(Il sort précipitamment.)

MARGUERITE (seule). Est-ce que madame aurait assez de son voyage? Elle en serait bien capable.

(Jéricho entre.)

JÉRICHO. Que les femmes sont ennuyeuses!

MARGUERITE flui faisant la révérence). .Te vous suis obligée, monsieur.

JÉRICHO. Mettons que j'ai dit les vieilles femmes; ça ne vous regardera pas. C'est vrai; à peine touchions-nous à la l)arrière, que nKJusieur me dit de faire retourner le postillon, parce que voire maîtresse avait oublié quelque chose; c'est sa boîte aux drogues.

MARGUERITE. Oij madame a-t-elle dit qu'était sa boite?

JÉRICHO. Voici la clef de son secrétaire ; vous y chercherez une autre clef qui est celle de l'armoire du salon, entre la cheminée et la fenêtre; c'est là que vous trouverez ce qu'elle demande.

MARGUERITE louvraut le secrétaire et ensuite l'armoire). Je suis étonnée qu'elle n'ait pas envoyé mamzelle Suzanne.

JÉRICHO. Vous en parlez bien à votre aise. De la façon qu'ils sont empilés dans la voiture, il faut bien qu'ils y restent. En vérité, si je sais comment ils en sortiront!

(Clément entre.)

CLÉMENT. Avez-vous trouvé, Marguerite?

MARGUERITE. Pos plus de boîte que sur la main.

CLÉMENT. Alors il faut prendre la clef du chiffonnier; si ce n'est pas dans le chiffonnier, vous chercherez, à ce que m'a dit madame, dans le dernier meuble qu'elle a fait faire.

mar(;lerite. J'ai toutes les clefs qu'elle m'indique, nous allons voir.

(Elle entre dans une antre chambre.

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JÉRICHO. C'est singulier, monsieur Clément; je suis vieux, je ne devrais aimer que les vieilles; ce serait plus dans mon âge : eh bien! je ne sais comment ça se fait, plus je vais, moins je puis m'y accoutumer. Elles ont besoin de tant de choses! C'est un tourment perpétuel. Les jeunes, du moins, savent ce qu'il leur faut, c'est tout clair, .le vous demande un peu, des drogues pour voyager !

CLÉMENT. On peut tomber malade.

JÉRICHO. N'y a-t-il pas partout fies médecins et des apothicaires? Dieu me préserve des maîtresses qui se mêlent de médecine! La première que j'ai servie était dans ce goût-là; pour un oui, pour un non, elle vous purgeait, elle vous mettait à la diète; elle appelait ça être bonne maîtresse. Elle aurait bien mieux fait de nous payer et de nous nourrir, comme ça se doit.

CLÉMENT. Vous avez bonne mémoire de \ous ressouvenir de si loin.

JÉRICHO. Quand on est sur un siège tout seul, en plein air, que voulez-vous qu'on fasse? Il faut bien ruminer sur le temps passé. Votre maîtresse me rappelle si bien celle dont je vous parle, que c'est comme si je la voyais. C'est le même làtillonnage; ça me fait trembler.

MARGUERITE (entre, une boîte sous le bras). .l'ai enfin réussi. (Elle renferme dans le secrétaire les clefs qu'elle y avait prises.) Tenez, Clément, portez celle boîte à madame avec la clef de son trésor.

(Clémenl emporte la boîte et la clef.)

JÉRICHO. Au revoir, mamzelle Marguerite. Pourquoi n'êtesvous pas venue avec nous, plutôt que mademoiselle Suzanne?

(11 sort.)

MARGUERITE (le regardant s'en aller). Ça l'aurait ben avancé. Il faut espérer, celle fois-ci, qu'ils ne reviendront plus. Je n'en jurerais pas, cependant.

(Clémenl entre en daasant.)

CLÉMENT. Marguerite, vite un bon déjeuner?

MARGUERITE. Pour qui ?

CLÉMENT. Pour uous deux. C'est Bibi qui nous régale. Madame ne voulait-elle pas la prendre encore dans sa voiture?

Si VOUS eussiez vu l'air piteux dont ce pauvre M. Flamet m'a regardé en entendant ça, les larmes vous en seraient venues aux yeux. Ma foi! j'avoue que j'ai eu pitié de lui ; j'ai fait un mensonge; j'ai dit que Bibi était sortie avec vous pour respirer l'air frais du matin.

MARGUERITE. Madame ne sait donc pas que c'est moi qui ai trouvé sa boîte?

CLÉMENT. Est-ce qu'ils peuvent rien savoir dans cette voilure? Ils sont déjà à moitié asphyxiés. .Mademoiselle Suzanne a l'air d'une morte. Pas moins, M. Flamet a conservé assez de tête pour me glisser cette pièce de cent sous par reconnaissance.

MARGUERITE. C'est un brave homme.

CLÉMENT. Allons remercier Bibi.

MARGUERITE. La remercier ! Pardine! vous avez ben de la conscience. Elle nous doit ben ça pour toutes les peines qu'elle nous donne, la vilaine bête qu'elle est.

(Ils sortent.

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